Montgéry, cet illustre inconnu !

Dans son très intéressant ouvrage La Naissance du Cuirassé, James Phinney Baxter écrit : « L’artilleur Paixhans qui prévit la révolution dont il fut l’artisan, Napoléon III qui sut choisir l’homme et le soutenir envers et contre tous, Dupuy de Lôme, enfin, qui résolut le problème du cuirassé de haute mer restent les trois figures essentielles de l’histoire du cuirassé ». Ces trois hommes ont un point commun : ils sont Français. Et le premier véritable cuirassé de l’histoire fut également français, il s’agit de la Gloire.

Lancée en 1859, la Gloire est en fait un vaisseau à hélice de type NapoléonAlgésiras dont on a rasé la batterie haute et diminué la voilure, le gain de poids ainsi obtenu permettant de doter le bâtiment d’une armure en fer de 800 tonnes environ. Le navire n’ayant dés lors plus qu’une seule batterie armée de 32 canons, on parle à l’époque de « frégate cuirassée ».

J. P. Baxter cite également un quatrième nom, bien moins célèbre : Jacques-Philippe Merigon de Montgéry (1781-1839).

Le capitaine de vaisseau Montgéry peut être considéré comme un visionnaire, auteur d’analyses véritablement prémonitoires, notamment à propos du cuirassé et du sous-marin. Michèle Battesti, qui évoque souvent Montgéry dans ses ouvrages, est l’auteur d’une brève biographie de cet officier (extrait de l’ouvrage Les militaires qui ont changé la France rédigé sous la direction de Fabrice Fanet et Jean-Christophe Romer) :

« Parent du futur vice-amiral Bruix, il entre dans la marine à 12 ans. Il participe à sept campagnes de guerre : expédition d’Irlande, flottille de Boulogne, Ferrol, Trafalgar, combats individuels avec les frégates anglaises. Rayé des cadres en 1815, réintégré l’année suivante, il se consacre particulièrement à l’étude des questions intéressants l’artillerie navale, les constructions navales et les applications de la vapeur à la navigation. Il explore toutes les filières de l’innovation pour rechercher une solution susceptible de donner à la marine française la parité avec la Royal Navy. Dans une série de publication entre 1816 et 1828, il se révèle un véritable visionnaire, prédisant l’avenir des marines modernes caractérisées par la propulsion à vapeur, la construction en fer et/ou le blindage, l’artillerie à gros calibre unique. Avec pertinence, s’il pousse à l’adoption de ces innovations par la marine française, il signale le danger que celles-ci accroissent l’hégémonie de la Royal Navy, issue de la première puissance industrielle. Aussi préconise-t-il le recours à une autre innovation susceptible de rétablir l’équilibre des forces : le sous-marin, indécelable et invulnérable. Cet esprit original, véritable précurseur, a eu une grande influence auprès du courant des « novateurs », qui aboutit à la Jeune École. Victime « d’hallucinations ambitieuses », Montgéry perd la raison et finit ses jours dans un asile d’aliénés parisien, d’où son ami le philosophe Auguste Comte ne pourra le faire sortir avant sa mort. »

M’intéressant depuis quelques mois aux écrits de cet officier, je ne peux m’empêcher de partager un extrait qui m’a particulièrement marqué, issu du tome 1 des Annales maritimes et coloniales de 1823 :

« II faudrait, suivant l’opinion du capitaine Montgéry, construire en fer tout bâtiment de guerre, au lieu de le construire en bois. Le système des frégates à vapeur est susceptible d’améliorations considérables, et l’on peut procurer une partie des mêmes qualités aux vaisseaux de ligne actuels.

Soit, par exemple, un vaisseau du troisième rang, dit de 74 : on devrait le raser de manière à ne laisser subsister qu’une batterie ; couvrir la muraille d’une enveloppe de fer à l’épreuve des boulets et de l’incendie ; placer dans la cale quatre machines à vapeur qui feraient tourner huit rames nouvelles, que ne sauraient endommager ni les coups de canon, ni les tempêtes ; appliquer aussi à ces rames des cabestans tournés par l’équipage, et seconder autant que possible leur effet par celui d’une voilure simple et légère ; adopter pour toute artillerie de grosses caronades ou canons courts d’un grand calibre, propres à lancer des obus ordinaires et des obus dits à la Stevens. Un seul de ceux-ci, en frappant un navire près de la flottaison, le fera toujours couler bas ; et dans toute autre partie, il bouleversera et incendiera les murailles, comme le prouvent des expériences faites récemment en Amérique.

Armé de la sorte, un de nos vaisseaux du troisième rang détruirait facilement toutes les escadres actuelles de la Grande-Bretagne. Mais l’auteur observe que les Anglais pourraient faire, d’après ce nouveau système, des armements plus considérables que les nôtres, puisqu’ils possèdent en plus grande quantité que nous, des navires, des machines à vapeur, des mécaniciens, etc. Ils acquerraient en même temps la faculté de braver sans péril toutes les fortifications maritimes qui furent construites jusqu’à ce jour ; et en cas de guerre, au lieu d’attendre nos escadres en pleine mer, ils viendraient les détruire jusqu’au fond de nos ports.

En conséquence de cette manière de voir, fondée sur la nature même des choses, le capitaine Montgéry s’est appliqué spécialement à perfectionner les navires sous-marins. Ce n’est pas que les Anglais ne puissent en fabriquer autant et plus que nous ; mais ils ne pourraient pas en retirer les mêmes avantages. En effet, un navire sous-marin, plongé seulement jusqu’à fleur d’eau, est à même de s’approcher sans danger, des bâtiments ordinaires, et de les couler bas avec un seul coup de colombiade sous-marine. Mais en plongeant tout-à-fait sous l’eau, il devient totalement invisible, et ne saurait être joint par une flotte entière d’autres navires sous-marins. Or, un seul de ces navires, que le capitaine Montgéry a perfectionnés et nommés invisibles, serait très redoutable pour une nation qui doit au commerce maritime une grandeur et une prospérité dont toutes les autres nations ressentent la redoutable influence. »

Quand on sait que ces idées datent de la seconde moitié des années 1810, on ne peut être qu’étonné. Que dire sur ce texte si ce n’est que Montgéry résume ici un siècle d’histoire navale ? L’évolution de l’artillerie, la construction en fer, la conception de la Gloire et le développement du cuirassé, les changements radicaux que celui-ci va apporter, l’importance future de l’arme sous-marine et de l’utilisation efficace que l’on pourrait en faire contre la Grande-Bretagne et son commerce… Remarquable et passionnant !

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