Veut-on détruire l’institution pour épargner la dépense ?

« M. le ministre actuel de la marine a posé nettement la question politique : Veut-on détruire l’institution pour épargner la dépense ? Veut-on faire la dépense pour conserver l’institution ? Le choix ne pouvait pas être douteux ; le roi et les chambres ont dit : Nous ferons la dépense, et nous maintiendrons l’institution. Le roi et les chambres veulent que la France ait une marine. »

Extrait d’un discours du général Maximilien Sébastien Foy (à gauche), député du département de l’Aisne, devant la Chambre des députés, le 26 juin 1821.

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Au commencement de la Restauration, le budget alloué à la Marine est au plus bas. Nombreux sont ceux en France qui, jugeant le déséquilibre naval définitivement rompu au profit de l’hégémonie de la Grande-Bretagne, ne croient plus en la Marine française, surclassée qualitativement et quantitativement, et envisagent sa disparition pure et simple. Face au déclin, le premier réflexe de Louis XVIII et de son ministre Du Bouchage est de détruire tout ce que l’Empire a fait (préfectures maritimes, équipages de haut bord, écoles flottantes), ce qui a pour effet immédiat d’accélérer un peu plus la dégradation de l’instrument naval français. Heureusement, le pessimisme ambiant sur le devenir de la Marine ne tarde pas à s’émousser quelque peu. Décidé à ce que la France recouvre son rôle de grande puissance, Louis XVIII se rend vite compte qu’il ne peut pas faire l’économie d’une marine de guerre. Pour restaurer cette dernière, il fait appel à un ancien armateur bordelais, le baron Portal, qu’il nomme ministre de la Marine le 29 décembre 1818.

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Portrait de l’Homme de mer

Extrait des Annales Maritimes et Coloniales, année 1816, IIe partie, page 184 :

« Entre toutes les productions sorties de la plume de feu Thomas, professeur en l’université de Paris, on distingue son Éloge de Duguay-Trouin, qui remporta le prix à l’académie française. Nous en avons extrait ce qu’on va lire. Les gens du monde seront sans doute frappés d’une aussi vive peinture des travaux, des dangers et de la gloire du marin, et les marins resteront convaincus qu’une juste appréciation et de dignes éloges ne manqueront jamais à leurs travaux, à leurs dangers et à leur gloire.

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La prédiction de Choiseul (1761)

En ce jour anniversaire de la capitulation du général britannique John Burgoyne (le 17 octobre 1777) suite à la fameuse bataille de Saratoga lors de la Guerre d’Indépendance américaine, je cite une remarque intéressante du duc de Choiseul s’adressant au Britannique Hans Stanley. Elle aurait été formulée au cours des négociations de paix de l’été 1761 mettant fin à la guerre de Sept Ans, très désastreuse pour la France, qui perdit ses colonies en Amérique du Nord et en Inde :

« Je m’étonne que votre grand Pitt attache tant d’importance à l’acquisition du Canada, territoire trop peu peuplé pour devenir jamais dangereux pour vous, et qui, entre nos mains, servirait à garder vos colonies dans une dépendance dont elles ne manqueront pas de s’affranchir le jour où le Canada sera cédé. »

La citation est rapportée par Cornelis de Witt dans son ouvrage Thomas Jefferson : étude historique sur la démocratie américaine publié en 1861.

Ainsi que le rappelle Edmond Dziembowski dans la préface de l’ouvrage de Jonathan R. Dull La guerre de Sept Ans, traduit en français et publié aux éditions Les Perséides en janvier 2009, la réflexion du ministre français est fondée sur le bon sens. En devenant anglais, le Canada cesse de constituer une menace pour les Treize Colonies d’Amérique du Nord. La protection militaire britannique devenant de ce fait inutile, les colons américains ne tarderont pas à vouloir s’émanciper… Ainsi Choiseul prédit l’indépendance des États-Unis d’Amérique vingt ans avant Yorktown !

Pourquoi je veux être marin…

Extrait de Les Écoles royales de France ou l’avenir de la jeunesse par Alexandre de Saillet (1843) :

