Pour en finir avec huit idées fausses sur la bataille de Trafalgar (21 octobre 1805)

L’histoire est connue. Suite à la rupture de la paix d’Amiens, le 12 mai 1803, Napoléon Bonaparte, encore Premier Consul mais bientôt Empereur des Français, décide de rassembler au camp de Boulogne une armée destinée à envahir le sud de l’Angleterre. Pour permettre le débarquement des troupes sur les cotes anglaises, il est toutefois nécessaire d’éloigner la Royal Navy – bien plus forte que la flotte française – de la Manche. L’entrée en guerre de l’Espagne au coté de la France va permettre la mise en place d’un plan imaginé sous l’Ancien Régime : réunir toutes les escadres françaises et espagnoles afin d’obtenir, du moins en théorie, la supériorité quantitative des alliés sur les Anglais dans la Manche.

A la tête de l’escadre de Toulon, l’amiral Villeneuve est donc chargé de débloquer l’escadre espagnole, commandée par Gravina, à Cadix, puis d’attirer les Anglais aux Antilles, ce qu’il fait, puis de foncer sur la Manche provisoirement vide. Le mauvais état des vaisseaux, le manque d’entrainement des équipages et les mauvaises conditions climatiques font que le voyage est long. Nelson – qui pensait à tort que l’objectif final des Français était une nouvelle fois l’Égypte et s’attarda par conséquent en Méditerranée – rattrape rapidement son retard. Dés l’annonce de la présence de Nelson aux Antilles, Villeneuve veut (conformément au plan envisagé par Napoléon) rejoindre la France. Au large du cap Finisterre, il rencontre l’escadre de Calder et livre le combat dit des Quinze-Vingt, le 22 juillet 1805. A la suite de quoi, n’osant pas se diriger vers Brest afin de débloquer et rallier l’escadre de Ganteaume, il rallie Vigo puis Cadix, où il est bloqué par les vaisseaux anglais dés le 21 août. Deux mois  plus tard, l’escadre franco-espagnole quitte Cadix et se fait quasiment anéantir par l’escadre de Nelson, qui est tué pendant le combat…

La bataille de Trafalgar, célébrée chaque 21 octobre par les Britanniques, est probablement la bataille navale la plus connue de l’Histoire. Pour les Espagnols, elle marqua la fin de leur puissance navale vieille de plusieurs siècles. Pour les Français, elle eut une influence psychologique considérable. Naturellement, elle fut largement commentée et analysée, et bien des idées fausses sont, encore aujourd’hui, rapportées à son sujet…

1/ L’amiral Villeneuve a livré bataille sans ordre.

On lit parfois que l’amiral Villeneuve a levé l’ancre et livré bataille sans ordre de Napoléon, qui s’apprêtait d’ailleurs à le remplacer par l’amiral Rosily, sur le point d’arriver à Cadix (il y arrivera trois jours après la bataille). C’est faux, il suffit d’ailleurs de lire les lettres reçues par l’amiral français pour s’en convaincre.

Decrès, ministre de la Marine, écrit notamment à Villeneuve, le 1er septembre : « Sa Majesté veut éteindre cette circonspection qu’elle reproche à sa marine. Ce système de défensive qui tue l’audace et qui double celle de l’ennemi. Cette audace, elle la veut dans tous ses amiraux, ses capitaines, officiers et marins, et, quelle que soit l’issue, elle promet sa considération et ses grâce à ceux qui sauront la porter à l’excès, ne pas hésiter à attaquer des forces supérieures ou égales même, et avoir avec elle des combats d’extermination, voilà ce que veut Sa Majesté, elle compte pour rien la perte de ses vaisseaux, si elle les perd avec gloire ; elle ne veut plus que ses escadres soient bloquées par un ennemi inférieur, et s’il se présente de cette manière devant Cadix, elle vous recommande et vous ordonne de ne pas hésiter à l’attaquer. »

