Chroniques d’un marin de l’Hermione – 3

« – Et tu ne pouvais pas prévenir ? Ça te coûtait quoi d’appeler ?
– Je n’ai pas le numéro, je n’avais pas moyen de joindre…
– C’est la dernière fois, sinon on te débarque. »

Ce fut sur ces mots que je fus accueilli à bord lors de mon premier jour sur L’Hermione.

Quelques semaines plus tôt, nous étions une quinzaine à participer à la première formation de l’année 2016, La première depuis le grand voyage, et cette année se trouvait au programme une escale à Saint-Malo, et puis les Fêtes Maritimes de Brest, où nous étions alors invités d’honneur, le clou du spectacle.

Ce qui est intéressant avec ce navire, c’est la diversité des gens qu’il fédère. Vous aviez là Lucile, étudiante en région parisienne. Tristan, qui travaillait à l’époque dans le secteur de la course automobile. D., un ancien tireur d’élite… Plus quelques marins venus découvrir autre chose, quelques-uns en quête de sensations fortes que nous ne reverrions plus par la suite, mais en soi, les profils restent les mêmes : une ribambelle de passionnés.

Pourquoi cet accueil si sec donc ? Au printemps 2016 eurent lieu les manifestations contre le projet de Loi sur le Travail, et bon nombre de mes trains furent annulés, et je dus improviser pour rejoindre le navire le jour prévu, mais avec plusieurs heures de retard. La navigation se segmentait alors en trois parties distinctes pour nos relèves : une première de Rochefort à La Rochelle pour amener le navire en carénage. Une seconde de La Rochelle à Saint-Malo, et une troisième de Saint-Malo à Brest, qui incluait aussi le retour à Rochefort. Nos premiers jours à bord furent… compliqués. Du moins ce fut ainsi que je les ressentis. Nous arrivions sur un navire dont l’équipage avait vécu une expérience les soudant d’une force que nous ne pouvions qu’effleurer. Combien d’entre eux auraient eu l’occasion d’aller aux Bermudes avant ce voyage de 2015 ? Combien d’entre eux auraient imaginé arriver à New-York, passer devant Dame Liberté, sur une frégate du XVIIIe ? Nous ne rejoignions pas un équipage, nous rejoignions une famille. Et nous avions beaucoup à prouver pour espérer en faire partie.

Le départ de Rochefort, en ce début Juin 2016, se fit sans encombre. Nous fûmes répartis par tiers, Le tiers Tribord répondant aux horaires 00h/04h – 12h/16h, le tiers Milieu ayant le quart de 04h/08h – 16h/20h, et enfin, le tiers Bâbord faisant les quarts de 08h/12h et 20h/00h. Nous quittâmes notre cage dorée, descendîmes la Charente, échangeant quelques coups de feu avec le Shtandart venu prendre ses quartiers quelques temps à Rochefort au passage, et puis enfin, nous gagnâmes la pleine mer. Même avec un équipage réduit, et alors au moteur, quel spectacle ce fut. À terre, dans la forme de Rochefort, il est difficile de se rendre compte de la taille de L’Hermione, et à quel point tout est démesuré pour un navire de cette importance. Et encore, alors que nous quittions la Charente, nos mâts étaient calés bas.

En effet, ceux-ci sont en trois parties distinctes : vous avez les bas-mâts, débutant de la quille et se terminant quelques mètres au-dessus du plateau de hune, viennent ensuite les mâts de hune, qui eux s’élèvent quelques mètres au-dessus des barres de perroquets, et enfin, les mâts de perroquets, qui constituent la dernière pièce de cet ensemble, et qui eux permettent à notre frégate de s’élever à 52 mètres au-dessus du niveau de l’eau. Et tout cet ensemble impressionnant peut être abaissé afin de réduire le tirant d’air du navire. Nous appelons cette opération « caler bas la mâture », et elle s’avère nécessaire pour pouvoir descendre la Charente sans prendre le risque de se manger le pont Transbordeur et le pont de Martrou au passage.

Une fois en eaux libres, au large de l’Île d’Aix, nous croisâmes le Picton Castle, alors renommé L’Espérance pour les besoins d’une émission de télé réalité. Quelques coups de feu pour l’un des nôtres alors à bord (et surtout parce que nous ne loupons pas une occasion de faire parler la poudre), et nous poursuivîmes notre route. Au loin devant nous commençait à se dessiner l’Île de Ré, son pont, et enfin notre destination, le port de commerce de La Rochelle. Un briefing général sur le déroulement de l’arrivée, où placer les défenses quand nous entrerons dans la forme, comment doivent se comporter les équipes en charges des aussières (les grosses ficelles reliant le navire à la terre), que ceux qui ne se sont pas vus offrir de poste ne doivent en aucun cas gêner, et puis ensuite, eh bien, advienne que pourra.

Nous éclusâmes, et puis enfin, nous nous présentâmes devant la forme de radoub. Nous avancions à vitesse réduite, mètre par mètre, les ordres fusant de toute part. « Une couille flottante au maître-bau à tribord! », « Distance Tribord Arrière ? » « Cinq mètres, en rapprochement ! » « Bien ! »

Et moi dans tout ça ? J’étais à la fois, fasciné, complètement paumé, et étais à deux doigts de remplir mon caleçon. Ne comprenant rien aux ordres donnés, j’essayais de suivre, comme je le pouvais, et voulant aider, mais sans savoir comment le faire et surtout en voulant éviter de faire une erreur, je passais pour un boulet maladroit, et surtout, pour un flemmard m’attirant les foudres du Second Capitaine. De plus, voir quelqu’un se balader un appareil photo à la main dans ce genre de circonstances n’attise pas spécialement la sympathie, je m’en aperçus bien plus tard.

Une fois en place, immobilisés, aussières raides et tournées, la porte fut refermée derrière nous, nous venions de quitter une cage pour en intégrer une autre, mais quelques semaines plus tard, nous repartirions pour de bon. À nous le large. À nous la liberté. À nous les escales.

A moi une nouvelle vie.

Jeff

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