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Le pavillon du vaisseau le Généreux (1800)

Crédit photo : Norfolk Museums

Quelques mots à propos de cette photographie régulièrement partagée sur les réseaux sociaux, parfois avec des commentaires erronés.

Il s’agit du pavillon du vaisseau de 74 canons français le Généreux, capturé en 1800 au sud de la Sicile par la Royal Navy. Pièce très rare, ce grand pavillon de 16 mètres sur 8 est depuis conservé à Norwich, en Angleterre.

Le vaisseau le Généreux

Le Généreux était un vaisseau de 74 canons de type Sané-Borda. Lancé à Rochefort en 1785, il rejoignit l’escadre de Toulon en 1792 et prit notamment part au combat du cap Noli (ou bataille de Gênes) au sein de l’escadre de l’amiral Martin, le 14 mars 1795, puis à l’expédition d’Égypte menée par Napoléon Bonaparte en 1798.

Le Généreux était à l’époque commandé par le capitaine de vaisseau Lejoille, qui s’était distingué quelques années auparavant par un fait d’arme assez rare pendant ce conflit : la capture d’un vaisseau anglais. Commandant de la frégate l’Alceste, il captura – avec l’aide de la frégate la Vestale – le vaisseau de 74 canons HMS Berwick [1] au large du cap Corse, le 8 mars 1795.

A Aboukir, le 1er août 1798, le Généreux ne combattit presque pas. L’arrière-garde commandée par l’amiral Villeneuve, sur le 80 canons le Guillaume Tell, dont il faisait partie, n’intervint pas et put quitter le champs de bataille quasiment intacte. [2]

Durant le combat, le Généreux fut toutefois tout proche de capturer le 74 canons HMS Bellerophon, réduit à l’état de ponton par la puissante artillerie du 118 canons l’Orient. Dans son rapport, Lejoille affirma que le vaisseau anglais avait amené son pavillon (c’est-à-dire qu’il s’était rendu), ce que les Britanniques ont toujours contesté. Le vaisseau anglais réussit toutefois à se dégager et à quitter la ligne. [3]

Après la bataille, le Guillaume Tell de Villeneuve trouva refuge à Malte tandis que le Généreux se dirigea vers Corfou, en mer Ionienne. Sur le chemin, il croisa le 18 août 1798, près de la Crète, le vaisseau de 50 canons HMS Leander [4] qu’il captura après quatre heures de combat. Ce fut le dernier fait d’arme de Lejoille, qui fut tué quelques mois plus tard, le 9 avril 1799, lors d’un combat contre les Russo-Ottomans à Brindisi.

Combat entre le Généreux et le HMS Leander le 18 août 1798, au large de la Crète, par Charles Henry Seaforth (1801-1872)

De retour à Toulon en 1799-1800, le Généreux porta la marque du contre-amiral Jean-Baptiste Perrée (capitaine de pavillon Cyprien Renaudin). Il reçut la mission difficile de ravitailler l’armée française assiégée dans Malte depuis près d’un an. Cette tentative fut un échec : le vaisseau fut capturé le 18 février 1800, au sud de la Sicile, près de l’île de Lampedusa, par une division de cinq vaisseaux britanniques commandés par Nelson. Le contre-amiral Perrée, touché à la cuisse, fut mortellement blessé dés le début du combat. C’est peut-être ce qui explique la faible combativité de l’équipage du Généreux durant l’affrontement. 20 marins français furent tout de même tués, et 15 blessés. (Chiffres extraits de l’Histoire de la marine du Consulat et de l’Empire par Pierre Lévêque.)

Le Généreux fut intégré dans la Royal Navy sous le même nom. Il fut toutefois rapidement désarmé en 1802 et transformé en ponton en 1805.

Quant à son pavillon, il fut envoyé comme trophée à Norwich, dans le comté de Norfolk, terre natale de l’amiral Nelson. Il fut exposé dans la salle St Andrew du château de Norwich jusqu’en 1897, puis à nouveau en 1905 à l’occasion du centenaire de la bataille de Trafalgar. En raison de sa grande fragilité, il fut par la suite conservé à l’écart du public avant d’être restauré en 2017, année durant laquelle il fut de nouveau exposé pendant quelques mois.

Le contre-amiral Jean-Baptiste Perrée (1763-1800). Son nom est inscrit sur l’Arc de Triomphe à Paris.

Le pavillon

Dans la marine, on ne parle pas de drapeau mais de pavillon ! [5] Le pavillon du Généreux est un pavillon de poupe, dit pavillon de nationalité car son objectif premier était de faire connaitre la nationalité du navire. Il est à distinguer du pavillon de beaupré, porté comme son nom l’indique sur le mât de beaupré, ou même des pavillons de signaux, de tailles bien moindres.

