Les vaisseaux de 80 canons français de 1740 à 1785

A la fin de l’année 1742, la Marine française ne compte plus le moindre vaisseau à trois-ponts dans ses listes. Le Foudroyant, construit en 1723, vient d’être condamné sans n’avoir jamais navigué, et le Royal Louis troisième du nom est entièrement détruit sur cale lors d’un incendie dans le port de Brest, le 25 décembre 1742. A cette époque, la formule trois-ponts est de plus en plus discutée, et les finances du royaume ne permettent pas de construire de nouveaux navires de ce type. Face à cette situation, on décide d’adopter une nouvelle formule de grand vaisseau à deux-ponts, doté d’une force maximum et supérieure au 74 canons : le vaisseau de 80 canons, pourvus d’une batterie basse percée à quinze, caractéristique jusque là réservée aux seuls vaisseaux à trois-ponts. L’adoption de ce nouveau type de vaisseau est notamment encouragée, dés 1743, par Blaise Ollivier, ingénieur constructeur de grande réputation et jouissant par conséquent d’une certaine influence. Il est en outre le concepteur du Royal Louis détruit par le feu peu avant son achèvement en 1742.

Le premier vaisseau deux-ponts de 80 canons est le Tonnant, mis en construction en octobre 1740 et lancé le 17 novembre 1743, à Toulon, sur des plans de François Coulomb. Les dimensions du vaisseau sont de 167 pieds 8 pouces de long et 44 pieds de large sur 22 pieds 3 pouces de creux. Son artillerie est ainsi répartie : batterie basse 30 canons de 36 ; seconde batterie 32 canons de 18 ; gaillards 18 canons de 8. Assez étonnamment, ce bâtiment est classé vaisseau de premier rang dans les états annuels de la Marine française jusqu’en 1750. Pourtant, la supériorité par rapport au 74 canons percé à quatorze sabords, portant 28 canons de 36 et 30 canons de 18, n’est pas très sensible, le poids de la bordée du 80 canons étant à peine supérieure à celui d’un 74 canons.

A ce sujet, Duhamel du Monceau, qui fut notamment l’auteur d’un important Traité d’architecture navale (1752), écrit : « Car, comme disoit un constructeur fort instruit, on connoit dans la marine du Roi, un grand vaisseau de 80 canons, qui a 46 pieds de bau ; ce vaisseau devroit porter sur son second pont, des canons de 24 livres au lieu de 18, sans cela, à quelle fin cette largeur de 46 pieds à la première batterie ? Si c’étoit pour lui donner assez de stabilité pour bien porter la voile avec une seconde batterie de 24, on auroit rien à dire : mais si c’est pour mettre ce vaisseau en état de supporter l’immense pesanteur de ses œuvres mortes, on jugera avec raison, que c’est dommage d’avoir fait un vaisseau de la grandeur de 100 canons, pour ne lui donner que l’artillerie d’un vaisseau de 74 ».

Quelques années après la construction du Tonnant est réalisé à Brest entre 1748 et 1749, sur des plans de Jacques Luc Coulomb, cousin germain de François Coulomb, un autre vaisseau à deux-ponts de 80 canons. Le nom donné à ce nouveau bâtiment, le Soleil Royal, est très symbolique. Jusqu’ici destiné, à l’instar des Royal Louis, aux prestigieux vaisseaux à trois-ponts, le nom de Soleil Royal, qui n’avait pas été donné à un bâtiment français depuis cinquante ans, est cette fois-ci réservé à un vaisseau deux-ponts appelé, il est vrai, à devenir le fleuron de la Marine française. Le Soleil Royal, lancé le 30 juin 1749, est en effet le vaisseau français le plus important des années 1750. Il présente de nombreuses différences avec le Tonnant. Ses dimensions, tout d’abord, sont plus bien importantes puisqu’il mesure 183 pieds 2 pouces de long et 48 pieds 6 pouces de large sur 23 pieds de creux. La différence essentielle se trouve toutefois dans l’artillerie du vaisseau, sa seconde batterie étant armée de canons de 24 livres et non de 18. La force de ce nouveau bâtiment est ainsi nettement supérieure à celle des vaisseaux de 74 canons et parait même pouvoir rivaliser avec la plupart des trois-ponts alors en service dans la marine britannique.

