Le Muiron

Muiron, mortellement touché durant la fameuse charge sur le pont d'Arcole, le 15 novembre 1796. sur le pont d'Arcole, le 15 novembre 1796

En mai 1797, les troupes françaises occupent Venise et s’emparent de sa marine. Six vaisseaux et six frégates s’y trouvant sont immédiatement incorporés dans la flotte française. Napoléon Bonaparte, alors général commandant de l’armée d’Italie, débaptise tous ces navires et leur attribue à chacun un nouveau nom. Aux vaisseaux sont donnés le nom d’officiers tombés au champ d’honneur durant la campagne d’Italie : Dubois, Causse, Robert, Banel, Sandos, Frontin. Aux frégates le nom des récentes victoires de l’armée d’Italie : Mantou, Leoben, Montenotte, Lonato, Lodi, Rivoli.

Sachant qu’un traité de paix franco-autrichien – le futur traité de Campo-Formio – finirait par être conclu, et se doutant qu’ils ne pourraient certainement pas garder Venise, les Français accélèrent au plus vite la construction des navires en chantier. De juillet à octobre 1797, trois nouveaux vaisseaux – apparemment un 74 et deux 64 canons – et deux nouvelles frégates sont ainsi lancés. L’usage dans la marine vénitienne étant de ne pas nommer les navires avant leur mise à l’eau, ces bâtiments ne portaient pas encore de nom mais des numéros. Le 74 canons, le numéro 24, commencé en 1781, est nommé Laharpe par Bonaparte ; les deux 64 canons, numéros 13 et 19, commencés en 1782, sont nommés Stengel et Beyrand ; les deux frégates enfin, numéros 11 et 21, commencées en 1789, sont nommées Muiron et Carrère. Ainsi les vaisseaux reprennent, ici encore, le nom de généraux tués durant la campagne d’Italie, tandis que les frégates honorent deux aides de camp de Bonaparte tués également au combat durant cette campagne. Parmi tous ces navires, seule la frégate Muiron laissera une véritable trace dans l’histoire de la Marine française…

Fils d’Eustache Nicolas Muiron, fermier général du roi, et d’Anne-Adélaïde Grossard de Verly, son épouse, Jean-Baptiste Muiron nait le 10 janvier 1774. A sa sortie de l’école d’artillerie de Douai, en mai 1789, il devient, à l’âge de 15 ans, officier des armées du roi. Il se révèle être un excellent élément : il est promu capitaine à 19 ans, chef de bataillon à 20, adjudant général à 22. Il participe, en 1793, en tant que second capitaine de la 22ème compagnie d’artillerie légère, au siège de Toulon. A cette occasion, il rencontre et se lie d’amitié avec Napoléon Bonaparte. Il devient rapidement son aide de camp et participe ainsi à la première campagne d’Italie. Il meurt, en sauvant certainement la vie de Bonaparte (face à la mitraille, Muiron se met face à son général, le couvre de son corps et meurt à sa place), durant la célèbre charge sur le pont d’Arcole, le 15 novembre 1796.

Dans une lettre écrite le 19 novembre 1796, Napoléon Bonaparte annonce à Euphrasie, l’épouse alors enceinte de Jean-Baptiste Muiron, la mort de son mari :

« Muiron est mort à mes côtés sur le champ de bataille d’Arcole. Vous avez perdu un mari qui vous était cher, j’ai perdu un ami auquel j’étais depuis longtemps attaché, mais la patrie perd plus que nous deux en perdant un officier distingué autant par ses talents que par son courage.
Si je puis vous être bon à quelque chose, à vous ou à son enfant, je vous prie de compter entièrement sur moi. »

Quelques jours plus tard, celle-ci accouche d’un fils, et meurt à son tour, sans doute tout autant de chagrin que des suites de l’accouchement. Le nouveau-né s’éteint quelque temps plus tard.

Bonaparte annonce également la mort de son aide de camp au Directoire exécutif :

« J’ai eu deux de mes aides-de-camp tués, les citoyens Elliot et Muiron, officiers de la plus grande distinction ; jeunes encore, ils promettaient d’arriver un jour avec gloire aux premiers postes militaires. »

Dans une autre lettre, il écrit :

