Andries van Eertvelt, Lépante et les navires du 16e siècle

Vous avez très certainement toutes et tous entendu parler de cette affaire : l’ancien ministre Claude Guéant aurait vendu des tableaux d’un peintre de marine flamand du XVIIe siècle a peu prés inconnu du grand public : Andries van Eertvelt. 50.000 euros, 500.000 euros, on ne sait pas pour combien… En vérité peu nous importe car Trois-Ponts! ne s’intéresse guère à la politique. Pour autant, cette affaire est l’occasion d’évoquer Andries van Eertvelt et les navires de son époque.

Qui est-il ? Quelle est son histoire ? Quelle est l’histoire de ses œuvres et des navires qu’elles représentent ? Nous allons essayer de répondre à ces questions. Je remercie au passage Alphasierra, un habitué du blog, qui m’a donné l’idée du sujet.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je ne peux m’empêcher de dire quelques mots sur la magnifique peinture spécialement choisie pour illustrer ce billet (ci-dessus). Il s’agit de la fameuse Santa Maria de Christoph Colomb qui, vous le savez très certainement, a découvert l’Amérique en octobre 1492. Dans ce fabuleux voyage commencé en août 1492, la Santa Maria – avec 40 hommes d’équipage – était accompagnée de deux navires plus petits : la Nina, navire à gréement carré sur une coque de caravelle d’environ 100 tonneaux, portant 26 hommes d’équipage ; la Pinta, caravelle à voiles latines de moins de 100 tonneaux, qui avait 24 hommes.

Ces précisions apportées, nous pouvons véritablement commencer. Andries van Eertvelt est né à Anvers le 25 mars 1590. Anvers est alors le théâtre d’une lutte acharnée entre le Nord protestant et la très catholique Espagne. Elle est également l’un des centres commerciaux les plus considérables d’Europe. Son rôle maritime a été décuplé par la découverte et le développement des nouveaux empires coloniaux et ce n’est pas un hasard si c’est précisément à cette époque qu’un grand nombre de peintres flamands se spécialisent dans les paysages maritimes. Eertvelt est l’un des premiers de ceux-là. Faisant partie dés 1609 de la compagnie Saint-Luc, organisation corporative d’artistes qui doit son nom à l’évangéliste Luc, patron des peintres, il se marie le 28 novembre 1615 avec Catherine de Vlieger, qui lui donne deux enfants. A la mort de son épouse, en 1627, Eertvelt part à Gênes, où il travaille avec Cornelis de Wael. Ce sont les œuvres qu’il réalise en Italie qui le font véritablement connaitre à travers toute l’Europe. De retour à Anvers en 1630, Eertvel a une relation avec une certaine Susanna April, avec qui il a deux filles, Susanna et Anne-Marie. Le 3 octobre 1633, il se marie avec Elisabeth Boots, probablement une fille du peintre Jan Bottes, également anversois. De cette nouvelle union naitra un enfant appelé Jean-Baptiste. Eertvelt reste ensuite dans sa ville natale, à Anvers, où il meurt le 11 août 1652, apparemment d’apoplexie.

Parmi ses plus grands élèves, Willem van Overdyck en 1616/1617, Willem van de Meuter en 1622/1623, Gaspard van Eyck en 1625, Hendrik Minderhout et Matthieu van Plattenberg.

Au début des années 1630, Antoine Van Dick, fameux peintre baroque anversois qui apprécie beaucoup les travaux d’Eertvelt, fait son portrait gravé par Schelte à Bolswert :

Andries Van Eertvelt en 1630 environ. Gravure de Schelte à Bolswert.

Nous l’avons dit, Andries van Eertvelt est souvent considéré comme l’un des premiers peintres flamands à se spécialiser dans les paysages maritimes et les batailles navales. Sa vision souvent dramatique des scènes qu’il peint n’est pas sans rappeler celles du peintre hollandais Hendrick Cornelisz Vroom, au point d’ailleurs que certains pensent que ce dernier fut le maître d’Eertvelt. Que cela soit vrai ou non, il parait incontestable que Eertvelt ait été artistiquement influencé par Vroom.

De même que pour de nombreux peintres de cette époque, le voyage que fait Eertvelt en Italie, de 1627 à 1630, est une révélation. Ainsi, si ses premières œuvres, dominées par des couleurs foncées, représentent pour la plupart des navires luttant contre la tempête, les œuvres qu’il réalise en Italie et dans les années 1630 et 1640 sont moins sombres et les scènes représentées, souvent des navires naviguant sur les mers du Sud plus calmes, bien moins dramatiques.

La bataille de Lépante

Andries van Eertvelt semble très marqué et inspiré par la bataille de Lépante, bataille navale se déroulant le 7 octobre 1571 près du Golfe de Patras, en Grèce.

