Les pavillons de la marine sous l’Ancien Régime

Une frégate, par Albert Brenet

« On appelle Pavillons, des bannières faites d’étoffes légères, communément d’étamines, flottantes au gré du vent, attachées à un bâton élevé sur la poupe du vaisseau, qui servent à faire connaitre, soit par leur forme, soit par leurs couleurs, de quelle nation est le vaisseau. Chaque nation n’est pas bornée à un seul pavillon ; toutes celles de l’Europe en ont plusieurs tant pour distinguer les vaisseaux de guerre des vaisseaux marchands, que pour marquer le rang des officiers qui les commandent. Plusieurs villes commerçantes en ont aussi de particuliers qu’elles arborent outre celui de la nation… »

Jacques Nicolas Bellin, Ingénieur de la Marine et du Dépôt des Plans, 1756.

 

Résumé d’un intéressant article de J. Vivielle, publié il y a près de 90 ans dans la revue Yacht (n°2351, 14 avril 1928, page 184) à propos du Pavillon des bâtiments de commerce à l’époque de l’Ancien Régime :

Avant Richelieu

Avant la réunion des provinces à la couronne de France, et avant la suppression par le cardinal de Richelieu des amirautés provinciales, les amiraux faisaient arborer à leur plaisir les bannières, étendards, enseignes, sur tous les navires de leur juridiction, qui, tous, étaient tenus de prendre, avant de quitter le port d’armement, « l’attache » de l’amiral. C’était l’époque où la marine de guerre ne se composait que des navires des particuliers, grands seigneurs, gouverneurs des provinces, ou grands armateurs et grands commerçants.

Au XIIIe siècle, Marseille, qui était véritablement maitresse en mer Méditerranée, ordonnait déjà que tout navire tenu par un des siens ne porterait aucun autre pavillon que celui du seigneur du Comté et de la commune de Marseille, excepté en terre de Syrie, où les Marseillais jouissaient d’une plus grande liberté et pouvaient avoir sur leurs navires un autre pavillon, bien que « celui de la commune de Marseille avec une croix soit toujours déployé en haut. »

Ce pavillon « avec une croix » avait un fond d’argent, ou blanc, avec une croix d’azur, ou bleue, nous le retrouvons non point dans les armes de Marseille, mais dans le pavillon de Provence. Car si Marseille porte d’azur à la croix d’argent, Provence porte d’argent à la croix d’azur, et nous retrouverons aussi ce pavillon flottant en haut de la tour du Fort Saint-Jean dans le portulan du pilote Brémond (1664) et dans le recueil à nomenclature provençale aux armes de Pontchartrain ; même dans l’Encyclopédie de 1787 : « il est blanc, au franc quartier d’azur, chargé d’une croix blanche ». Le pavillon de Normandie est mi-partie blanc et bleu ; celui de Calais, bleu traversé d’une croix blanche.

Jonction de d’Estrées et du duc d’York en mai 1672 avant l’engagement contre la flotte de Ruyter. Au premier plan, le Saint-Philippe. Par Jan Karel Donatus Van Beeck.

Les vaisseaux de guerre

Lorsque le cardinal de Richelieu eût réuni la marine de France sous son autorité de grand maître, chef et sur-intendant général de la navigation et du commerce, les pavillons particuliers disparurent. Tandis que l’Édit du mois de mars 1584, rendu par Henry III, accordait encore que « ledict amiral pourra en iceux (tous navires allans par la mer, sous notre obéissance) mettre banières et estandars, enseignes, trompettes et menestours à son plaisir », le Père Georges Fournier pourra écrire dans son Hydrographie, en 1643, l’année qui suivit la mort du cardinal : « La France porte d’argent, ou blanc, sans aucun blazon, pour l’ordinaire ». L’ordonnance du 9 octobre 1661 affirmait que « le pavillon de la nation française » était le pavillon blanc.

Pendant un siècle et demi, jusqu’en 1790, le pavillon blanc uni, – le pavillon de la marine du roi, qu’il ne faut pas confondre avec le pavillon royal, – flottera à la poupe des vaisseaux de guerre, exception faite des galères : la marine des galères, distincte de la marine des vaisseaux, ne fut supprimée qu’en 1748. Leur langage même était différent : les galères avaient l’étendard, et les vaisseaux le pavillon. Selon Bellin en 1756, « l’étendart royal des galères de France est rouge, semé de fleur de lys d’or, chargé des armes de France, entourées des colliers des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit. »

La galère « extraordinaire » la Réale rentrant au port. Peintre anonyme (fin 17e siècle). La Réale fut construite à Marseille entre 1692 et 1694 par Jean-Baptiste Chabert.