« De toutes les carrières, aucune n’exerce plus de séductions sur les jeunes imaginations que celle de la marine. Ici, la poésie domine et se retrouve partout ; sur la mer, avec ses magnifiques spectacles, ses sublimes horreurs, ses immenses solitudes ; au milieu de la tempête avec ses convulsions, ses dangers et ses luttes ; dans les voyages avec leurs émotions imprévues, l’ardent attrait de la curiosité ; le vaisseau, surtout, cet être inerte et pourtant animé, docile, obéissant, gracieux, multiple, admirable dans son ensemble comme dans ses détails, qui semble s’identifier avec les sentiments de celui qui le guide, qui se passionne avec lui, se calme, s’irrite, bondit, se précipite, s’arrête au gré du maître : le vaisseau est la manifestation la plus saisissante du pouvoir de l’homme sur les éléments. On comprend que les plus nobles qualités sont nécessaires à celui qui veut être marin. Dans cette profession, le courage, le sang-froid, le mépris des douleurs de la vie, la persévérance dans la volonté, sont à chaque instant mis à l’épreuve ; voilà pourquoi la jeunesse, qui est ardente et généreuse, éprise de tout ce qui est noble et grand, avide d’émotions, trouve tant d’attrait dans le métier de la mer. Quel est l’écolier, qui, l’esprit exalté par la lecture attachante du livre de Daniel de Foe, ou par celle de tous les Robinsons qu’il a inspirées, quel est l’écolier qui, de douze à seize ans, et plus loin encore, n’ait pas rêvé les aventures ?… Eh ! mon Dieu ! nous avons tous couru, en imagination, les plus imminents dangers maritimes ; nous avons fait naufrage, nous avons livré des combats acharnés à de farouches pirates, découvert des îles, que sais-je, un nouveau monde peut-être ; nous avons surpassé les travaux des Cook, des Lapeyrouse, des Bougainville, des Dumont-Durville ! Combien de fois avons-nous assisté au baptême du bonhomme la Ligne, traversé les glaces polaires, couché sous la chaumière indienne, ou terré dans la tanière enfumée du Kainschadale ?… Douces illusions du jeune âge, rêves charmants, erreurs délicieuses, on vous regrette quand vous avez fui, sans laisser sur notre vie d’autres traces que celles d’un songe agréable ; mais qu’il vous déplore amèrement celui qui, sous votre influence et sans consulter murement ses forces, a déterminé sa route et lancé son char ! Que de désappointements l’attendent ! Quels déboires il essuiera, par combien d’ennuis, de chagrins, de découragements il paiera son imprudence ! Combien il eut béni la voix protectrice qui, l’arrêtant à son départ, l’eut fait revenir sur ses pas ! Mais, hélas ! il est trop tard, il faut qu’il marche, qu’il marche toujours malgré la fatigue, malgré l’abattement, et qu’il porte jusqu’au bout, comme une croix, le fardeau qui l’écrase. […] »

Car assurément, le choix d’une carrière en général, et en particulier celle de marin, mérite réflexion…

De l’utilité de connaitre l’histoire de notre marine

Il arrive parfois que l’on tombe sur un texte ancien et oublié mais toujours aussi fort de sens qui nous marque et nous touche à un point tel que l’on se surprenne à le lire deux, trois et même dix fois d’affilée afin d’être bien certain d’en comprendre et d’en apprécier chaque mot. Il se trouve que ce genre de texte, je viens d’en trouver un. Publié dans la Revue maritime et coloniale en 1883 en introduction d’un article portant sur les trois vaisseaux ayant porté le nom le Souverain durant l’histoire de la Marine française, je ne peux m’empêcher de le retranscrire entièrement.

« La carrière maritime est, par excellence, la carrière de l’abnégation et du sacrifice. Elle développe les côtés les plus nobles et les plus beaux de la nature humaine. Les privations morales et physiques en sont la caractéristique en temps de paix, vivre loin de sa patrie, de sa famille, avoir toujours en face le danger et le vaincre, lutter contre les éléments déchaînés, supporter les épreuves des épidémies, montrer dans les pays les plus lointains le pavillon de la France et l’y faire respecter en temps de guerre, sillonner les mers à la recherche de l’ennemi, être à chaque minute prêt au combat, et la lutte engagée, triompher ou avoir pour linceul les flots de l’Océan. Le personnel qui arme nos navires de guerre doit donc présenter des qualités militaires et morales de premier ordre, il appartient aux chefs de les développer. Quoi de plus propre à cet effet que le tableau des vicissitudes supportées héroïquement par nos prédécesseurs ? Nous y puisons des enseignements fortifiants, car, comme l’a dit le plus illustre des marins anglais, Nelson, « rien ne vaut comme l’exemple ».

La marine, plus que toute autre carrière, a donc besoin de la tradition ; nous trouvons le fil non interrompu de cette tradition, tradition de dévouement à la patrie, tradition de discipline, en un mot tradition de l’honneur, dans l’histoire de nos guerres maritimes. A côté de cette tradition générale qui représente l’idée Patrie, il existe la tradition particulière à chaque bâtiment, qui représente l’idée Famille. Il est utile que chaque homme qui a l’honneur de monter un bâtiment de guerre, sache les faits historiques que réveille le nom écrit en lettres d’or sur le couronnement. Il s’établit ainsi entre nos prédécesseurs et nous ce lien, élément d’émulation, qui constitue la tradition de chaque navire. Nos frères d’armes de l’armée de terre l’ont bien compris : le drapeau qui, le jour du combat, brave les balles ennemies et sert de ralliement au soldat, porte, gravés dans ses plis, les glorieux états de service du régiment. Le vaisseau le Souverain a son histoire comme celle des peuples et des hommes, elle renferme des pages brillantes de succès et des pages sombres de revers. Mais nous sommes heureux et fiers de n’y constater aucune faiblesse et de proclamer que les équipages antérieurs du vaisseau le Souverain pourraient tous fixer, sans crainte, les yeux sur la devise qui a été la règle de leur conduite et qui est aujourd’hui inscrite sur le fronteau de la dunette Honneur et Patrie. »

L’auteur de ce texte est Étienne Farret, alors Lieutenant de vaisseau servant sur le Souverain, vaisseau-école des apprentis-canonniers à Hyères. Ses états de service sont disponibles sur l’Espace Tradition de l’École navale.