L’Empereur écrit même en personne à Villeneuve, le 14 septembre, pour lui faire part de son nouveau plan suite au départ de la Grande Armée de Boulogne pour l’Europe centrale : « Monsieur le Vice-Amiral Villeneuve, ayant résolu d’opérer une diversion puissante en dirigeant dans la Méditerranée nos forces navales réunies au port de Cadix, combinées avec celles de Sa Majesté Catholique, nous vous faisons savoir que notre intention est que, aussitôt les présentes reçues, vous saisissiez la première occasion favorable pour faire appareiller l’armée combinée, et vous porter dans cette mer […] Vous vous porterez d’abord vers Carthagène pour y faire rallier l’escadre espagnole qui se trouve dans ce port. Vous vous dirigerez ensuite sur Naples, et vous débarquerez, sur un point quelconque de la côte, les troupes passagères qui sont à bord, pour rejoindre l’armée aux ordres du général Saint-Cyr […] Notre intention est que, partout où vous trouverez l’ennemi en forces inférieures, vous l’attaquiez sans hésiter et ayez avec lui une affaire décisive. Il ne vous échappera pas que le succès de ces opérations dépend essentiellement de la promptitude de votre départ de Cadix, et nous comptons que vous ne négligerez rien pour l’opérer sans délai ; et nous vous recommandons dans cette importante expédition l’audace et la plus grande activité. »

De toute évidence, Napoléon et Decrès poussent Villeneuve à l’action. Le 15 septembre cependant, l’Empereur écrit à son ministre : « Voilà le parti le plus utile que je puisse tirer de cette escadre dans ces circonstances-ci. J’estime donc qu’il faut faire deux choses : 1° envoyer un courrier extraordinaire à l’amiral Villeneuve, pour lui prescrire de faire cette manœuvre; 2° comme son excessive pusillanimité l’empêchera de l’entreprendre, vous enverrez, pour le remplacer, l’amiral Rosily, qui sera porteur de lettres qui enjoindront à l’amiral Villeneuve de se rendre en France pour rendre compte de sa conduite… » Ainsi, Napoléon fait l’insensé et étrange pari que Villeneuve n’exécutera pas ses ordres envoyés la veille, le 14 septembre ! Il se trompe lourdement…

Au mois d’octobre, Villeneuve apprend que Rosily est à Madrid et qu’il vient le remplacer. Le 18, on l’informe que l’escadre de Nelson compte 25 à 27 vaisseaux, soit moins que ses 33 navires. L’escadre alliée a la supériorité numérique. Villeneuve prend dés lors la décision, en concertation avec les capitaines français et espagnols (qui en majorité ne sont pas favorables à une sortie), de préparer l’appareillage et de livrer bataille.

Le Redoutable (centre) combat le Temeraire (à gauche) et le Victory (à droite). Par Louis-Philippe Crépin.

2/ La tactique utilisée par l’amiral Nelson est très novatrice et surprend totalement les Franco-Espagnols, qui ne savent pas comment réagir.

La tactique utilisée par Nelson à Trafalgar – division en plusieurs colonnes venant couper la ligne franco-espagnole – n’est nullement une surprise pour Villeneuve. Presque un an avant la bataille, avant même l’appareillage de Toulon, l’amiral français avait averti ses capitaines que Nelson agirait de la sorte en cas de rencontre. Le 21 décembre 1804, il écrit : « Je ne propose point d’aller chercher l’ennemi, je veux même l’éviter pour me rendre à ma destination, mais si nous le rencontrions, point de manœuvres honteuses, elles décourageraient nos équipages et entraineraient notre défaite […] L’ennemi ne se bornera pas à se former sur une ligne de bataille parallèle à la notre et venir nous livrer un combat d’artillerie dont le succès appartient souvent au plus habile, mais toujours au plus heureux. Il cherchera à entourer notre arrière garde, à nous traverser et à porter sur ceux de nos vaisseaux qu’il aura désunis des pelotons des siens pour les envelopper et les réduire. » Cette tactique n’est d’ailleurs pas vraiment nouvelle puisqu’elle est utilisée par plusieurs amiraux durant la Guerre d’Indépendance américaine, le Britannique Rodney et le Français Suffren notamment.