Afin de remplir son rôle, le pavillon – généralement fait en étamine, souple et léger – devait être suffisamment grand pour pouvoir être reconnu à longue distance. Il n’était pas arboré en permanence, mais seulement en cas de rencontre en mer, durant le combat ou autres occasions solennelles. A l’instar du drapeau dans l’armée de terre, le pavillon avait une valeur symbolique très forte. Amener son pavillon, c’est-à-dire baisser son pavillon, en plein combat signifiait se rendre.

Selon les circonstances et le temps, le grand pavillon pouvait être remplacé par un moyen ou par un petit pavillon.

Le grand pavillon avait en principe en longueur, que l’on nomme battant, la plus grande largeur du bâtiment (soit une longueur de pavillon de 15 à 17 mètres pour les vaisseaux de 74 à 118 canons français), et en hauteur ou guindant, les deux tiers du battant. Le moyen pavillon n’avait que les deux tiers des dimensions du grand pavillon, et le petit pavillon n’en avait que le quart.

La frégate l’Hermione et son grand pavillon (9×7 mètres), offert par le porte-avions Charles de Gaulle. La réplique du navire du XVIIIe siècle possède également un moyen et un petit pavillon, respectivement offerts par les frégates de la Marine nationale Latouche-Tréville et La Fayette. Crédits photo : L. Bailliard/Association Hermione La Fayette

Il est très probable que le pavillon du Généreux soit le plus ancien pavillon tricolore conservé dans le monde. En 1800, ce pavillon adopté pendant la Révolution était encore très récent. Il faut dire que le pavillon de la marine française changea plusieurs fois au cours de son histoire :

– Sous l’Ancien Régime, le pavillon de la marine royale était blanc uni. Dans la marine de Louis XIV, ce pavillon était en principe réservé aux seuls navires de guerre et interdit aux marchands [6]. Le pavillon de ces derniers était bleu à croix blanche, chargé des armes du Roi.

Cette distinction nette : blanc pour la marine de guerre, bleu pour la marchande, était toutefois théorique. En pratique, il n’était pas rare que les marchands arborent le pavillon blanc afin de se faire passer pour des vaisseaux de guerre et ainsi tromper, dissuader un potentiel ennemi de s’approcher.

L’ordonnance du 25 mars 1765, sous Louis XV, autorisa finalement aux navires marchands « de porter à poupe de leurs bâtiments une enseigne blanche ». Dès lors, le pavillon blanc devint le seul pavillon arborait par les navires français jusqu’à la fin de l’Ancien Régime.

Plan d’exécution des pavillons nationaux, guidons et flammes sur les proportions d’un vaisseau de 74 canons, établi à Brest le 17 octobre 1791 (Archives de la marine) – Source : Cols Bleus, n°2038, 17 juin 1989

– Au début de la Révolution, le 24 octobre 1790, l’Assemblée nationale adopta un nouveau pavillon. Celui-ci était blanc avec dans son quartier supérieur gauche trois bandes égales et posées verticalement rouge blanc bleu, environnées d’une bande étroite dont une moitié de la longueur était bleue et l’autre rouge.

– Ce pavillon fut remplacé le 15 février 1794 par le pavillon tricolore que nous connaissons aujourd’hui. Le décret du 27 pluviôse an II de la Convention nationale précise dans son article 2 que le pavillon national « sera formé des trois couleurs nationales, disposées en bandes verticalement, de manière que le bleu soit attaché à la gaule du pavillon, le blanc au milieu et le rouge flottant dans les airs ».

Le pavillon tricolore fut par la suite conservé par Napoléon, sous le Consulat puis l’Empire. Il fut toutefois remplacé par le pavillon blanc par la Restauration en 1814-1815, puis définitivement rétabli au début de la Monarchie de Juillet en 1830. Ce pavillon ne changea plus par la suite si l’on ne tient pas compte de petits détails qui nous intéressent peu ici [7].

Plan d’exécution des pavillons nationaux annexé au décret du 27 pluviôse an II (Archives de la Marine) – Source : Cols Bleus, n°2038, 17 juin 1989

Le trophée de guerre

On pourrait se poser la question : pourquoi ce pavillon n’est-il pas restitué à la France ? La réponse est en fait assez simple : il s’agit d’un trophée de guerre. La France elle-même en possède un certain nombre.

