Ces vaisseaux étrangers portant des noms français

Je lisais dernièrement qu’au début de la Première Guerre mondiale, les Anglais souhaitant marquer leur alliance avec la France, ennemie et rivale d’hier, nommèrent étrangement deux de leurs monitor Marshal Ney et Marshal Soult (photographie ci-dessus).

L’idée est flatteuse. On ne peut s’empêcher toutefois de remarquer qu’ils ont préféré honorer deux maréchaux de Napoléon, des terriens et non des marins, et qu’ils ont continué à nommer leurs plus belles unités Nelson et Agincourt, par exemple. Naturellement, on ne leur en voudra pas, nous Français qui continuâmes à nommer nos cuirassés Jean Bart.

Le fait qu’une puissance navale étrangère utilise des noms français pour baptiser certains de ses bâtiments peut sembler curieux. En fait, plusieurs navires étrangers, anglais mais également américains ou russes, ont porté des noms d’origine française. Quelques exemples me viennent en tête, l’occasion d’écrire – d’un trait – un bref billet sur ce sujet.

* Le 17 juillet 1795, en plein conflit avec la France révolutionnaire, les Anglais lancèrent un vaisseau de premier rang, de 110 canons, qu’ils nommèrent HMS Ville de Paris. Ce nom français, étrange pour un navire anglais, faisait en fait référence au vaisseau amiral du comte de Grasse, la Ville de Paris, capturée par les Britanniques lors de la bataille des Saintes, le 12 avril 1782 (le trois-ponts fit naufrage cinq mois après, le 19 septembre 1782). La capture au combat d’un vaisseau de premier rang est un évènement rare, et il n’est pas étonnant que la Royal Navy ait voulu rappeler cet exploit.

* La capitale française fut également représentée dans la marine russe. Trois vaisseaux, tous de premier rang, portèrent ainsi le nom de Parij (Париж). Evidemment, à l’image des Anglais, il ne s’agissait pas d’honorer la ville, mais plutôt de rappeler sa prise par les armées coalisées, russes en particuliers, en 1814.

Les deux premiers de ces navires furent des 110 canons, respectivement lancés en 1814 et 1826. Le troisième, plus important, était un vaisseau de 120 canons construit à Mykolaïv entre 1847 et 1849. Il participa à l’importante victoire russe de Sinope, le 30 novembre 1853, avant de se saborder en 1855 à Sébastopol, alors encerclée par les forces franco-anglaises.

* Autre cas notable. En 1921, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la Commune de Paris, les Soviétiques débaptisèrent le cuirassé Sevastopol (Севастополь, Sébastopol) pour le renommer Parizhskaya kommuna (Парижская Коммуна, Commune de Paris). Le navire ne reprit son nom d’origine qu’en 1943.

* La marine américaine, enfin, sut reconnaitre et se souvenir de la contribution décisive de la France lors de la Guerre d’Indépendance. Les deux principaux acteurs de cette contribution, La Fayette sur terre et de Grasse sur mer, furent ainsi honorés par l’US Navy, qui nomma plusieurs de ses navires Lafayette et Comte de Grasse.

L’USS Lafayette (SSBN-616) fut un SNLE (Sous-Marin Lanceur d’Engins), le premier de sa classe qui compta en tout 9 bâtiments. Il servit de 1963 à 1991.

L’USS Comte De Grasse (DD-974) était un destroyer de la classe Spruance. Mis sur cale en avril 1975, il fut lancé le 26 mars 1976 et baptisé quelques semaines plus tard par la première dame de France de l’époque, Anne-Aymone Giscard d’Estaing. Il fut retiré du service actif le 5 juin 1998.

Le lecteur de Trois-Ponts! connaitra peut être d’autres exemples notables de navire étranger ayant porté un nom français, qu’il n’hésite pas si c’est le cas à les signaler en commentaire…

4 réflexions sur “Ces vaisseaux étrangers portant des noms français

  1. Billet très intéressant ! On pourrait ajouter, dans un autre registre, le tout nouveau méthanier russe « CHRISTOPHE DE MARGERIE ».
    Une remarque en revanche, il me semble que l’écriture exacte de l’ancienne première dame est Anne-Aymone Giscard d’Estaing et non Anémone.
    Bonne continuation et merci pour ces informations !