En 1797, l’Écossais Clerck of Eldin publie en outre un Essai méthodique et historique sur la tactique navale dans lequel il se prononce en faveur d’une action décisive destinée à détruire la force adverse et, s’appuyant sur l’exemple de la bataille des Saintes, préconise la concentration des forces assaillantes sur une partie de la flotte ennemie avec rupture de la ligne.

Pour contrer l’attaque anglaise, l’amiral Villeneuve n’envisage rien d’autre pour son escadre que la tenue d’une ligne de bataille classique la plus serrée possible. Il considère que ses marins, français comme espagnols, sont trop peu entrainés pour pouvoir effectuer toute autre manœuvre plus complexe. Il place toutefois les plus fortes de ses unités à l’arrière-garde. Ayant parfaitement prévu, nous l’avons vu, la tactique de Nelson venant percer sa ligne au centre afin d’envelopper le Bucentaure, son navire amiral, Villeneuve espère ainsi que l’arrière-garde sera en mesure de remonter la ligne et de lui prêter assistance.

A Trafalgar, Villeneuve n’est nullement surpris par la tactique utilisée par Nelson.

3/ Nelson a été tué par un tireur d’élite français…

La seule satisfaction que les Français aient pu tirer de la bataille de Trafalgar est la mort de l’un de ses plus redoutables et convaincus ennemis, l’amiral anglais Horatio Nelson. C’est donc très naturellement que l’on a cherché – en France comme en Angleterre – à savoir qui était le marin ou soldat qui avait abattu le grand amiral.

En 1813, l’écrivain et poète Robert Southey, auteur d’une remarquable biographie de l’amiral anglais The Life of Horatio, Lord Nelson, véritable « best-seller » outre-Manche, assure que Nelson a été tué à Trafalgar par un tireur d’élite embusqué sur le Redoutable et armé d’une carabine de Versailles, arme particulièrement précise qui fut distribuée dans la Marine française aux meilleurs tireurs qui avaient pour mission de viser les officiers ennemis lors des combats. Cela laisse supposer que celui qui a abattu Nelson l’a fait consciemment, volontairement. Ce n’est probablement pas le cas et il est généralement admis aujourd’hui que Nelson a été tué « par hasard », par une balle qui ne lui était pas spécialement destinée.

En janvier 1978, un article écrit par Pierre Lorain  et publié dans le n°56 de la Gazette des armes démontre, après étude de la balle extraite du corps de l’amiral par le chirurgien du Victory, William Beatty (et qui est depuis conservé comme « relique »), que l’arme qui a tué Nelson ne peut être une carabine de Versailles (à canon rayé) mais était plutôt un fusil réglementaire d’infanterie à canon lisse. Ce fait, ainsi que les circonstances dans lesquelles l’amiral a été abattu – balle tirée à mi-hauteur d’un mât qui oscillait en permanence, par forte houle, en plein combat « au corps à corps » entre deux grands vaisseaux de ligne portant à deux près de 200 canons de tout calibre (provoquant inévitablement une épaisse fumée de par leurs tirs réguliers) – laissent à penser que l’amiral anglais ne fut effectivement pas tuer par un « tireur d’élite », mais par une balle provenant d’une grêle de tirs provenant des hunes du Redoutable.

The Fall of Nelson. Par Dighton. The National Maritime Museum, Londres.

The Fall of Nelson. Par Dighton. The National Maritime Museum, Londres.

4/ … Il s’agirait d’un certain Robert Guillemard.

En 1826 sont publiés à Paris les Mémoires de Robert Guillemard, sergent à la retraite. Les deux tomes de l’ouvrage raconte les aventures d’un jeune conscrit de 1805, originaire de Six-Fours dans le Var. Le jour de la bataille de Trafalgar, le jeune homme se trouve sur la hune du mât d’artimon du vaisseau le Redoutable. Pendant la bataille, il reconnait Nelson grâce à son magnifique uniforme, et l’abat d’un coup de fusil. Fait prisonnier, il rencontre et se lie d’amitié avec l’amiral Villeneuve, il devient son secrétaire et assiste à son assassinat à Rennes, le 22 avril 1806, peu après avoir été libéré par les Anglais. Il se rend ensuite à Paris, où il rend compte à Napoléon des circonstances de ce drame. Sa carrière se poursuit ensuite en Allemagne puis en Russie en 1812. Elle se termine dans l’entourage de Murat, qu’il accompagne en 1815 lors de son évasion de Toulon et de sa dernière équipée napolitaine…