Peu de temps après le Soleil Royal sont lancés en 1750 et 1751 trois autres vaisseaux de 80 canons : le Foudroyant, conçu par François Coulomb, lancé le 18 décembre 1750 à Toulon ; le Formidable, conçu par Jacques Luc Coulomb, lancé en juin 1751 à Toulon également ; et le Duc de Bourgogne, conçu par Clairin Deslauriers, lancé le 20 octobre 1751 à Rochefort. Ces trois nouveaux bâtiments sont plus petits que le Soleil Royal et ne portent que des canons de 18 livres dans leur seconde batterie.

Le 20 juin 1756 est lancé à Toulon un nouveau vaisseau de 80 canons, l’Océan, mis en chantier en mai 1753 par Joseph Chapelle d’après des plans de François Coulomb. Ce vaisseau porte également des canons de 18 livres dans sa seconde batterie.

Au début de la Guerre de Sept Ans (1756 – 1763), la Marine française dispose ainsi de six vaisseaux de 80 canons : le Tonnant, le Soleil Royal, le Foudroyant, le Formidable, le Duc de Bourgogne et l’Océan. Quatre d’entre eux sont perdus durant ce conflit : le Foudroyant (1750) est capturé par les anglais en février 1758 ; l’Océan (1756) est incendié pendant la bataille de Lagos en août 1759 ; le Soleil Royal (1749) et le Formidable (1751) sont respectivement détruit et capturé lors de la bataille des Cardinaux, en novembre 1759. Durant cette période, les vaisseaux de 80 canons sont classés en second rang premier ordre, le second ordre étant réservé aux vaisseaux de 74 canons. Le premier rang n’est plus représenté, le Royal Louis (quatrième du nom) de Jacques Luc Coulomb, lancé en 1759, n’étant pas armé avant la fin de la guerre. La Marine française utilise par conséquent comme vaisseaux amiraux les 80 canons.

En mai 1762, deux nouveaux vaisseaux de 80 canons sont mis en construction : le Saint Esprit, conçu par Joseph-Louis Ollivier, fils de Blaise Ollivier, lancé à Brest le 12 octobre 1765 ; et le Languedoc, conçu par Joseph Marie Blaise Coulomb, lancé à Toulon le 14 mai 1766. Ces deux bâtiments, et notamment le Languedoc, sont bien plus grands que les précédents vaisseaux de 80 canons, et portent des canons de 24 à leur seconde batterie. Ils sont suivis par la Couronne, dont la construction débute à Brest en août 1766, conçu par Antoine Groignard et lancé en mai 1768. Ce navire est également armé de canons de 24 à sa seconde batterie. C’est désormais la règle pour ce type de vaisseau.

Au début de la Guerre d’Indépendance américaine, en 1775 (la France entre officiellement dans le conflit en 1778), la Marine française dispose ainsi de seulement cinq vaisseaux de 80 canons : le Tonnant (1743), le Duc de Bourgogne (1751), le Saint Esprit (1765), le Languedoc (1766) et la Couronne (1768). Parmi eux, le Tonnant, vieux de près de 35 ans, est condamné en 1780.

Trois nouveaux vaisseaux de 80 canons sont construits durant le conflit : l’Auguste, mis en chantier en décembre 1777 par Léon Michel Guignace, est lancé le 18 septembre 1778 à Brest ; le Triomphant, dont la construction commence en mars 1778 par Joseph Marie Blaise Coulomb, lancé le 31 mars 1779 à Toulon ; et les Deux Frères, construit à partir de 1782 par Pierre Augustin La Mothe sur des plans d’Antoine Groignard, lancé à Brest en septembre 1784. Ces trois bâtiments portent sur leurs gaillards des canons de 12 et non de 8 comme les vaisseaux antérieurs, ce qui accentue encore un peu plus leur supériorité sur les vaisseaux de 74 canons.