  2. On peut penser au « Belleau Wood » dont le nom a été dé-traduit en Bois Belleau lors de son transfert à la marine nationale, ainsi qu’à plusieurs « Bonhomme Richard « 

  3. La liste des navires étrangers ayant porté des noms français, qui est l’objet de votre billet, pourrait être exhaustive à condition seulement d’y consacrer un livre !
    Par exemple, ainsi que le rappelle Wikipedia, les six vaisseaux britanniques ayant porté le nom d’Ocean le devaient à un vaisseau français, l’Océan de 1753, considéré par les Britanniques comme pris par eux (échoué en 1759 pour éviter sa prise, et incendié par la Royal Navy).
    Il en va de même pour les navires britanniques appelés Formidable, pour ceux appelés Foudroyant…
    Le cas des Vengeur est en partie comparable à celui de l’Océan : lors de la bataille de Prairial, en 1794, le Vengeur, vaisseau de 74 canons, fut des sept vaisseaux qui se rendirent à la Royal Navy, mais il coula avant que d’avoir été abordé. La Royal Navy sauva une bonne part de l’équipage. Notre propagande affirma que les hommes du Vengeur avaient unanimement préféré disparaître dans les flots que se rendre, ce que démentait le nombre des survivants que l’on honorait, et certains Britanniques y crurent d’abord. L’Écossais Thomas Carlyle, auteur célèbre de l’autre côté de la Manche, fut du nombre, avant d’être détrompé par une enquête méticuleuse. En appelant Vengeur des vaisseaux qu’ils lançaient, les Anglais entendaient manifester la vérité qui, hélas, en cette occasion ne venait pas de nous.
    C’est l’inverse avec les vaisseaux ayant reçu le nom de Barfleur : cette fameuse bataille avait opposé, en 1692, quarante-quatre vaisseaux français, commandés par Tourville, à un nombre double d’ennemis anglais et hollandais, commandés par Russell, disproportion malgré laquelle les alliés subirent de lourdes pertes, et le grand historien naval Alfred Mahan voyait dans ce combat une éclatante victoire française. En attribuant ce toponyme français à leurs vaisseaux, les Anglais revendiquaient cet affrontement comme une victoire, considérant que Tourville avait rompu l’engagement à la tombée de la nuit, assimilant ainsi la guerre sur mer à la guerre sur terre, où le vainqueur est celui qui demeure sur le champ de bataille. En acceptant cette interprétation, on conclurait toutefois que les Anglais célébraient ainsi une victoire à la Pyrrhus.
    L’incendie de quinze de nos vaisseaux qui avaient combattu à Barfleur et s’étaient échoués pour éviter d’être pris fut considéré comme une nouvelle victoire, appelée La Hougue, nom qui, déformé en La Hogue, devint celui de nouvelles unités de la Royal Navy.

    Rien qu’à Trafalgar, outre les vaisseaux qu’ils nous avaient pris et auxquels ils avaient conservé leur nom (le Spartiate de 74 canons, vaisseau de la classe du Téméraire de Sané, et le Tonnant, de 80 canons, classé par la Royal Navy de troisième rang, mais en fait ni moins grand ni moins fort que ses vaisseaux de premier rang présents à ce combat), les Anglais avaient, portant des noms français, le Temeraire (trois-ponts de 98 canons, classé de deuxième rang, en réalité aussi grand et aussi fort que le navire amiral de Nelson, le Victory, sur le modèle duquel il avait été construit), l’Achille, de 74 (copie de notre classe du Téméraire de Sané ; en anglais, on aurait écrit son nom Achilles), nommé d’après un de nos vaisseaux pris à Prairial (lequel était devenu l’Achille en 1786 ; ce vaisseau de 74 de Sané, antérieur à la classe du Téméraire, avait été lancé en 1778 sous le nom de l’Annibal), enfin le Belleisle (lui aussi vaisseau de 74 de la classe du Téméraire, lancé sous le nom de le Lion, redénommé le Formidable par notre marine nationale, et dont le nom choisi par la Royal Navy rappelait une opération sur nos côtes lors de la guerre de Sept Ans).

    Plus tard, le Courageux (1800), le Poictiers (1809), le Rochfort (1814 ; conçu par un émigré français, Barallier)…
    Il faudrait un livre entier, rien que pour les navires lancés par la Royal Navy !

    Merci pour vos billets !

  4. Un cas original d’un navire étranger ayant porté un nom français : le corsaire danois appelé Réciprocité, pris par la Royal Navy le 6 novembre 1807, dont le nom laisserait supposer qu’il était un cadeau de la France, ou le fruit d’un échange avec elle (William Laird Clowes, Clements Robert Markham, Alfred Thayer Mahan, Herbert Wrigley Wilson & Theodore Roosevelt, The Royal Navy. A History from the Earliest Times to the Present, volume ⅴ, page 566).

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