L’auteur et l’éditeur de l’ouvrage, qui a immédiatement un grand succès en France et en Angleterre (l’ouvrage est à l’époque traduit en anglais et en allemand), assurent que cette histoire est véridique. Très rapidement cependant, beaucoup doutent de l’authenticité de ce récit et notent plusieurs incohérences. En 1830, finalement, le véritable auteur de cet ouvrage, Alexandre Lardier, dépassé semble-t-il par le succès de son livre et l’ampleur de son mensonge (l’ouvrage faisait beaucoup parler en ce qu’il confirmait la thèse de l’assassinat de Villeneuve, officiellement sucidé), avoue dans une lettre publiée dans les Annales maritimes et coloniales (année 1830, tome II, p. 184) que « Guillemard n’est qu’un personnage d’imagination, et ses prétendus Mémoires un roman historique ».

L’histoire de Robert Guillemard continue cependant d’être rapportée depuis. A Six-Fours, une avenue et un centre de la jeunesse portent son nom. A Toulon, la longue rue longeant l’ancienne corderie de l’arsenal, où se trouve notamment le Service Historique de la Défense, porte également le nom de Robert Guillemard.

The death of Admiral Lord Nelson, 1805. Par Arthur Devis (1807). The National Maritime Museum, Londres.

5/ La bataille sauve l’Angleterre d’un débarquement et d’une invasion de la Grande Armée française.

Le 21 octobre 1805, jour de la bataille de Trafalgar, le projet d’invasion de l’Angleterre est reporté depuis longtemps. La Grande Armée a quitté Boulogne le 26 août 1805 et se trouve déjà en Allemagne, où elle remporte d’ailleurs le 20 octobre – la veille donc – une victoire importante à Ulm, en Allemagne, face à l’armée autrichienne commandée par le général Mack. Le 21, Napoléon réside à l’abbaye d’Elchingen. Il n’apprend la défaite que le 28 novembre, quelques jours avant son immense victoire à Austerlitz (2 décembre 1805), par une dépêche de son ministre de la marine, l’amiral Decrès, qui ne lui décrit que sommairement le désastre.

Napoléon à Boulogne. Par Maurice Orange.

6/ Depuis cette défaite, les marins français portent en permanence, aujourd’hui encore, une cravate noire en signe de deuil.

Le port de la cravate noire par les marins français n’est aucunement une conséquence de la bataille de Trafalgar. En fait, la cravate noire apparait officiellement dans l’arrêté du 15 floréal an XII (5 mai 1804, antérieur à la bataille donc) qui réglemente les uniformes de la marine.

En outre, la légende selon laquelle, après la défaite de Trafalgar, Napoléon, qui tenait pour responsables les officiers de la marine, décida pour les punir qu’on ne leur dirait plus « Mon » devant leur appellation de grade, est également fausse. L’origine de cette particularité reste assez obscure. L’explication suivante me semble toutefois tout à fait plausible : sous l’Ancien Régime, les vaisseaux appartenaient au Roi et on ne disait par conséquent jamais « mon » à un officier de marine, qui n’était en effet pas propriétaire de sa charge comme pouvait l’être, par exemple, un colonel dans l’armée de terre.

7. Après la bataille, Napoléon se désintéresse totalement de la marine.

Une idée très répandue encore aujourd’hui : Napoléon, totalement dégouté par sa marine après Trafalgar, l’aurait abandonné au profit de l’armée de terre et des campagnes continentales. On cite très souvent, pour appuyer cette thèse, Napoléon lui-même, alors à Saint-Hélène : « Moi-même, j’ai jeté le manche après la cognée après le désastre de Trafalgar. Je ne pouvais être partout. J’avais trop à faire avec les armées du continent. »

En vérité, dés 1806-1807, l’Empereur entreprend de reconstruire et réorganiser la marine. Il achève sa refonte administrative et la dote d’excellentes institutions : Conseil de marine (créé le 22 juillet 1806), conseil des constructions navales (29 mars 1811), auxquels s’ajoutent le conseil des travaux maritimes, déjà créé sous le Consulat (7 février 1800) et les Préfecture maritimes (27 avril 1800). Dissoutes en 1814, toutes ces institutions qui s’inspiraient peu ou prou de leurs devancières d’Ancien régime furent bientôt rétablies.