Ainsi, entre 1740 et 1785, douze vaisseaux de 80 canons ont été construits par les chantiers français. Suivant la formule nouvelle adoptée par le Tonnant, tous ces bâtiments sont percés à quinze et portent ainsi 30 canons de 36 livres dans leur batterie basse. Ils reprennent également l’exemple du Soleil Royal de 1749, premier vaisseau français à disposer de canons de 24 livres pour sa seconde batterie. Cette modification, tout d’abord isolée, est reprise de manière systématique au début des années 1760. Enfin, nous l’avons vu, les trois vaisseaux de 80 canons réalisés durant la Guerre d’Indépendance américaine portent des canons de 12, et non de 8, sur leurs gaillards. Ces trois précisions quant à l’artillerie de ces bâtiments constituent les caractéristiques essentielles des vaisseaux de ce type et vont servir de base au plan type adopté en 1787.

Dimensions et armement des vaisseaux de 80 canons français construits entre 1740 et 1785 :

 Vaisseau  Plan  Arsenal  Long.  Larg.  Creux  Cal.2  Cal.G
 Le Tonnant (1743 – 1780)  F. Coulomb  Toulon  169  44  23  18  8
 Le Soleil Royal (1749 – 1759)  J. L. Coulomb  Brest  183.2  48.6  23  24  8
 Le Foudroyant (1750 – 1758)  F. Coulomb  Toulon  173  46  22.6  18  8
 Le Formidable (1751 – 1759)  J. L. Coulomb  Toulon  180  45  21.10  18  8
 Le Duc de Bourgogne (1751 – 1798)  Clairin Deslauriers  Rochefort  173  44  22.6  18  8
 L’Océan (1756 – 1759)  F. Coulomb  Toulon  175  46  23  18  8
 Le Saint Esprit (1765 – 1795)  J.-L. Ollivier  Brest  184.4  48.6  23.2  24  8
 Le Languedoc (1766 – 1798)  J. L. Coulomb  Toulon  188  48.4  23.2  24  8
 La Couronne (1768 – 1795)  A. Groignard  Brest  184  46  23  24  8
 L’Auguste (1778 – 1795)  L. M. Guignace  Brest  186  46  23  24  12
 Le Triomphant (1779 – 1793)  J. M. B. Coulomb  Toulon  184  48  23.9  24  12
 Les Deux Frères (1784 – 1794)  A. Groignard  Brest  181.4  46.6  23  24  12

Légende : Cal.2 = Calibre des canons de la seconde batterie. Cal.G = Calibre des canons des gaillards. Le calibre des canons de la première batterie est toujours de 36. Les dimensions sont donnés en « pieds.pouces » (la valeur courante du pied de roi est de 0,325 mètres).

Sources :
– Boudriot, Jean. Vaisseaux français de 80 canons aux 18e et 19e siècles. Revue Neptunia numéro 151.
– Demerliac, Alain. Nomenclature des navires français de 1715 à 1774.
– Demerliac, Alain. Nomenclature des navires français de 1774 à 1792.
– Roche, Jean-Michel. Dictionnaire des bâtiments de la flotte de guerre française de Colbert à nos jours.

5 réflexions sur “Les vaisseaux de 80 canons français de 1740 à 1785

  1. Bonjour Nicolas.
    Article très intéressant, mais je me demande s’il n’y a pas une petite erreur dans le tableau des vaisseaux. Le Formidable est donné comme construit à Toulon, mais plusieurs autres sites affirment qu’il a été mis sur cale à Brest, ce qui est plausible car ce vaisseau semble n’avoir opéré que dans l’Atlantique lors de la guerre de Sept Ans. Ces deux sites donnent la même bibliographie que Trois-Ponts (Alain Demerliac). Qui se trompe ?
    Par ailleurs, l’illustration serait peut-être à revoir. Ce tableau de 1812 mettant en scène la bataille des Cardinaux est tardif, et surtout il met en scène un Soleil Royal à trois-ponts (donc 100 canons) alors qu’il n’en avait bien-sûr que deux. Ne faudrait-il pas utiliser une peinture plus ancienne, mais plus proche de la réalité (de la guerre de Sept Ans ou de l’Indépendance Américaine) ?
    Les deux sites :
    threedecks.org
    agh.qc.ca

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