Il est bien difficile aujourd’hui de s’imaginer ce que fut la bataille de Lépante, probablement la plus grande bataille navale de l’histoire européenne. Les forces en présence sont incroyables pour l’époque : plus de 60.000 hommes. D’un coté la Sainte Ligue chrétienne – coalition comprenant l’Espagne, Venise, la Papauté, Gênes, la Savoie et les Chevaliers de Malte – et ses 200 galères menées par Juan d’Autriche, de l’autre 220 à 240 galères de l’Empire Ottoman – de plus en plus expansionniste à l’Ouest – commandée par Ali Pacha. Après plus de cinq heures de combat, les pertes sont énormes : plus de 25.000 morts et deux fois plus de blessés. Bien que les conséquences tactiques de la bataille soient limitées, Lépante est une immense victoire chrétienne et son retentissement est considérable en Europe.

De nombreuses représentations de la bataille sont réalisées aux XVe et XVIe siècles par des artistes européens de toutes nationalités. Il faut dire que ce type de peinture est alors très demandé. Eertvelt en exécute d’ailleurs plusieurs. La plus fameuse est probablement Navires en perdition (voir ci-dessous), réalisée en 1623. On peut y voir à droite un navire turc en train de couler, tandis que son équipage grimpe sur l’arrière ou se jette à la mer. Plus à l’avant plan un autre navire sombre sur des récifs. A gauche on remarque un grand navire avec un nombreux équipage qui porte sur le pont d’avant la signature et la date. Plus en arrière, l’inscription : God sij met ons allen, anno 1523 (Dieu soit avec nous). Sur la mer houleuse on peut distinguer plus loin plusieurs autres navires. L’un d’eux porte un pavillon hollandais, ce qui est étonnant étant donné que la marine néerlandaise n’a pas pris part à la bataille.

Navires en perdition pendant la bataille de Lépante (1571), 1623. Museum of Fine Arts, Ghent.

Même après son retour d’Italie, qui marque nous l’avons dis une certaine rupture dans ses œuvres, Eertvelt continue de peindre les combats de Lépante, ce qui traduit encore une fois la continuelle et forte demande pour les représentations de cette bataille, même plus de cinquante ans après l’événement. Par exemple :

La bataille de Lépante. Par Andries van Eertvelt, 1640.

On ne peut que constater le changement de style de l’artiste. Ainsi que nous l’avons vu, les couleurs sont moins sombres, la mer moins agitée. Les navires sont cependant plus nombreux, les combats plus furieux. L’immense quantité de navires et l’intensité des combats représentés dans cette peinture sont sans précédent et révèlent un spectacle à la fois impressionnant et terrifiant. Ici encore Eertvelt a inclut dans son œuvre des navires battant pavillon hollandais. On pourrait également a priori s’étonner de la présence de grands navires – dotés d’une artillerie latérale contrairement à la galère qui porte son artillerie en chasse – ressemblant étrangement à des vaisseaux de ligne (en bas à droite notamment). En vérité, Eertvelt a probablement voulu représenter les galéasses vénitiennes – six sont présentes à Lépante – sorte de super-galères plus grandes, plus hautes et mieux armées car effectivement dotées d’une artillerie latérale.

Les navires du 16e siècle

On dit souvent que la bataille de Lépante est la dernière grande bataille de galères de l’histoire. Paradoxalement, la galère continue d’être largement utilisée aux XVIIe et XVIIIe siècles, notamment en Méditerranée et dans la Baltique. Il faut distinguer les galères de ce siècle avec celles utilisées par les Grecs, Carthaginois et Romains durant l’Antiquité. Ces dernières étaient plus grandes et disposaient de plusieurs rangs superposés de rameurs. Les galères du Moyen-Age et des siècles suivants sont plus petites, entre 40 et 50 mètres environ. Elles sont plates, longues, étroites et ont un faible tirant d’eau. Elles marchent à la voile et à l’aviron. Elles portent deux mats à antennes et de l’artillerie – cinq ou six canons seulement – à leurs seules extrémités, et principalement à l’avant car la galère est une arme offensive !

XVIIe siècle oblige, Eertvelt représente souvent des galères dans ses œuvres. Celle ci-dessous représente une flotte espagnole en Méditerranée. On peut y admirer une galère, à gauche.

Embarcation de troupes espagnoles. Par Andries van Eertvelt, 1630 environ. National Maritime Museum, Greenwich, London.

L’utilisation à Lépante des galéasses vénitiennes et leur efficacité contre les galères turques avaient montré les limites de ce type de navire contre les bâtiments dotés d’un armement plus important. Eertvelt a su mesurer toute l’importance de la présence des galéasses à Lépante et les a représenté dans l’ensemble de ses œuvres sur la bataille.

