J’ai dans un précédent article listé les batailles navales franco-britanniques à l’époque de l’Ancien Régime : lire Marine Royale contre Royal Navy (1688-1783). Je poursuis ici ce même travail pour l’époque Révolution-Empire (1792-1814).
Pour cette période, j’ai compté dix batailles navales, avec les réserves déjà développées dans mon précédent billet. Je n’ai pas compté, ni la bataille de Grand-Port (1810), victoire française inscrite sur l’Arc de Triomphe, ni la bataille de Lissa (1811), victoire britannique, car il s’agit de combats entre frégates. Je n’ai pas tenu compte non plus des combats de la flottille de Boulogne, ni de la bataille de l’île d’Aix en 1809, car il ne s’agit pas d’affrontements entre plusieurs escadres de vaisseaux (voir la définition de « bataille navale » que je propose dans le premier article). Enfin, les combats timides et anecdotiques des dernières années de l’Empire, devant Toulon notamment, durant lesquelles aucun vaisseau n’est perdu de part et d’autre, ne sont pas non plus comptés.
Sur les 10 batailles analysées, je compte 1 victoire française, 8 victoires britanniques et 1 bataille indécise.
Quelques remarques :
1/ Comme précisé dans le premier article, l’intérêt d’une telle liste est limité. Le regretté Hervé Coutau-Bégarie a écrit très justement : « Il faut dépasser la fixation sur les batailles navales et sur le nombre de vaisseaux coulés. Ce qui importe, c’est moins le résultat tactique immédiat que les conséquences stratégiques à plus long terme. » C’est particulièrement vrai pour la marine de la Révolution – si mal-aimée et si peu étudiée – dont le bilan n’est pas aussi mauvais qu’on pourrait le penser. Elle semble avoir enchainé les défaites et les désastres… Et pourtant elle a rempli ses principaux objectifs : à la signature du traité d’Amiens en 1802, la France a remporté les guerres de la Révolution et sa marine y a activement contribué. Lire à ce propos la récente thèse d’Olivier Aranda : La Marine de la République à Brest et dans l’Atlantique (1792-1799) : direction politique, stratégie, opérations.
2/ Sur mer comme sur terre, nous rentrons dans l’ère des batailles de destruction, bien plus meurtrières que celles du siècle précédent. C’est paradoxal car les batailles navales de la période qui nous intéresse ici comptent beaucoup moins de vaisseaux que celles du XVIIe siècle : on compte 130 vaisseaux environ à Béveziers (1690) et à Barfleur (1692), 100 lors de la bataille de Velez-Malaga (1704). A Aboukir (1798), il n’y a que 27 vaisseaux, et 60 à Trafalgar (1805). Mais les navires sont de plus en plus grands et portent de plus en plus de canons, l’artillerie de mer a quelque peu évolué, la redoutable caronade fait son apparition. Les escadres comptant moins de vaisseaux qu’auparavant sont relativement plus faciles à diriger pendant le combat. En outre, la plupart des officiers britanniques suivent l’exemple de Rodney et ne se contentent plus de se battre classiquement et prudemment en ligne de file. Le plus fameux de ces officiers est bien sur Horatio Nelson. Conscient de la supériorité de sa flotte, il ne craint pas de l’exposer et de prendre des risques. Il cherche par tous les moyens à anéantir son adversaire, non pas seulement à le faire fuir. A Aboukir (1798) puis à Trafalgar (1805), il remporte de véritables « batailles de destruction ».
3/ Face à cette Royal Navy agressive et audacieuse, les marines française et espagnole (dont les amiraux ont au contraire pour consigne d’éviter le combat), alliées depuis presqu’un siècle, subissent plusieurs défaites importantes. Il faut dire que l’alliance franco-espagnole n’a jamais été véritablement heureuse. Les officiers des deux nations s’entendent rarement. Les reproches sont réguliers et nombreux. L’historiographie française a d’ailleurs été généralement sévère avec la marine espagnole (et il me semble inversement). Elle est pourtant valeureuse et son soi-disant déclin au XVIIIe siècle est à nuancer : elle reste à cette époque la troisième marine du monde et ses vaisseaux sont généralement de très bonne qualité. Elle souffre toutefois du même grand défaut que la marine française : elle manque d’hommes d’équipage pour armer efficacement ses navires.
