Portrait de l’Homme de mer

Extrait des Annales Maritimes et Coloniales, année 1816, IIe partie, page 184 :

« Entre toutes les productions sorties de la plume de feu Thomas, professeur en l’université de Paris, on distingue son Éloge de Duguay-Trouin, qui remporta le prix à l’académie française. Nous en avons extrait ce qu’on va lire. Les gens du monde seront sans doute frappés d’une aussi vive peinture des travaux, des dangers et de la gloire du marin, et les marins resteront convaincus qu’une juste appréciation et de dignes éloges ne manqueront jamais à leurs travaux, à leurs dangers et à leur gloire.

Portrait de l’Homme de mer.

De tous les grands spectacles que le génie de l’homme a donnés au monde, il n’en est peut-être aucun de plus admirable que la navigation. Un être faible et mortel, rampant sur la terre, a osé créer des édifices mobiles et flottans, qu’il a suspendus sur des abîmes ; asservir un élément inconnu et terrible, donner des lois aux vents, et voler aux extrémités de l’univers, sous un ciel qui n’était point fait pour lui.

Qu’est-ce qu’un homme de mer ? C’est un homme qui, placé sur un élément orageux où il a des ennemis à combattre, doit mettre toute la nature d’intelligence avec lui-même ; connaître toutes les qualités du navire qu’il monte ; en saisir d’un coup-d’oeil toutes les parties ; leur commander comme l’âme commande au corps, avec le même empire et la même rapidité ; distinguer la direction réelle des vents, de leur direction apparente ; diminuer ou augmenter à son gré leur impulsion ; tirer de la même force des effets tout contraires ; se rendre maître de l’agitation des vagues, ou même la faire concourir à la victoire ; enchaîner l’inconstance de tant de causes différentes, de la combinaison desquelles résulte le succès ; enfin, calculer les probabilités et maîtriser les hasards : tel est l’art de l’homme de mer.

La nature sans doute contribue à le former ; elle lui donne le génie des détails , ce coup-d’oeil qui saisit les rapports, cet instinct sûr et prompt qui décide tandis que la raison balance, et ce courage qui agit quand la prudence délibère. Mais la nature ne fait que commencer l’ouvrage ; c’est à l’homme à l’achever. Il faut qu’il ajoute les connaissances aux talens. Où les prendra-t-il ? Sera-ce au milieu de la pompe des cours, parmi les voluptés des villes, dans l’oisiveté des ports ? Non : ce sera parmi les travaux, les dangers et les épreuves de la mer.

Si jamais l’homme eut occasion de déployer cet instinct de courage que lui donne la nature, c’est dans les combats qui se livrent sur mer. Les batailles de terre présentent à la vérité un spectacle terrible ; mais du moins le sol qui porte les combattans ne menace point de s’entr’ouvrir sous leurs pas ; l’air qui les environne n’est pas leur ennemi, et les laisse diriger leurs mouvemens à leur gré ; la terre entière leur est ouverte pour échapper au danger. Dans les combats de mer, les élémens, principes de la vie, deviennent tous les ministres de la mort. L’eau n’offre que de vastes abîmes, dont la surface, balancée par d’éternelles secousses, est toujours prête à s’ouvrir. L’air, agité par les vents, produit les orages, trompe les efforts de l’homme, et le précipite au-devant de la mort qu’il veut éviter. Le feu déploie sur les eaux son activité terrible , entr’ouvre les vaisseaux, et réunit la douille horreur d’un naufrage et d’un embrasement. La terre, reculée à une distance immense, refuse son asile ; sa proximité même est dangereuse, et le refuge est souvent un écueil. L’homme isolé et séparé du monde entier, est resserré dans une prison étroite d’où il ne peut sortir, tandis que la mort y entre de tous côtés. Mais, parmi ces horreurs, il trouve quelque chose de plus terrible pour lui, c’est l’homme son semblable, qui, armé du fer, et mêlant l’art à la fureur, l’approche, le joint , le combat , lutte contre lui sur ce vaste tombeau, et unit les efforts de sa rage à celle de l’eau, des vents et du feu.

Nous n’avons vu jusqu’ici l’homme de mer que dans ces momens rapides et terribles où son âme essaie ses forces au milieu des dangers. Mais il est pour lui d’autres études ; il est des momens plus tranquilles, où, dans le calme des sens et de la nature, son génie s’instruit par les sciences et fermente par les réflexions. La marine, comme tous les autres arts , ne fut d’abord que le résultat informe de quelques combinaisons grossières : car l’esprit du genre humain a eu son enfance comme celui de chaque mortel. Le temps, qui agit lentement, mais qui agit sans cesse ; l’expérience, qui voit tous les avantages et tous les abus ; la pratique des hommes de mer, les observations de quelques hommes de génie, qui saisissent en un instant ce que des nations et des siècles n’ont point vu ; l’activité des passions qui cherchent à exécuter de grandes choses, et, plus que tout cela peut-être, le hasard qui découvre des choses utiles, échappées à la méditation du genre humain ; toutes ces causes réunies ont étendu les idées et changé la marine en une science vaste dont la philosophie est l’âme, et qui, dans son cercle immense, embrasse l’air, les cieux, la terre et les mers.

L’art d’Euclide est le fondement des connaissances d’un homme de mer. Aidé de cette science, il s’élève dans, les cieux pour y chercher des points fixes ; de là il mesure les abîmes que renferment les mers ; il observe la nature de cet élément, les qualités qui lui sont par-tout communes, celles qu’if reçoit de la diversité des climats, de l’inconstance des saisons et des vents, de la distance et de la proximité des terres. C’est de ces connaissances combinées que résulte l’art du pilotage ; c’est par fui que le marin apprend à diriger le cours d’un vaisseau. Lorsque sa main a posé la foudre et l’épée, il prend lui-même le crayon, le télescope et le compas. Son œil est tantôt fixé sur les cieux, tantôt égaré sur les mers, quelquefois attaché sur les côtes. Il s’avance la sonde à la main ; il calcule les profondeurs et les distances. Celui qui un instant auparavant était dans le combat un guerrier intrépide et bouillant, est ici un observateur tranquille et qui sait prendre toutes les précautions de la crainte.

Ne croyez pas que ces études multipliées suffisent pour former le grand homme de mer. Un vaisseau est une machine immense et compliquée : il faut donner le mouvement à ce grand corps, malgré sa masse ; il faut le régler, malgré l’agitation de la mer et la violence des vents. Les deux élémens qui le font mouvoir, sont ses deux ennemis les plus redoutables. Comment mettre à profit tout ce qu’ils ont d’utile et enchaîner ce qu’ils ont de dangereux ? C’est la manœuvre qui opère ces prodiges.

Enfin l’homme de mer joint, à tant d’études celle des exemples. Les merveilles de la navigation et de la guerre se reproduisent sous ses yeux. O charme impérieux de l’histoire, quand elle est lue par le génie ! Souvent dans le silence de la nuit, tandis que tout repose dans l’univers, tandis que son vaisseau fend les ondes d’un cours tranquille, seul et retiré, il veille à la lueur d’un flambeau, il parcourt les annales des mers ; et lorsqu’il lit de grandes actions, son âme s’élève, son sang bouillonne et tout son corps tressaille d’admiration et de joie. »

Illustration : Escadre française sur une mer agitée et sous un ciel orageux. On distingue aisément les gabiers à la manœuvre sur les mâts. Par Pierre Ozanne. Fin du 18e siècle.

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