Napoléon crée également les Bataillons de la marine impériale puis Équipages de haut-bord, organisation qui fut beaucoup critiquée à l’époque mais que l’on gardera bien après lui. Il imagine des écoles flottantes, destinées à former les futurs officiers, établies en 1810 à Brest et Toulon. Il multiplie les infrastructures portuaires et les arsenaux, à Cherbourg, à Gênes, à Trieste, à Venise et surtout à Anvers !

Le budget de la marine, le deuxième de l’État, reste stable et les constructions navales ne cessent d’augmenter. En 1814, la Marine française est quantitativement au niveau de celle de 1789, résultat véritablement exceptionnelle en temps de guerre ! Malheureusement, la qualité ne suit pas. Les bois utilisés pour la construction sont de « fraîche coupe », ils pourrissent plus facilement, et la construction navale souffre d’un retard technique certain dû aux vingt ans d’isolement de la France. En outre les équipages confirmés manquent toujours cruellement… Voltaire voyait juste quand il écrivait quelques décennies plus tôt : « La marine est un art et un grand art ; on a vu quelquefois de bonnes troupes de terre formées en deux ou trois années par des généraux habiles et appliqués ; mais il faut un long temps pour se procurer une marine redoutable. »

Lancement du vaisseau de 80 canons le Friedland dans l'arsenal d'Anvers, le 2 mai 1810, en présence de Napoléon. Par Mattheus Ignatius van Bree.

Lancement du vaisseau de 80 canons le Friedland dans l’arsenal d’Anvers, le 2 mai 1810, en présence de Napoléon. Par Mattheus Ignatius van Bree.

8. Après 1805, la flottille de Boulogne est définitivement désarmée.

L’idée d’une descente en Angleterre n’a jamais véritablement quitté l’esprit de Napoléon. Après le départ de la Grande Armée, le dispositif des camps installés sur la cote occidentale n’est pas démantelé, et le port de Boulogne continue d’abriter la flottille de débarquement.

Suite à chacune de ses grandes victoires terrestres mettant fin aux coalitions successives, Napoléon tourne à nouveau son regard sur son principal ennemi. En 1807, il ordonne la construction de nouvelles chaloupes canonnières, probablement influencé par l’efficacité de ces navires dans la Guerre des canonnières qui engage alors le Danemark, allié de la France, contre l’Angleterre. En 1811, le budget de la marine explose et il semble que Napoléon, alors à l’apogée de sa puissance, ait à nouveau envisagé, pendant un temps, une descente en Angleterre. Le 16 août 1811, il écrit par exemple à Decrès : « Mon intention est, si la guerre continue, de jeter 30 000 hommes en Angleterre pour ravager le port de Chatham et la côte d’Angleterre. » Durant cette période, il nomme au commandement de la flottille le contre-amiral Pierre Baste, qui propose le 12 février 1812 un nouveau projet de descente, non pas en Angleterre, mais en Irlande…

Les choses, toutefois, n’allèrent pas plus loin (et ne dépassèrent pas le stade du bluff) car quelques mois plus tard, la Grande Armée franchissait le Niémen pour envahir la Russie. L’historien Jacques Bainville écrit à ce propos : « Napoléon devait s’adonner à cette tâche impossible d’obliger l’Angleterre, maîtresse absolue des mers, à capituler. Tout ce qu’il ferait procéderait de cette impossibilité. Il irait même inutilement jusqu’à Moscou, faute d’avoir pu passer le Pas-de-Calais. » Philippe Masson remarque quant à lui : « Par une ironie de l’histoire, au lendemain de l’échec de la bataille d’Angleterre de l’été 1940, Hitler en arrivera exactement à la même conclusion. Dans un cas comme dans l’autre, le sort de la lutte entre la puissance navale et la puissance terrestre se jouera dans les immenses étendues de l’Est sur un énorme coup de poker. » Naturellement, le parallèle entre les deux hommes s’arrêtent là…

