Chroniques d’un marin de l’Hermione – 2

Je n’avais pas beaucoup de souvenirs de Rochefort.

Très honnêtement, je n’étais pas spécialement enchanté à l’idée de retourner dans cette ville. Je gardais l’image d’une ville sale, terne, grise, morne. C’était donc avec une certaine appréhension que je songeais, le regard dans le vide, à ce qui m’attendrait une fois sur place. Quelques jours auparavant, j’étais sur le Belem, et lors d’une tentative d’ascension au sommet du grand mât, je fus pris de panique et dus redescendre en urgence, le souffle court, la peur au ventre. Et si je remettais ça une fois à bord ? Cette pensée me hantait, et ternissait cette journée ensoleillée, tandis que mon train filait à toute vitesse vers sa destination.

La première personne que je rencontrais s’exprimait avec un fort accent nordique. Je ne compris qu’après qu’il s’agissait de Jens Langert, véritable légende dans le milieu. Jens fut à l’origine du gréement du Götheborg, l’équivalent suédois de L’Hermione, puis au détour d’une escale en France, il décida de se joindre à l’aventure, et lorsqu’un Maître d’équipage dut être trouvé pour la Belle, son nom apparut comme une évidence.

Le premier jour, nous fûmes accueillis par le Commandant, Yann Cariou. Une longue carrière classée secret-défense dans la Royale, dont je sais seulement qu’il fut Commandant de L’Étoile, puis Commandant du Belem, et enfin, le fou qui prit le pari de faire sortir une frégate du XVIIIe en mer avec un équipage bénévole, dont certains n’avaient jamais mis un pied en mer.

Après une rapide présentation du bord, de l’histoire de L’Hermione originelle, l’épreuve tant attendue fut prononcée : « vous allez monter ! » Légère boule au ventre, le Belem se rappelant à mon bon souvenir. On nous présenta alors les harnais, qui seront nos meilleurs amis pour les semaines de mer à venir. Comment vérifier son équipement, vérifier celui des autres, comment fonctionnent nos mousquetons, où s’amarrer lors de notre progression, et lorsque nous sommes sur les vergues. « Par contre, sur les gambes de revers, qu’importe les conditions, qu’importe la météo, et qu’importe l’urgence, vous vous amarrez toujours. Compris ? »

Les gambes de revers, c’est l’appréhension de la plupart des nouveaux venus. Un gréement de trois mâts est en réalité plutôt simple à comprendre. Pour y grimper, nous passons par les haubans (que les profanes appellent des  « échelles » mais vous pouvez vous faire pardonner en faisant un don sur le site de L’Hermione, ça devrait suffire pour conjurer le sort). A un moment, nous rencontrons une plateforme, nommée le « plateau de hune ». Si vous accordez peu de valeur à votre dignité, vous pouvez passer par une ouverture nommée le « trou du chat », mais sinon, laissez-moi vous présenter les gambes de revers. Jusqu’ici, nous montons comme nous monterions à une échelle, et comme nous montons au vent, le navire s’incline, ce qui fait que la pente est moins raide, et qu’en plus, nous sommes dans une certaine mesure plaqués contre les haubans.

Pour les gambes de revers, nous grimpons… à l’ envers (celle-ci était facile). Sur environ trois mètres, nous nous retrouvons donc le dos dans le vide, nous retenant à la force des bras, et nous poussons sur nos jambes pour nous hisser et atteindre enfin cette plateforme. Tout le monde galère plus ou moins lors de cette première ascension, mais une autre nouvelle recrue, Antoine, et moi-même, dûment retenter l’expérience afin d’être validés.

On se retrouva alors à nouveau sur le pont à fixer cette foutue plateforme, et l’un de nous prononça une phrase qui nous servira de cri de motivation dans les coups durs (et qui, malheureusement pour vous, est un poil trop politiquement incorrecte pour ce sanctuaire du savoir maritime), et enfin, nous y allons. Antoine passe devant, atteint les gambes de revers, et alors qu’il semble lâcher prise et abandonner, râle un grand coup, agrippe les deux points d’accroche les plus près de lui, et se hisse dans un rugissement victorieux. Mon tour venu, j’eus moins de difficultés que lors de la première tentative. Je ressentis un instant d’intense panique lorsque mon mousqueton largua, et que je me retrouvai en liberté totale, mais Antoine et moi-même avons finalement réussi à atteindre le sommet du grand mât, à une cinquantaine de mètres au-dessus du niveau de l’eau.

J’ai alors 20 ans. Je suis désormais Gabier sur L’Hermione.

Jeff

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