La marine française est désorganisée et relativement affaiblie par la Révolution. Contrairement à une idée reçue, elle n’est toutefois pas abandonnée, ni par la République ni plus tard par Napoléon. Dès la signature de la paix d’Amiens en mars 1802, Napoléon travaille activement à la reconstruire. Mais la paix est de trop courte durée et la tâche trop difficile en temps de guerre. Comme l’écrivait Voltaire quelques décennies plus tôt : « la marine est un art, et un grand art. On a vu quelquefois de bonnes troupes de terre formées en deux ou trois années par des généraux habiles et appliqués, mais il faut un long temps pour se procurer une marine redoutable. » Face à cette évidence et suite à la défaite de Trafalgar, la marine impériale va privilégier la stratégie dite de « la flotte en vie » : les escadres françaises restent en sécurité dans les ports, et évitent absolument l’affrontement lors des rares sorties. Elles n’auront de fait jamais l’occasion de prendre leur revanche avant la défaite finale de Napoléon. En 1815, la guerre navale que la France et la Grande-Bretagne se livrent depuis Louis XIV est ainsi définitivement perdue, et plus jamais les deux pays ne se battront sur mer, ou presque…

L’Achille, le HMS Brunswick et le Vengeur du Peuple lors de la bataille du 13 Prairial an II (1794), par Nicholas Pocock, 1794
Liste des batailles franco-britanniques pendant la période Révolution-Empire :
13 Prairial an II (ou Glorious First of June pour les Britanniques) – 1er juin 1794 – L’escadre commandée par l’amiral Louis Villaret de Joyeuse – 26 vaisseaux – est chargée de protéger un important convoi de céréales venant des Etats-Unis. A cette fin, elle affronte l’escadre britannique de l’amiral Howe – 26 vaisseaux – dans l’Atlantique Nord. Le combat est violent. Les Français perdent sept vaisseaux (six sont capturés et le 74 canons le Vengeur du Peuple détruit) et 5000 marins tués, blessés ou prisonniers. Les Britanniques ne perdent aucun vaisseau et comptent 1150 tués et blessés. Mais le convoi est passé ! Cette bataille est donc un cas d’école : la flotte française a certes subi de lourds dégâts, et son adversaire britannique très peu, mais le convoi – vital pour le pays – dont elle avait la charge est intact. Il s’agit donc d’une victoire britannique écrasante sur le plan tactique, mais d’un succès français sur le plan stratégique. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il s’agit d’une bataille indécise. Que conclure ? On retrouve plus ou moins le même schéma pour les batailles du cap Ortégal et du cap Finisterre (1747) pendant la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748). Dans mon article consacré aux affrontements franco-britanniques à l’époque de l’Ancien Régime, je comptabilise ces batailles comme des victoires anglaises. Je vais faire la même chose ici, mais vous l’avez compris avec des réserves. Victoire britannique
Gênes – 14 mars 1795 – L’escadre de Toulon – 13 vaisseaux – commandée par l’amiral Martin affronte en mer Méditerranée une escadre britannique – 14 vaisseaux – commandée par l’amiral Hotham. Les Français perdent deux vaisseaux de ligne, les Britanniques un (plus un autre vaisseau, isolé, capturé par Martin quelques jours avant la bataille). L’historiographie britannique estime qu’il s’agit d’une victoire de la Royal Navy parce que 1/ c’est la flotte française qui s’est retirée du combat, 2/ les pertes françaises sont plus importantes. Si victoire il y a, elle me semble bien limitée. D’ailleurs, l’escadre de Toulon, toujours commandée par Martin, reprend la mer dés juillet 1795. Elle affronte (timidement) de nouveau l’escadre de l’amiral Hotham au large de Hyères le 13 juillet, sans suite. Bataille indécise