Les navires de commerce

Quand l’unique pavillon des bâtiments de guerre fut devenu le pavillon blanc, les bâtiments marchands l’arborèrent, et le duc de Vendôme, alors grand-maître chef et surintendant de la navigation et commerce de France, dans la fonction illustrée par Richelieu, dut publier, trente ans après le cardinal, son ordonnance du 9 octobre 1661 :

« Défense aux capitaines des vaisseaux marchands de porter le pavillon blanc.

De par le Roy, Sa Majesté, ayant été informée que plusieurs particuliers, capitaines, maistres et patrons de vaisseaux estant à la mer et allant en voyage de long-cours, au lieu de porter seulement l’ancien pavillon de la nation française, prennent la liberté d’arborer le pavillon blanc… fait très expresses inhibitions et défenses à tous capitaines, maistres et patrons vaisseaux particuliers, ses sujets, de porter le pavillon blanc qui est réservé à ses seuls vaisseaux.

Et veut et ordonne qu’ils arborent seulement, allans à la mer, ou en quelque autre rencontre que ce puisse estre, l’ancien pavillon de la Nation française qui est : la croix blanche dans un estendart d’etoffe bleue, avec l’escu des armes de Sa Majesté sur le tout. »

Ici, dans cette ordonnance, tout semble réglé de façon formelle, et sera répété dans celle du 12 juillet 1670 : « Les vaisseaux marchands porteront l’enseigne de poupe de couleur bleue, avec une croix blanche, transversante, et les armes de Sa Majesté sur le tout, suivant l’ancien usage. »

La grande ordonnance de Colbert, de 1689, allait pourtant apporter la confusion (une fois n’est pas coutume) dans un règlement qui paraissait si clair. Au livre III, titre III, « des marques et enseignes des vaisseaux marchands », l’article 1er porte : « Les vaisseaux marchands porteront l’enseigne de poupe bleue avec une croix blanche traversante, ou telle autre distinction qu’ils jugeront à propos, pourvu que leur enseigne de poupe ne soit point entièrement blanche.«  Ce dernière partie de phrase, que nous avons surligné, détruisait, en fait, toute uniformité dans l’emploi, le dessin et la forme du pavillon marchand, et conduisait à la fantaisie. Le pavillon blanc, toutefois, restait à la poupe des vaisseaux du roi, mais, fait observer Valin dans ses Commentaires, parus en 1766, « l’usage du pavillon blanc a toujours continué dans les navires marchands et actuellement on n’y en voit pas d’autre. » En 1756, Jacques Nicolas Bellin, ingénieur au dépôt des Cartes et Plans, avait publié un « Tableau des Pavillons et Bannières que la plus part des nations arborent à la mer » (voir ci-dessous), dans lequel il indique : le pavillon des marchands français est bleu à croix blanche, chargé des armes du Roi ; un autre pavillon des marchands français, rouge semé de fleurs de lys, avec les armes du Roi et la couronne, mais sans les colliers des Ordres ; les pavillons de Provence, de la ville de Dunkerque, de la ville de Calais, de Marseille, et encore un autre pavillon des « marchands français », qui ressemble étrangement à celui de Dunkerque, à bandes alternées bleues et blanches, horizontales.

Cliquez sur l’image pour l’agrandir.

La confusion qui régnait, l’obstination des marchands à porter, quand ils étaient éloignés des navires de guerre, le pavillon blanc, amenèrent le duc de Penthièvre, amiral de France, à donner aux vaisseaux marchands le pavillon des vaisseaux du roi. L’ordonnance du 25 mars 1765 (une année avant que parussent les Commentaires de Valin) édicte (Livre III, titre XIX, article 236) : « Permet Sa Majesté aux commandants des vaisseaux marchands de porter à poupe de leurs bâtiments une enseigne blanche, et d’y joindre telle marque de reconnaissance qu’ils jugeront à propos. »

Depuis cette ordonnance de 1765, les navires de commerce français n’ont pas cessé de porter le même pavillon que les navires de la marine militaire : le pavillon national.

A lire également : L’adoption du pavillon tricolore par la Marine (1794).

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