« Le citoyen Muiron a servi depuis les premiers jours de la révolution dans le corps de l’artillerie ; il s’est spécialement distingué au siège de Toulon, où il fut blessé en entrant dans une embrasure de la célèbre redoute anglaise. Son père était alors arrêté comme fermier général : le jeune Muiron se présenta à la convention nationale, au comité révolutionnaire de sa section, couvert du sang qu’il venait de répandre pour la patrie ; il obtint la libération de son père.
Au 13 vendémiaire il commandait une division d’artillerie qui défendait la convention : il fut sourd aux séductions d’un grand nombre de ses connaissances et des personnes de sa société. Je lui demandai si le gouvernement pouvait compter sur lui : « Oui, me dit-il : j’ai fait le serment de soutenir la république ; j’ai fait partie de la force armée, j’obéirai à mes chefs. Je suis d’ailleurs, par ma manière de voir, ennemi de tous les révolutionnaires, et tout autant de ceux qui n’en adoptent les maximes et la marche que pour rétablir un trône, que de ceux qui voudraient rétablir ce régime cruel où mon père et mes parents ont si longtemps souffert ». Il s’y comporta effectivement en brave homme, et fut très utile dans cette journée qui a sauvé la liberté.
Depuis le commencement de la campagne d’Italie, j’avais pris le citoyen Muiron pour mon aide-de-camp : il a rendu, dans presque toutes les affaires, des services essentiels. Il est mort glorieusement sur le champ de bataille d’Arcole, laissant une jeune veuve enceinte de huit mois. »

Le Muiron sur le point d’accueillir à son bord Napoléon Bonaparte quittant l’Égypte.

Mis à l’eau le 19 juillet 1797, le Muiron est prêt à prendre la mer le 26 août. La frégate est armée de 28 canons de 18 et 16 canons de 8, en tout 44 canons donc. Ses dimensions sont les suivantes : 47,8 x 12 x 5,5 mètres. La frégate, bien qu’à l’origine de conception italienne, est terminée par l’ingénieur Forfait, ce qui explique certainement que les dispositions générales du Muiron soient typiques des frégates françaises de l’époque.

En 1798, le Muiron fait partie du corps expéditionnaire français quittant Toulon pour l’Égypte. La frégate traverse avec le reste de la flotte la Méditerranée vers Alexandrie entre mai et juillet 1798. Contrairement aux vaisseaux de l’escadre de l’amiral Brueys, elle reste dans le port d’Alexandrie et ne participe donc pas à la bataille d’Aboukir (1er août 1798).

Le Muiron est surtout célèbre pour avoir été le navire qui a ramené Bonaparte en France. En juin 1799 en effet, Napoléon Bonaparte, mis au courant de la situation désastreuse du pays, décide d’y rentrer et donne l’ordre à l’amiral Ganteaume, commandant en chef des forces navales employées sur le Nil et le long des côtes d’Afrique, de préparer son retour. Le 22 août, le général en chef embarque sur la frégate Muiron, commandée par Ganteaume en personne, et quitte définitivement l’Égypte. Il est accompagné des généraux Berthier et Andréossy, de Bourrienne son secrétaire et de Eugène de Beauharnais son beau-fils. Les généraux Murat, Lannes, Marmont et Duroc embarquent quant à eux sur le Carrère – frégate prise, comme le Muiron, à Venise en 1797 (voir plus haut) – commandé par Dumanoir. Deux-cents grenadiers font également partie du voyage. Les deux frégates sont accompagnées de deux avisos, l’Indépendant et la Revanche. Au matin du 23 août, les quatre navires lèvent l’ancre. Le commandement de l’armée d’Égypte est confié au général Kléber, qui n’a même pas été prévenu du départ de Bonaparte.

Bien entendu, le voyage n’est pas sans danger, la mer Méditerranée est totalement contrôlée par la Royal Navy, et le risque d’être intercepté par une croisière anglaise est énorme. Pendant toute la durée du trajet, la crainte de tomber entre les mains des Anglais est l’obsession de Bonaparte. Pour parer à cette éventualité, le général demande à Ganteaume de longer le plus longtemps possible la côte africaine : « J’ai ici une poignée de braves, j’ai un peu d’artillerie ; si les Anglais se présentent, je m’échoue sur les sables ; je gagnerai par terre avec ma troupe Oran, Tunis ou un autre port, et là, je trouverai le moyen de me rembarquer. »

Les vingt et un premiers jours sont particulièrement difficiles, les vents sont contraires et les frégates sont, selon Bonaparte, de « mauvaises marcheuses ». Le 13 septembre, enfin, les vents sont favorables. Les frégates quittent l’Afrique à la hauteur de Carthage pour remonter les côtes de la Sardaigne. Le 1er octobre, elles entrent dans le port d’Ajaccio, l’occasion pour Napoléon Bonaparte de séjourner quelques jours dans sa ville natale.