Sources :
– Battesti, Michèle. Trafalgar : Les aléas de la stratégie navale de Napoléon
– Dupont, Maurice. L’amiral Decrès et Napoléon
Masson, Philippe. Napoléon et la descente en Angleterre in Revue du Souvenir Napoléonien n°444 (2003)
– Monaque, Rémi. Trafalgar

6 réflexions sur “Pour en finir avec huit idées fausses sur la bataille de Trafalgar (21 octobre 1805)

  1. La mort de Nelson est relatée en détail dans le rapport de perte du Vaisseau « le Redoutable » envoyé au Ministre de la Marine et des Colonies, rapport manuscrit du Capitaine de vaisseau LUCAS du 02/01/1806 page 6 du dit rapport :
    « […] l’Amiral Nelson fut tué par le feu de notre mousqueterie… »
    Le rapport manuscrit comprends le plan de la bataille et la liste des navires en présence. Je peux vous en fournir une copie.
    Cordialement.

  2. Vous avez parfaitement raison de citer le rapport du capitaine de vaisseau Lucas, qui apporte il est vrai un élément supplémentaire aux circonstances de la mort de l’amiral Nelson.

  3. Vous avez parfaitement raison de citer le rapport du capitaine de vaisseau Lucas …

    Un lien que j’avais déjà proposé : rapport du capitaine Lucas…

  4. L’histoire du « mon » dans la marine me semblait avoir une autre origine, celle du « monsieur » de l’ancien régime, que nos amis anglo-saxons ont conservée avec leur « sir » et que, Révolution oblige, on a fait disparaître. Même si, me dit un camarade très pointu sur le sujet, la disparition du « mon » est peut-être aussi liée au nouveau vivier des officiers de vaisseau de la période révolutionnaire et postrévolutionnaire, à savoir la marine marchande, où on n’employait pas le « mon » mais où l’on faisait référence à la fonction, à la place à bord : capitaine, lieutenant, … En tout cas le « mon » a officiellement disparu vers 1830 (référence à retrouver).

  5. Décapitée par la Révolution, notre marine se fit tailler en pièces presque à chaque rencontre. Sans hommes capables de les utiliser, les meilleures armes ne valent rien.

    Si l’on se rappelle les exploits accomplis par Cosmao-Kerjulien à Trafalgar (site Histoire de frégates) alors que son navire, le Pluton, était moins bon que la plupart de nos autres vaisseaux, on reste songeur. En 1813, à bord d’un vaisseau de 120 canons de la classe des États-de-Bourgogne, déplaçant 5100t, il dégagea un vaisseau de 74 français menacé par plusieurs anglais de même force et par trois autres qui, eux, étaient à trois ponts : la Boyne, vaisseau de 98 canons comparable au Victory qui avait été le vaisseau amiral de Nelson à Trafalgar (3500t), le Saint Joseph, lancé sous le nom le San José et pris par la Royal Navy à l’Espagne au cap Saint-Vincent en 1797, vaisseau réputé pour sa manœuvrabilité remarquable malgré ses dimensions (peut-être 4400 ou 4500t de déplacement) et enfin la Caledonia, inspirée aux Britanniques par nos vaisseaux de la classe des États-de-Bourgogne (l’un d’eux, le Commerce-de-Marseille, était tombé entre leurs mains en 1793 lors de la révolte de Toulon) et qui fut le meilleur des trois-ponts britanniques et avait un déplacement de 4700t. Cosmao-Kerjulien, qui avait été de la première promotion de roturiers admis au sein du corps des officiers (les « officiers bleus »), fut, lui, incontestablement l’un des meilleurs capitaines d’une marine nationale où la guillotine et l’émigration lui avaient laissé fort peu de concurrents de valeur. Le combat de 1813 fut relaté dans un billet de Trois-Ponts!

    Bravo pour ce travail de rectification des mythes qui déforment notre histoire, et notamment de ceux, sans cesse colportés, qui font de Trafalgar une bataille décisive sauvant l’Angleterre ou qui nous dépeignent Napoléon se détournant des océans après le désastre. L’analyse des budgets et des constructions à cette époque est révélateur.

