Avatar de Inconnu

Un nom longtemps oublié : De Grasse

Le SNA De Grasse est sorti de son chantier de construction à Cherbourg pour être transféré vers le dispositif de mise à l’eau, le 27 mai 2025. ©Naval Group/Lucille Pellerin/REA

Naval Group a communiqué cette semaine sur le lancement prochain (prévu en 2026) à Cherbourg du De Grasse, quatrième sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) de la classe Suffren. L’occasion de parler un peu d’onomastique navale (étude des noms donnés aux navires) !

Ce nom, De Grasse, celui du fameux vainqueur de la bataille de la baie de Chesapeake (1781), et donc de « l’arbitre de la guerre [d’Indépendance américaine] » selon Georges Washington, fut contrairement à ce que l’on pourrait penser peu utilisé – jusqu’à récemment – dans la Marine française.

Il faut dire que l’on reprocha sévèrement au comte de Grasse la défaite des Saintes (1782), durant laquelle, fait rare, lui et son vaisseau-amiral la Ville de Paris furent capturés par les Britanniques. La bataille des Saintes n’eut en vérité pas de grandes conséquences sur la fin du conflit, mais ce fut la dernière bataille navale importante de celui-ci (sur le théâtre américain) et elle gâcha quelque peu la fête, si l’on peut dire.

« Honorablement acquitté » par un conseil de guerre en 1784, De Grasse connut tout de même la disgrâce (!) et son nom fut « oublié » – car absent des listes de la Marine – pendant près de 150 ans. On préféra mettre en avant un autre marin de la guerre d’Indépendance américaine : Suffren, dont l’action sur un théâtre d’opération secondaire, en Inde, fut pourtant moins décisive.

Le comte de Grasse (1722-1788) commanda l’importante armée navale envoyée par Louis XVI en Amérique pour soutenir les Insurgés. Portrait réalisé par Jean-Baptiste Mauzaisse (1784-1844)

Dans un article publié sur ce site en 2017, j’indiquais que la tradition consistant à donner des noms de grands marins à certains navires de guerre remontait justement aux années suivant la guerre d’Indépendance américaine : en 1787, quatre premiers vaisseaux de 74 canons furent nommés Duquesne, Tourville, Duguay-Trouin et Jean Bart. L’année suivante, un autre 74 canons fut baptisé Suffren peu après la mort de ce dernier. De Grasse mourut la même année que Suffren, en 1788, et son nom ne fut donné à aucun vaisseau.

Ni la marine de la Révolution (évidemment), ni celle de l’Empire, de la Restauration ou même de la Monarchie de Juillet (a priori plus étonnant) ne donna le nom De Grasse à l’un de ses navires.

En fait, aucun navire français ne porta le nom De Grasse avant la moitié du XXe siècle environ ! Le premier fut un croiseur antiaérien, mis en construction en 1937, lancé après la Seconde Guerre mondiale, en 1946, et rayé des listes en 1974. Le deuxième De Grasse fut une frégate anti-sous-marine lancée en 1974 et désarmée en 2013.

Le nouveau SNA est donc le troisième De Grasse de l’histoire de la Marine française. A titre de comparaison, les noms Jean Bart, Suffren et Tourville furent portés par huit bâtiments depuis la fin du XVIIIe siècle, ceux de Duquesne et de Duguay-Trouin par neuf !

De Grasse a toutefois un avantage sur les autres marins cités : plusieurs navires de l’US Navy ont porté son nom au XXe siècle, dont notamment un destroyer USS Comte de Grasse en service de 1978 à 1998.

De part et d’autre de l’océan Atlantique, le nom De Grasse n’est plus oublié.

Bibliographie :
– Fremy, Raymond. Des noms sur la mer. Trois cents ans d’une marine par les noms de ses bâtiments
– Caron, François. La guerre incomprise ou la victoire volée – La bataille de Chesapeake (1781)
– Caron, François. La guerre incomprise ou le mythe de Suffren – La campagne en Inde (1781-1783)
Chaline, Olivier et Jean-Marie Kowalski. L’amiral de Grasse et l’Indépendance américaine

2 réflexions sur “Un nom longtemps oublié : De Grasse

Répondre à Francois de Saint Nazaire Annuler la réponse.