La France n’est plus qu’à quelques heures. Pourtant, Ganteaume et Bonaparte redoutent plus que jamais une mauvaise rencontre. Dans sa biographie consacrée à Gaspard Monge, le fondateur de Polytechnique, publié en 2000 aux éditions Tallendier, François Pairault cite une conversation entre Bonaparte et Monge portant sur une potentielle prise par les Anglais :
– Bonaparte : « Si nous devions tomber au pouvoir des Anglais, quel parti faudrait-il prendre ? Nous résigner à la captivité sur des pontons ? Impossible ! Il faudrait nous faire sauter ! »
– Monge intervint alors : « Général, vous avez bien apprécié votre position ; le cas échéant, il faudra comme vous l’avez dit, nous faire sauter. »
– A quoi, le ci-devant général de l’armée d’Orient répondit : « Je m’attendais à ce témoignage d’amitié de votre part ; aussi je vous charge de l’exécution. »
Le 8 octobre, huit à dix voiles britanniques sont repérées. Suite au branle-bas de combat et la cessation du danger, on recherche Monge. On aurait trouvé le savant à côté de la sainte barbe (local fermé situé dans l’entre-pont où le maître canonnier déposait les ustensiles et autre objets de son service qui sont d’un usage fréquent), une lanterne allumée à la main.

Cette rencontre avec une escadre anglaise est également rapportée par Bourrienne, qui écrit dans ses Mémoires : « Ce ne fut que le sept de ce mois que le temps nous permit de sortir du golfe d’Ajaccio. La navigation fut heureuse et tranquille jusqu’au lendemain, mais ce jour-là [le 8 octobre], au moment du coucher du soleil, nous signalâmes une escadre anglaise de quatorze voiles. Les Anglais, favorisés par la disposition de la lumière que nous avions en regard, nous voyaient mieux que nous ne pouvions les voir. Ils reconnurent nos deux frégates comme étant de construction vénitienne, et la nuit survint très heureusement pour nous ; car nous n’étions pas fort éloignés les uns des autres  nous vîmes long-temps les signaux de la flotte anglaise; le bruit du canon se fit entendre de plus en plus vers notre gauche et nous crûmes que l’intention des croiseurs était de nous tourner par le sud-est. En cette circonstance il fut permis à Bonaparte de rendre grâce à la fortune, car il est bien évident que si les Anglais eussent pu soupçonner que nos deux frégates venaient de l’Orient et se rendaient en France, ils nous auraient fermé le chemin en faisant voile entre la terre et nous, ce qui leur était très facile. Ils nous prirent probablement pour un convoi d’approvisionnement se rendant de Toulon à Gênes, et ce fut à cette erreur et à la nuit que nous dûmes d’en être quittes pour la peur. »

Le lendemain à l’aube, le 9 octobre 1799, , la côte de France est en vue, mais les batteries françaises ouvrent le feu, pensant avoir à faire à des navires anglais. Heureusement, les boulets se perdent dans les flôts et à huit heures du matin, les frégates Muiron et Carrère mouillent devant Fréjus. Bourrienne écrit : « Nous touchions presque au rivage quand le bruit se répandit que l’une des deux frégates portait le général Bonaparte. Alors en un instant la mer fut couverte d’embarcations ; en vain nous les engagions à s’éloigner ; nous fûmes enlevés et portés à terre. » Un mois plus tard, Napoléon Bonaparte prend le pouvoir et devient Premier consul. Dans cinq ans, il sera sacré Empereur des Français.

Quant au Muiron, il croise en Méditerranée, et participe notamment, sous le commandement du capitaine de frégate Martinenq, à la bataille d’Algésiras (1801), avant de rejoindre Toulon, son port d’attache. Il participe l’année suivante à l’expédition de Saint-Domingue (1802) et sert de geôle aux compagnons de Toussaint Louverture lors de leur déportation vers Toulon, toujours sous le commandement de Martinenq, entre-temps devenu capitaine de vaisseau. Le 30 janvier 1807, le Muiron combat la frégate anglaise Pomone en baie de Carqueiranne prés de Toulon. En juin de la même année, sans doute superstitieux, Napoléon demande au Ministre de la Marine de retirer la frégate des combats. Dans une lettre à Decrès, l’Empereur écrit :

« Je désire que la Muiron sur laquelle je suis revenu d’Égypte, soit gardée comme un monument et placée de manière à ce qu’elle se conserve, s’il est possible, plusieurs centaines d’années… »

Le Ministre écrit alors au préfet maritime de Toulon, le contre-amiral Emeriau :