Groix – 23 juin 1795 – L’escadre de Brest – 12 vaisseaux – commandée par l’amiral Villaret de Joyeuse est poursuivie par l’escadre de l’amiral anglais Hood – 18 vaisseaux – au large des côtes bretonnes. L’amiral français n’est pas écouté par ses capitaines de vaisseaux et passe tout prêt de la catastrophe. Les Français perdent tout de même trois vaisseaux, capturés. Les autres parviennent à se réfugier à Lorient. Victoire britannique
Aboukir – 1er août 1798 – En Égypte, la flotte britannique – 14 vaisseaux – commandée par l’amiral Nelson surprend la flotte française – 13 vaisseaux – commandée par l’amiral Brueys. Ce dernier décide de combattre à l’ancre car ses équipages sont réduis. Il est souvent critiqué pour cela mais avait-il vraiment le choix ? La bataille est un désastre pour les Français, qui perdent la quasi-totalité de leur corps de bataille : onze vaisseaux sont détruits ou capturés, 1700 marins sont tués, dont Brueys, et 1500 blessés. La bataille d’Aboukir donne la maitrise de la mer Méditerranée à la marine britannique, bloquant ainsi l’armée française en Égypte. Victoire britannique

L’explosion du vaisseau de 118 canons l’Orient, navire amiral, lors de la bataille d’Aboukir (1798). Par George Arnald, 1825
Algésiras (1) – 6 juillet 1801 – Une division de 3 vaisseaux commandés par l’amiral Linois – détachée de l’escadre de Ganteaume envoyée secourir l’armée d’Égypte – cherche à rejoindre Cadix. Elle est attaquée près de Gibraltar par une escadre britannique – 6 vaisseaux – commandée par l’amiral Saumarez. Conscient de sa grande infériorité numérique, Linois mouille ses vaisseaux dans la rade d’Algésiras afin d’être soutenu par les batteries côtières espagnoles. Ainsi aidés par les Espagnols, les Français parviennent à repousser les Britanniques. Le vaisseau de 74 canons HMS Hannibal est capturé par les Français et renommé Annibal. Victoire franco-espagnole
Algésiras (2) – 12-13 juillet 1801 – Suite au premier combat d’Algésiras, l’escadre de Linois reçoit le renfort de 4 vaisseaux espagnols, dont 2 vaisseaux trois-ponts de 112 canons, et 2 vaisseaux français. L’objectif de l’escadre franco-espagnole, commandée par le lieutenant général Moreno, est de rejoindre Cadix tant bien que mal en évitant le combat contre les Britanniques, car plusieurs vaisseaux alliés sont en mauvais état. Les Alliés sont attaqués dans la nuit du 12 au 13 juillet par l’escadre de l’amiral Saumarez, qui a pu réparer à Gibraltar les dégâts subis lors de la première bataille d’Algésiras. Dans la confusion du combat et à cause de l’obscurité de la nuit, les vaisseaux de 112 canons Real Carlos et San Hermenegildo se prennent l’un et l’autre pour un Britannique et se tirent dessus. Les deux navires sont incendiés et explosent. Dans le même temps, le 74 canons français le Saint Antoine est capturé. Le 13 juillet à l’aube, le vaisseau de 80 canons le Formidable, qui s’est retrouvé isolé, affronte seul plusieurs vaisseaux anglais. Habilement manœuvré, le navire français ravage le 74 canons HMS Venerable, et évite la capture. Les Franco-Espagnols perdent durant la bataille trois vaisseaux, dont deux vaisseaux de premier rang. 1700 marins composant les équipages des 112 canons Real Carlos et San Hermenegildo sont tués, c’est bien plus que les pertes subies par les Espagnols à Trafalgar (1050) ! Les Britanniques perdent le HMS Venerable, qui trop endommagé s’est jeté sur la côte. Victoire britannique

Le Redoutable à Trafalgar (1805). Par Louis-Philippe Crépin, 1806
