Chroniques d’un marin de l’Hermione – 6

« On ne saurait nier que l’errance nous a toujours exaltés. Nous y voyons un moyen d’échapper à l’histoire, à l’oppression, à la loi, aux tracasseries. La liberté absolue. »
Chris, dans Into The Wild

Ce fut sous un ciel couvert que nous arrivâmes en terre malouine. Alors que nous nous approchions du Cap Frehel, la bisquine La Cancalaise vint nous saluer, suivie quelques heures plus tard de L’Étoile du Roy, surnommée affectueusement (ou pas) le « voilier Playmobil » de par la couleur de sa coque et l’état de ses voiles. Alors que nous nous rapprochions, la rumeur enflait à bord, « il y aura peut être trop de vent, c’est pas dit que nous entrerons ce soir. »

Cela faisait des jours maintenant que nous pensions tous à cette escale. Certains, moi parmi les premiers, réfléchissaient à quel serait le lieu de débauche idéal une fois à terre. D’autres avaient l’être aimé qui les attendait sur le quai, d’autres plus simplement un parent, ou un membre de famille quelconque. J’ai toujours gardé un bon souvenir de Saint-Malo. De nombreuses escales ou haltes, que ce soit avec Sea Shepherd ou le Belem, me laissèrent à chaque fois un sourire ravi au coin des lèvres quand j’y replongeais mon esprit, et c’était avec une certaine hâte mêlée de hantise que j’observais la côte.

La situation dégénéra rapidement, et décision fut prise, au-delà de 20 nœuds de vent, nous ne rentrerions pas dans le port. Nous attendîmes alors, chacun guettant avidement la moindre parcelle d’information qui émanerait de la dunette, de nos officiers. Nous nous mîmes également à interroger sans scrupule les barreurs quittant leur poste afin de savoir si oui ou non nous toucherions terre dans les heures à venir. Et enfin, quand nous entendîmes les deux tonnes de l’une de nos ancres entraîner sa chaîne dans un vacarme assourdissant, nous comprîmes alors que peu d’espoir était permis quant à nos rêves de beuverie. L’équipage fut convoqué, on nous expliqua alors qu’en raison des conditions météo et du fardage de la frégate, il serait risqué de tenter une approche.

Soudain, dans l’ambiance morose de cette assemblée, une voix s’éleva, et nous entendîmes tous « EH LES MECS ! LE VENT MOLLIT ! » Stupeur dans l’équipage, et nous nous mîmes tous instinctivement à fixer notre énorme pavillon à la poupe, et nous aperçûmes que celui-ci commençait à pendre maladivement au bout de son mât. Les officiers et les chefs se regardèrent, le commandant conversa discrètement avec le pilote, et quelques-uns d’entre nous bloquèrent la sortie, prenant ainsi le dit pilote en otage à bord. Après quelques minutes, les ordres furent donnés : « Tribord vous remontez la pioche ! Bâbord vous parez les aussières ! Milieu aux défenses ! » Le sort en était jeté. Booyah ma gueule, nous y allons !

Nul mot de saura vous décrire, l’effervescence et l’espèce d’euphorie qui nous parcoururent tous, alors que nous voguions vers la cité corsaire ! Les professionnels du bord eurent quelques peines à nous canaliser, et enfin, alors que nous étions dans l’écluse, les gens commençaient à nous acclamer ! Enfants, adultes, hommes, femmes, tous étaient venus nous voir, et ce n’était là qu’un subtil avant-goût de ce qui nous attendait dans les jours à venir ! Une fois l’écluse passée, nous nous dirigeâmes tranquillement vers notre quai, où l’Étoile du Roy nous attendait. Cornemuse, troupes en tenues d’époque avec mousquets et toute l’artillerie, passants, fans inconditionnels, je ne saurais vous dire combien de gens étaient là, mais l’accueil fut chaleureux, et nous les remerciâmes de leur présence par plusieurs chants, et surtout, par moult canonnades.

La première étape de notre escale fut de nous parer de nos plus beaux habits, et ensuite de trouver un Lieu Saint, où le voyageur fatigué peut aller se torcher. Plusieurs sources s’accordèrent pour diriger notre troupe vers La Belle Époque, Rhumerie réputée. Si vous étiez à Saint-Malo en ce début de juillet 2016, c’était le meilleur endroit où nous trouver, ainsi qu’au Port-Malo, un peu plus loin intramuros.

Une soirée en notre compagnie est plutôt simple. Nous buvons en l’honneur du navire, et puis ensuite en l’honneur de ceux qui naviguent dessus, et puis comme ce sont des gens biens, nous partons alors du principe que ses proches et sa famille le sont aussi, alors nous buvons à leur santé aussi. Cet exercice procédural se répéta souvent, et se répète encore de nos jours, car c’est une tradition qu’il faut honorer, comme le fait que nous fauchions un pavé dans chaque ville où nous nous arrêtons.