« Monsieur le contre-amiral, la frégate la « Muiron » a ramené d’Égypte en France l’Empereur Napoléon. Elle ne doit plus être exposée aux événements de la mer et aux champs de la guerre. Elle sera conservée comme monument. Veuillez donc la faire placer dans tel lieu du port où elle frappera davantage tous les regards et où il sera le plus facile de perpétuer sa conservation. »

Le Muiron (on remarque que Napoléon et les textes de l’époque disent « la Muiron », je préfère personnellement utiliser l’article « le » car j’estime que celui-ci doit s’accorder avec le patronyme du navire et non son type) devient officiellement « monument historique », sans doute le premier de l’Histoire de France. Ancrée alors dans le port de Toulon, on ajoute sur la coque de la frégate, en lettres d’or :

« La Muiron, prise en 1797 dans l’Arsenal de Venise par le conquérant de l’Italie. Elle ramena d’Égypte en 1799, le sauveur de la France. »

A la chute de l’Empire, la royauté restaurée ne tient pas compte du souhait de Napoléon et le Muiron est transformée en prison de la Marine Royale puis est finalement démantelée en 1850. Il existe un doute quant à la fin de la frégate, certains historiens affirment qu’elle a été tout simplement vendu, d’autres pensent qu’elle a été détruite par la foudre.

En 1803, Napoléon Bonaparte passe commande d’un modèle du Muiron. Ce modèle est réalisé à l’arsenal de Toulon par Jean Lille, contre-maître de manœuvre, et Claude Meirier, contre-maître charpentier. Il est apportée à Paris en juillet 1805 et ne quittera jamais le cabinet de travail de Napoléon. A la mort de Joséphine en 1814, il se trouve en effet toujours dans la bibliothèque de Malmaison, où Napoléon avait l’habitude de travailler et que Joséphine avait gardé en l’état après leur divorce en décembre 1809.

Il est dit que ce modèle fut réalisé avec une très grande précision dans la finesse de ses moindres détails, entièrement gréée et réalisé dans une grande variété de matériaux, comme l’ébène, le buis, le laiton et le noyer.

Le modèle est acquis par le général Gourgaud, fidèle compagnon de l’Empereur, en 1829. Il figure aujourd’hui dans les collections du Musée National de la Marine.

Sources :
– Bourrienne. Mémoires.
– Madet-Vache, Annie et Hélène Tromparent. La Muiron et la Belle Poule in Napoléon et la mer – Un rêve d’Empire.
– Pairault, François. Gaspard Monge, le fondateur de Polytechnique.
Piouffre, Gérard. Le retour d’Égypte. Navires et Histoire n°12.
– Roche, Jean-Michel. Dictionnaire des bâtiments de la flotte de guerre française de Colbert à nos jours.

4 réflexions sur “Le Muiron

  1. Bonjour, article hyper intéressant mais si la Muiron est entrée dans l’histoire, sait-on ce que fut le devenir des autres vaisseaux et particulièrement le Beyrand auquel je suis intéressé.

  2. Bonjour, effectivement, la carrière de ce vaisseau est moins mémorable que celle du Muiron. Le Beyrand est comme je le précise dans l’article de conception vénitienne. Selon le Dictionnaire des bâtiments de la flotte de guerre française de Jean-Michel Roche, il est mis en chantier sous la désignation de « vaisseau n°19 » en 1782. Pris sur cale en mai 1797 lors de la prise de Venise par les Français, il est renommé le 1er juin de la même année le Beyrand, du nom du général de brigade tué lors de la bataille de Castiglione, le 4 août 1796. Terminé et armé à la fin de l’année 1797, le vaisseau se rend à Ancône, où il est est armé en batterie flottante au début de l’année 1799 puis saisi par les Autrichiens suite à la prise de la ville, le 19 mai 1799.

    A noter que dans son dictionnaire, Jean-Michel Roche nomme le vaisseau le Beyraud (et non le Beyrand). A priori, les deux orthographes sont utilisés. A ce propos, on remarquera que le nom inscrit (en 1836) sur l’Arc de Triomphe est « Bayrand ». Je ne sais pas si vous en savez plus que moi à ce sujet (?)

    Jean-Michel Roche précise également que le commandant du vaisseau, le capitaine de frégate Desbois, fut accusé de ne pas s’être rendu avec son vaisseau à Corfou, conformément à ses ordres. Il fut finalement acquitté le 3 juin 1799. Je vais faire quelques recherches à ce sujet.

  3. Mon intérêt pour le, ou la, Muiron fait suite a la lecture de l’excellent ouvrage ‘Napoleon’ de l’historien-ecrivain contemporain Andrew Roberts.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s