Chroniques d’un marin de l’Hermione – 4

Impressionnant n’est-ce pas?

L’Hermione fut le premier et seul navire que je vis en cale sèche. Notre second capitaine, pour décrire cet événement, déclara : « c’est comme regarder pour la première fois sous la jupe d’une fille ». Une fois le navire au sec, posé sur ses tins, tous, anciens comme nouveaux, allèrent au fond de la forme afin d’admirer la belle. Nous passâmes la coque en revue, allâmes voir les hélices, celles qui font couler tant d’encre parmi les détracteurs du navire. Nous pouvions toucher la quille, l’effleurer du bout des doigts, et enfin, admirer les formes de la Belle. Pas étonnant que le perfide Albion mit un point d’honneur à rafler tout navire français qui lui passait sous la main. Malgré sa masse, L’Hermione dégage un sentiment de vitesse, de puissance, et à ce moment là, nous n’étions pas encore partis en pleine mer, nous n’avions pas encore les voiles à poste.

Après avoir amené le navire au sec, nous autres bénévoles dûmes quitter le bord pour une dizaine de jours, la laissant aux soins de l’équipage professionnel. En effet, suite à des exploits lors d’une précédente escale en ces lieux, la direction du port nous fit comprendre qu’ils préféraient savoir le navire vide, et quand nous revînmes tous a bord, un règlement édité spécialement pour nous avait été transmis :
-Il est interdit d’organiser des tournois de foot dans les hangars.
-Il est interdit d’organiser diverses activités sportives sur les quais.
-Il est interdit d’organiser des concours de lancer de toulines depuis le quai.

Qu‘à cela ne tienne, chers camarades ! Les bars, eux, n’ont pas changé d’emplacement, ni de règlement.

En dehors de ces exploits, une charge importante de travail devait être achevée. Nous avions toutes les voiles carrées à remettre à poste, deux moteurs à changer, les nouveaux venus devaient être formés, et toutes les provisions devaient être chargées. Nous fûmes encore une fois répartis par tiers, et cette fois-ci, j’héritais du tiers Bâbord, ce qui en cette période de l’année, voulait dire que j’allais travailler quasiment tout le temps de jour une fois en mer.

Nous commençâmes alors par les voiles, et j‘eus droit pour ma part, à l’installation de la civadière, tout à l’avant, sous le mât de beaupré. Si déjà être en haut d’un mât est impressionnant, la vue et l’idée de ce que pourrait faire le fond d’une forme de radoub en cas de chute était tout aussi rassurant. Dans mon malheur, j’eus la chance d’être placé à côté de notre maître voilière sur la vergue, qui fit de son mieux pour me mettre à l’aise, et me guider.

Je fis la connaissance d’un des personnages les plus intéressants du bord : le chef mécanicien. Quelques semaines plus tôt, sur le Belem, le chef de celui-ci passait son temps à se faire appeler « Pénélope », et, quand nous demandions explication, on s’entendait répondre, « chef mécano sur un grand voilier, c’est un emploi fictif. »

Le Chef de L’Hermione a en soi droit de vie et de mort sur la vie du bord. Vous prenez trop de douches et du coup consommez trop d’eau? Pas de soucis, je vous coupe l’eau. Mais ne vous méprenez pas, cet homme, derrière sa voix grave, sa carrure impressionnante, et son pouvoir à bord, est un ours au cœur d’or. J’eus la première fois l’occasion d’approcher sa tanière quand nous dûmes changer les moteurs. L’Hermione possède deux propulseurs azimutaux, plus communément appelés « Pods ». Ceux-ci tournent sur eux-mêmes à 360°, et sont mis en marche par deux moteurs électriques, eux-mêmes alimentés par deux groupes électrogènes à fond de cale. Nous ne les utilisons qu’en cas d’arrivée ou de départ d’un port, ou quand la météo nous y obligeait.

Un soir lors de nos temps de repos, je découvris le Seamen’s Club, l’abri du marin, établissement noble offrant aux navigants en escale un endroit où se détendre, boire un verre (souvent plusieurs), d’accéder à internet, et simplement de relâcher la pression et de passer un bon moment. Deux équipes se distinguèrent assez vite, les friands de ping-pong, et les amateurs de billard. Nous discutâmes longuement avec l’équipage d’un gargantuesque vraquier amarré plus loin dans le port, et aidâmes l’un de ses marins à fêter son débarquement prochain, surtout quand nous apprîmes que celui-ci venait de passer 9 mois à bord. Samir, le maître-charpentier, nous fit profiter de ses talents en termes de barbecue, certains se découvrirent un talent caché en termes de débit de boisson, et d’autres profitèrent simplement de l’instant. Une barrière de plus avait été franchie, et les anciens et les nouveaux commencèrent de plus en plus à ne former qu‘un seul et même équipage. Nous écoutions avec une faim abyssale leurs histoires, et eux se renseignaient de plus en plus sur nous. Je fus vite identifié comme le « géant/photographe/ ex-sea shepherd« , et ça m’allait très bien, d’autant que ça me permettait de me faire offrir bon nombre de verres.

Toute cette épopée se prolongea une semaine environ, puis le navire fut remis à flot. Il retrouva son élément, et nous comprîmes alors que le départ se voulait de plus en plus proche. Nous passâmes encore quelques jours à quai, afin de tester nos nouveaux moteurs, et enfin, le 21 juin 2016, nous partîmes.

Jeff

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