La peinture ci-dessous est l’une de celle-ci. Elle montre l’attaque de plusieurs galères contre un navire vénitien. Ici, ce dernier semble réussir tant bien que mal a repousser les assauts de ses nombreux adversaires. Pourtant l’histoire nous apprend que dans de tel duel, le vaisseau n’a pas toujours eu l’avantage. Ainsi par exemple, le 4 juillet 1702, un vaisseau hollandais de 56 canons, la Licorne, est capturé à l’abordage par six galères sous le commandement du français La Pailleterie, en Mer du Nord. Ce type d’exploit reste cependant rare. En 1684, au large du cap Corse, le vaisseau français le Bon, un 50 canons, commandé par le compte de Relingue, brise pendant cinq heures l’assaut de 35 galères espagnoles, napolitaines, génoises et siciliennes sous les ordres du marquis de Centurione, et parvient à s’échapper.

La bataille de Lépante. Par Andries van Eertvelt, 1622.

En fait, la galéasse n’est qu’une transition entre deux types de bâtiments, la galère et le vaisseau à voiles. Ni véritablement l’un, ni véritablement l’autre, elle disparaitra en même temps que la première, progressivement, au XVIIe puis au XVIIIe siècle, à une époque où les grandes puissances s’intéressent de plus en plus à l’outre-mer. Dés lors les marines de guerre deviennent davantage des forces de haute mer plutôt que de défense côtière. Le navire à voiles s’impose.

Au commencement du XVIe siècle, le navire de guerre à voiles n’est pas très différent du navire marchand, qui peut être transformé et armé en cas de conflit. L’invention du sabord, vers 1500, et l’évolution vers un armement en canons plus lourds changent cela. Les galions, lourds et encore pourvu de leur orgueilleux château d’arrière, font leur apparition, d’abord en Espagne – l’Invincible Armada est composée en majorité de ce type de navire en 1588 – et au Portugal, puis en Angleterre, en France et en Italie. Le développement qui conduira au futur vaisseau de ligne et à la frégate est amorcé.

Deux bateaux à l’ancre. Par Andries van Eertvelt, vers 1630. National Maritime Museum, Greenwich, London.

Tandis que le navire de guerre se spécialise, les Hollandais construisent en grand nombre un nouveau type de navire commercial : la flûte. Navire rond à la manœuvre facile, standardisé autant qu’on le pouvait à l’époque, la flûte reste pendant longtemps monopole hollandais. C’est elle, en grande partie, qui assurera pendant un siècle leur suprématie dans ce domaine, avant que l’Angleterre, en 1650, construise à son tour ce type de navire.

Retour à Amsterdam de la deuxième expédition commerciale hollandaise de la compagnie des Indes orientales, le 19 juillet 1599. Par Andries van Eertvelt, 1610-1620. National Maritime Museum, Greenwich, London.

Lorsque Eertvelt décède en 1652, le vaisseau véritablement moderne n’existe pas encore. Mais déjà les premiers grands navires de guerre, richement décorés et puissamment armés, ont fait leur apparition : le Tre Kroner danois, le Vasa suédois, le Sovereign of the Seas anglais, la Couronne française. Le vaisseau de ligne est sur le point de naître. Il régnera sur les mers et les océans pendant deux siècles. Et c’est déjà une autre histoire…

Sources :
– Acerra, Martine ; Jean Meyer. L’Empire des Mers.
– Bonnefoux et Paris. Dictionnaire de la Marine à Voile.
– Maeterlinck. Ville de Gand, Musée des Beaux-Arts. Catalogue. 1905.
http://www.rkd.nl
http://www.rmg.co.uk

7 réflexions sur “Andries van Eertvelt, Lépante et les navires du 16e siècle

  1. Merci pour vos messages. Non malheureusement… Mais ce bouquin fait partie de ma (très longue) liste des livres à acquérir.

  2. Bonjour monsieur Mioque, félicitations pour ce travail documenté et toujours intéressant. Puisque vous avez publié ce jour-là sur ce thème de la marine flamande au XVIe- XVIIe, je me risque encore cette fois-ci avec une question qui me chicote depuis belle lurette. Je voudrais vérifier s’il est véridique que le navire suivant était de CONSTRUCTION HOLLANDAISE? L’Aigle d’Or, de Brouage, 300 tonneaux, navire qui fut notamment utilisé pour le service du Roi en 1663, et 1665. En juillet 1662, Paul THEVENIN DE GLAIRAUX et LOUIS PAGÈS & Cie étaient les propriétaires. Pour les années 1662, et 1663, c’était Nicolas Gargot de la Rochette dit Jambe-de-Bois qui en était le capitaine. Je sais que la Hollande avait une flotte de navire impressionnante, en faisait-elle la construction? Merci

  3. Désolé pour cette réponse tardive. J’ai un peu cherché et je n’ai malheureusement rien trouvé de spécial à ce sujet, hormis le fait bien entendu que ce navire a été construit à Brest. Il est tout à fait possible qu’il soit de conception hollandaise. A cette époque, les charpentiers et constructeurs hollandais sont très réputés, et la Marine française fera appel à plusieurs d’entre eux au 17e siècle, notamment sous Richelieu, pour réaliser ses vaisseaux.

  4. Sur un sujet apparenté (Le Genre de marine dans la peinture néerlandaise), le site Iconographie flamande a publié un article le 26 avril 2015.

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