Cap Finisterre (ou bataille des Quinze-Vingt) – 22 juillet 1805 – Dans le cadre de son projet d’invasion de l’Angleterre, Napoléon envoie l’escadre de Toulon, accompagnée de la flotte espagnole, vers les Antilles, dans l’espoir d’attirer les Anglais loin de la Manche. La flotte franco-espagnole – 20 vaisseaux – commandée par l’amiral Villeneuve mène à bien la première partie de sa mission mais rencontre lors de son voyage retour vers l’Europe l’escadre britannique – 15 vaisseaux – de l’amiral Calder. Les deux flottes se canonnent prudemment, en classique ligne de file, dans un épais brouillard, puis les Britanniques se retirent. Malgré leur supériorité numérique, les Alliés comptent deux vaisseaux espagnols capturés. Suite à la bataille, Villeneuve n’ose pas se diriger vers Brest et rallie Vigo puis Cadix, où il est bloqué par la Royal Navy dés le 21 août. Victoire britannique
Trafalgar – 21 octobre 1805 – La flotte franco-espagnole – 18 vaisseaux français et 15 espagnols – commandée par l’amiral Villeneuve sort de Cadix (Espagne) et affronte la flotte britannique – 27 vaisseaux – commandée par l’amiral Nelson. La flotte alliée est écrasée : les Français perdent neuf vaisseaux et comptent 3499 marins tués, 1138 blessés, 2200 prisonniers, les Espagnols dix vaisseaux, 1050 marins tués et 1390 blessés et les Britanniques 449 tués et 1214 blessés. Contrairement à une idée reçue, Trafalgar ne sauve pas l’Angleterre d’une invasion : la Grande Armée a quitté Boulogne depuis plusieurs mois déjà. Il n’empêche qu’elle met fin ou presque aux batailles d’escadres pour la suite des guerres dites napoléoniennes, les escadres françaises évitant dés lors d’affronter les vaisseaux de la Royal Navy. Quant à la marine espagnole, fortement affaiblie par la bataille, elle ne se relèvera pas de l’occupation française à venir (1808). Victoire britannique
Cap Ortegal – 3 novembre 1805 – La division – 4 vaisseaux avariés – de l’amiral Dumanoir, qui s’était échappée de la bataille de Trafalgar, tente de rejoindre Rochefort. Elle est toutefois rattrapée par la division – 4 vaisseaux – de l’amiral Strachan. Tous les vaisseaux français sont capturés après un bref combat. Sur les dix-huit vaisseaux français que comptaient l’escadre de Villeneuve deux semaines auparavant, seuls cinq ont réussi à éviter la capture ou la destruction, et ont trouvé refuge dans les ports espagnols. Ils y resteront bloqués jusqu’à la fin du conflit. Victoire britannique.
Santo Domingo – 6 février 1806 – Une escadre française de 5 vaisseaux commandés par l’amiral Corentin de Leissègues, sur le vaisseau de 118 canons l’Impérial, est envoyée de Brest à Saint-Domingue pour porter des renforts au général Ferrand, qui tient encore une partie de l’est de l’île. Restée sur place pour réparer après une traversée mouvementée de l’océan Atlantique, les Français sont attaqués par une escadre anglaise de 7 vaisseaux commandés par l’amiral Duckworth. Une nouvelle fois, les pertes sont désastreuses : les cinq vaisseaux français sont détruits ou capturés, 1500 marins sont tués, blessés ou prisonniers. Les Britanniques comptent officiellement 74 morts et environ 250 blessés. Victoire britannique

Combat naval devant Toulon le 13 février 1814, par Thomas Luny, 1830
Bibliographie :
– Acerra, Martine et Jean Meyer. Marines et Révolution
– Aranda, Olivier. La Marine de la République à Brest et dans l’Atlantique (1792-1799) : direction politique, stratégie, opérations (thèse)
– Battesti, Michèle. La bataille d’Aboukir – Nelson contrarie la stratégie de Bonaparte
– Battesti, Michèle. Trafalgar, les aléas de la politique navale de Napoléon
– Lévêque, Pierre. Histoire de la marine du Consulat et de l’Empire
– Monaque, Rémi. Trafalgar

Je voudrais dire qu’à mon avis, la bataille du cap Finisterre (22 juillet 1805) n’est pas une victoire anglaise, tout au plus « un match nul ».
Je voudrais conseiller la lecture de la biographie de mon ancêtre, dont je suis l’auteur: « Va de bon cœur l’Amiral Cosmao Kerjulien (1761 1825) », préface de l’Amiral Monaque, aux éditions de l’Harmattan 2017.