Du règne de Louis XIV jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, les drapeaux et autres trophées pris à l’ennemi étaient tous placés à Notre-Dame. Sous la Révolution puis sous l’Empire, la plupart de ces trophées furent installés aux Invalides. D’autres furent conservés à Notre-Dame et d’autres encore déposés au Sénat ou au Corps législatif. Beaucoup furent malheureusement détruits lors de la prise de Paris par les forces coalisées en 1814 (environ 1500 drapeaux furent brulés dans la cour d’honneur des Invalides le 30 mars 1814). Certains toutefois purent être sauvés et sont conservés aujourd’hui par le musée de l’Armée. [8]

Le pavillon du Généreux n’est d’ailleurs pas le seul pavillon étranger conservé par les musées britanniques. Le musée de Greenwich possède plusieurs pavillons américains, néerlandais ou même espagnols, notamment. Le plus important est celui du vaisseau de 74 canons espagnol San Ildefonso (1785), capturé à Trafalgar le 21 octobre 1805. [9]

Photographie prise en 2005 au Musée maritime de Greenwich lors des célébrations du bicentenaire de la bataille de Trafalgar. Crédit photo : National Maritime Museum

Il s’agit ici encore d’un grand pavillon de poupe, ayant des dimensions proches (14,5×10 mètres) de celles du pavillon du Généreux (pour rappel : 16×8 m). On peut constater sur la photo ci-dessus que ce pavillon est très endommagé. Son état n’est pas seulement l’œuvre du temps et des combats mais également des « chasseurs de souvenirs ».

Le pavillon espagnol fut exposé dans la cathédrale Saint-Paul de Londres lors des funérailles de l’amiral Nelson le 9 janvier 1806. Les témoignages indiquent qu’un pavillon tricolore français était également exposé dans la cathédrale à cette occasion. J’avoue ne pas trouver à quel vaisseau appartenait ce pavillon. Peut-être s’agissait-il du pavillon du Généreux ? Rien ne me permet de l’affirmer ou de l’infirmer…

Les funérailles de l’amiral Nelson à la cathédrale Saint-Paul de Londres, par Augustus Charles Pugin, 1806

Notes :

[1] Incorporé dans la Marine française, le Berwick prit part à la bataille de Trafalgar en 1805 et sombra peu après lors de la tempête.

[2] Lire l’ouvrage de Michèle Battesti La bataille d’Aboukir – Nelson contrarie la stratégie de Bonaparte. L’historienne considère qu’il s’agit de la première véritable bataille navale de destruction : 80% du corps de bataille français est détruit, ce qui est exceptionnel au XVIIIe siècle.

[3] Dix-sept ans plus tard, en 1815, en rade de Plymouth, ce sera à bord de ce vaisseau de la Royal Navy que l’empereur déchu Napoléon attendra, pendant deux semaines, que les autorités britanniques décident de son sort : l’exil à Sainte-Hélène.

[4] Le HMS Leander transportait Edward Berry, capitaine de pavillon de Nelson, chargé d’annoncer la victoire d’Aboukir (Battle of the Nile pour les Britanniques) à l’amiral Jervis à Gibraltar.

[5] Une exception : dans le corps des galères – réuni à la marine royale par Louis XV en 1748 – on ne parlait pas de pavillon mais d’étendard. Celui-ci était rouge, semé de fleur de lys d’or, chargé des armes de France, entourées des colliers des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit.

[6] Voir notamment les ordonnances du 9 octobre 1661, 12 juillet 1670 et 15 août 1689.

[7] A l’origine, les trois couleurs sont « disposées en trois bandes égales, posées verticalement ». A partir de 1836, cette disposition change et les trois couleurs ont pour dimensions respectives : le bleu 30% du battant, le blanc 33%, le rouge 37%. Le drapeau national, qui est à distinguer du pavillon de la Marine nationale, conserve quant à lui trois bandes verticales d’égales dimensions.

[8] Lire un document PDF intéressant du musée de l’Armée : Les drapeaux de la cathédrale Saint-Louis des Invalides. Lien

[9] Lire un article du blog espagnol foronaval.com : La bandera espanola del navio de 70 canones San Ildefonso conservada en Greenwich. Lien

Sources :
– Battesti, Michèle. La bataille d’Aboukir – Nelson contrarie la stratégie de Bonaparte
– Bonnefoux et Paris. Dictionnaire de la Marine à Voile
– Boudriot, Jean. Le vaisseau de 74 canons
– Théret (aspirant). Le pavillon dans la Marine de guerre française, Cols Bleus, n° 1578, 25 août 1979
Vergé-Franceschi, Michel (sous la direction de). Dictionnaire d’histoire maritime

Une réflexion sur “Le pavillon du vaisseau le Généreux (1800)

  1. TROPHÉES DE GUERRE : les « équipements militaires » ne sont pas les seuls concernés. Exemple : La peinture originale “Jupiter foudroyant les vices” de Véronèse, a été commandée vers 1650 par la république de Venise pour décorer la partie centrale du plafond de la salle des audiences du conseil des Dix au palais ducal de Venise. La toile est confisquée en 1797 par Bonaparte au titre de “Conquête militaire”. Elle est exposée depuis au Musée du Louvre et visible dans la Salle des États sans qu’il n’ait jamais été question depuis de la restituer à Venise, comme tant d’autres trophées.

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