Le lendemain midi, moment de repos, et je décidais alors de m’offrir un moment de calme au détour de la pizzeria de Saint-Malo, et décidais de laisser un souvenir que j’espère impérissable au jeune serveur saisonnier qui vit arriver à son enseigne un gabier de plus de deux mètres et cent-quinze kilos. Une fois assis, je commandais ma pizza, et commençais à la dévorer tranquillement, et quand la sentence de celle-ci fut achevée, le jeune serveur revint me proposer un dessert, mais à son plus grand étonnement… Je commandais une deuxième pizza.

-Mais… Vous êtes sérieux ?

-Oui oui.

-Et vous allez la manger ?

-Parfaitement.

-Genre, pour de vrai ?

-Je reviens de dix jours de mer, et me remets d’une sérieuse cuite. J’ai faim.

Le jeune serveur repartit l’air estomaqué vers sa cuisine, racontant l’histoire à ses collègues au passage, et revint quelques minutes plus tard, ma pizza à la main. Je pouvais les voir de loin, tantôt ses collègues, tantôt lui, m’observer, persuadés que je ne finirai jamais, et une fois la seconde achevée, il revint vers moi, addition à la main, ce à quoi je répondis « Non, non. Dessert s’il vous plaît. Dame Blanche. » Et nous n’étions qu’à notre premier jour d’escale.

Les jours passèrent, les visiteurs se succédèrent, et nous néophytes eûmes droit à la pléthore de questions stupides et parfois misogynes auxquelles nous finirons par nous habituer. « Mais les femmes à bord, elles ne sont pas cantonnées à la cuisine ? », « Ah oui vous êtes certains, elles grimpent aussi là-haut ? », « Et vos voiles, ce sont des vraies ? », « Et vous les utilisez en plus ? »

Certains durent redoubler de patience et de répétition pour se prêter à l’exercice, et quand la fin de la journée arrivait, c’était avec un certain soulagement que nous nous enfermions dans le calme relatif du faux pont, prenions une douche, et retournions à nos errances parfois incompréhensibles au sein de la cité corsaire.

Mais tout ne fut pas qu’alcool et débauche. Nous prîmes le temps d’explorer la ville et ses alentours. L’aquarium fut évidemment un passage obligé, les remparts aussi, ainsi que tous les musées que nous trouvions. J’eus la chance lors d’une soirée de rencontrer le capitaine du Joseph Roty II, chalutier gigantesque dont le patron me fit faire la visite. Un autre soir lors d’un repas (dans une autre pizzeria), je croisais la troupe en costumes d’époques, mousquets à leur côté, qui festoyait gaiement. J’eus la joie de me joindre à eux, et d’être invité le lendemain à les suivre à travers la ville pour un hommage à Chateaubriand (ce qui me vaudra l’opportunité d’être invité à manger à l’œil dans le restaurant du même nom).

Mais aux longues escales s’ajoute fatalement l’ennui au bout d’un certain temps. Afin de tromper celui-ci, je multipliais les allers-retours vers une librairie repérée en ville. Lors de mes jours de repos, je traînais le plus possible au lit afin de faire passer le temps, pour finalement m’enfermer dans la lecture et la musique. Mon autre vie à terre finit fatalement par me rattraper au détour d’un sms, et je passais une soirée bouteille à la main à errer sans but à travers la ville pour me changer les idées. Je peinais toujours à trouver ma place à bord, et une visite de mes parents accompagnés de ma chienne me remit les idées en place, et me convainquit de finalement rester à bord. Le même jour, je fus transféré au tiers tribord. A mois donc le quart des hiboux, le « Zérac », le 00h-04h. Enfin l’opportunité de m’imposer un grand coup de pied au cul et de changer de manière de faire.

Vint ensuite un autre jour de visite, et une autre nuit de garde au pied du navire. Alors que je venais d’être réveillé, je croisais ma binôme fonçant à pleine vitesse à travers la coursive, sans un mot. Ayant comme un mauvais pressentiment tout d’un coup, je m’habillais en vitesse, et fonçais sur le quai. Un petit attroupement avait pris place, et quand j’eus enfin l’opportunité d’avoir les dernières informations, j’appris que C., l’un de nos vétérans, était tombé des remparts. (A suivre…)

Jeff

Une réflexion sur “Chroniques d’un marin de l’Hermione – 6

  1. Aaaahhhh ! J’ai l’impression de revivre mes années de formation au long cours à l’Hydro du Havre et certaines de mes escales dans la Royale ou la Marchande ! Quel plume ce Jeff ! Merci

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