    M. Patrick Villiers, dans Les Vaisseaux français en 1805, des budgets de 1799 aux analyses de Burgue-Missiessy, théoricien et marin devenu amiral renommé (télécharger sur le site du Centre de recherches en histoire atlantique et littorale), donne (page 3) les budgets de notre marine sous le Consulat et sous le Premier Empire : même après Trafalgar, malgré la guerre sur le continent, ce budget ne tomba jamais en-dessous de cent onze millions de francs par an, et dépassa même cent quarante millions de francs de 1811 à 1813. Ces chiffres énormes montrent qu’il n’y eut jamais de désintérêt de Napoléon pour sa marine, et qu’au contraire malgré les circonstances les plus défavorables il lui conserva une place prioritaire. La liste des vaisseaux de premier rang lancés par la France et par la Grande-Bretagne en témoigne aussi, tant pour la quantité que pour la qualité.

    LOUIS XVI :

    1778: début de la guerre avec la Grande-Bretagne.

    Quatre vaisseaux de premier rang, à 110 canons, lancés par la France en 1780.

    1783: fin de la guerre avec la Grande-Bretagne.

    Un vaisseau de premier rang, à 100 canons, achevé par la Grande-Bretagne en 1784.

    Le Commerce-de-Marseille (7 août 1788, pris à Toulon en 1793) :
    118 canons
    4990t
    ≈ 2750 tonneaux (≈ 7800 ㎥)

    ◯ Le Royal George ⓑ (16 septembre 1788) :
    100 canons
    ≈ 3900t
    2286 tonneaux (≈ 6470 ㎥)

    ◯ La Queen Charlotte ⓑ (15 avril 1790 ; explosa accidentellement en 1800) :
    100 canons
    ≈ 3800t
    2286 tonneaux (≈ 6470 ㎥)

    Les États-de-Bourgogne / la Côte-d’or / la Montagne / l’Océan (8 novembre 1790) :
    118 canons
    4990t
    ≈ 2750 tonneaux (≈ 7800 ㎥)

    Le Dauphin-Royal / le Sans-Culotte / l’Orient (20 juillet 1791, explosa à Aboukir en 1798) :
    118 canons
    4990t
    ≈ 2750 tonneaux (≈ 7800 ㎥)

    PREMIÈRE RÉPUBLIQUE :

    1793: début de la guerre avec la Grande-Bretagne.

    ① La Ville de Paris ⓒ (17 juillet 1795) :
    110 canons
    4100t ?
    2351 tonneaux (≈ 6660 ㎥)

    Consulat :

    La République française / le Majestueux (18 avril 1802) :
    120 canons
    4990t
    ≈ 2750 tonneaux (≈ 7800 ㎥)

    Le Vengeur / l’Impérial (1er octobre 1803, incendié à San Domingo en 1806) :
    120 canons
    4990t
    ≈ 2750 tonneaux (≈ 7800 ㎥)

    PREMIER EMPIRE :

    ② L’Hibernia ⓓ (17 novembre 1804) :
    110 canons
    ≈ 4500t
    2530 tonneaux (≈ 7410 ㎥)

    Le Commerce-de-Paris (8 août 1806) :
    110 canons
    ≈4700t
    ≈ 2590 tonneaux (≈ 7300 ㎥)

    ③ La Caledonia ⓕ (25 juin 1808) :
    120 canons
    4700t
    2616 tonneaux (≈ 7410 ㎥)

    L’Austerlitz
    (15 août 1808, trente-neuvième anniversaire de Napoléon) :
    120 canons
    5030t
    ≈ 2800 tonneaux (≈ 7900 ㎥)

    Le Wagram (1er juillet 1810) :
    120 canons
    5030t
    ≈ 2800 tonneaux (≈ 7900 ㎥)

    ④ La Queen Charlotte ⓑ (17 juillet 1810) :
    104 canons
    ≈ 3900t
    2289 tonneaux (≈ 6480 ㎥)

    L’Impérial (1er décembre 1811) :
    120 canons
    5030t
    ≈ 2800 tonneaux (≈ 7900 ㎥)

    Le Montebello (6 décembre 1812) :
    120 canons
    5090t
    ≈ 2800 tonneaux (≈ 7900 ㎥)

    Le Héros (15 août 1813) :
    120 canons
    5090t
    ≈ 2800 tonneaux (≈ 7900 ㎥)

    ⑤ Le Saint-Lawrence ⓗ (10 septembre 1814) :
    112 canons
    ≈ 4000t
    2305 tonneaux (≈ 6530 ㎥)

    ⑥ Le Nelson ⓘ (4 juillet 1814) :
    126 canons
    4700t
    2617 tonneaux (≈ 7410 ㎥)

    Le Duc-d’Angoulême / l’Iéna (30 août 1814) :
    110 canons
    ≈4700t
    ≈ 2590 tonneaux (≈ 7300 ㎥)

    ⑦ Le Saint-Vincent ⓘ (11 mars 1815) :
    120 canons
    4700t
    2601 tonneaux (≈ 7370 ㎥)

    ⑧ Le Howe ⓘ (28 mars 1815) :
    120 canons
    4700t
    2619 tonneaux (≈ 7420 ㎥)

    Classes des vaisseaux britanniques :
    ⓑ Classe du Royal George de 1788 (trois vaisseaux).
    ⓒ Classe de la Ville de Paris de 1795 (seul vaisseau de ce modèle ; nom repris d’un des nôtres, pris par la Royal Navy en 1782).
    ⓓ Classe de l’Hibernia de 1804 (version allongée de la précédente ; un vaisseau construit).
    ⓕ Classe de la Caledonia de 1808 (modèle réussi qui allait être construit à neuf exemplaires, un record pour un vaisseau de ce rang dans la Royal Navy).
    ⓗ Classe du Saint-Lawrence de 1814 (seul de ce modèle).
    ⓘ Classe du Nelson de 1814 (trois vaisseaux ; version du Victory de 1765 agrandi à des dimensions comparables à celles des vaisseaux français de même rang).

    Total, de 1793 à 1815 : huit vaisseaux, environ 35300t, 19900 tonneaux.

    Classes des vaisseaux français :
    Classe du Commerce-de-Marseille de 1788 (considéré comme le chef-d’œuvre des trois-ponts ; quinze exemplaires en furent construits, record inégalé pour les vaisseaux de ce rang, sans compter de vraisemblables copies turques et russes mentionnées par Trois-Ponts!).
    Sous-classe de l’Austerlitz de 1808 (variante légèrement élargie de la classe du Commerce-de-Marseille).
    Classe du Commerce-de-Paris de 1806 (version raccourcie de la classe du Commerce-de-Marseille).

    Total, de 1793 à 1815 : neuf vaisseaux, environ 54600t, 24700 tonneaux (Première République, en sept ans et demi, 10000t, 15000 tonneaux ; Consulat, en quatre ans et demi, 10000t, 15000 tonneaux ; Premier Empire, en un peu plus de dix ans, environ 34700t, 19200 tonneaux).

    Sources :

    – Brian Lavery, The Ship of the Line, volume Ⅰ, The Development of the Battlefleet, 1650-1850, Conway Maritime Press, Londres, 1983

    Les vaisseaux à trois ponts français du XVIIIe siècle sur Trois-Ponts!

    Liste des vaisseaux français (Wikipédia).

    Liste des vaisseaux français (Wikipedia).

    List of ships of the line of the Royal Navy (Wikipedia).

  6. Le Service historique de la marine a publié en 1901 un numéro de la Revue maritime (Éd. L. Baudoin, Paris) narrant l’histoire de nos vaisseaux ayant porté, notamment, le nom le Redoutable (page 58 et suivantes). On peut le lire sur le site gallica.bnf.fr. À partir de la page 63, on trouve l’histoire du Suffren qui combattrait à Trafalgar sous le nom de le Redoutable ; à partir de la page 68, la période où il fut sous le commandement de Lucas ; à partir de la page 69, le rapport de Lucas ; et de la page 76 à la page 79, la liste des pertes.

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