Le bombardement de Sébastopol en 1854

Le bombardement de Sébastopol le 17 octobre 1854, par Adrien Champel

Éphéméride. Le 17 octobre 1854 est une date quelque peu oubliée de l’histoire de la marine française. Pourtant, elle « marque un tournant dans l’histoire de la guerre sur mer dans la mesure où elle constitue une des dernières représentations des vaisseaux en bois. Leur obsolescence […] est désormais irréfutable. » (extrait de La marine de Napoléon III par Michèle Battesti).

L’histoire commence ainsi : en 1853, le tsar Nicolas Ier voulant accèder à la mer Méditerranée et dépecer l’empire Ottoman, cet « homme malade, très malade » pour reprendre l’expression de l’empereur russe, ordonne l’occupation des provinces moldo-valaques et la destruction de la flotte turque lors de la bataille de Sinope, le 30 novembre 1853. Ces événements provoquent l’entrée en guerre de la France, du Royaume-Uni et de la Sardaigne au coté des Ottomans.

Hésitants dans un premier temps, les Alliés décident d’attaquer principalement en Crimée. Les Franco-Britanniques réunissent une importante escadre – commandée par les amiraux français Hamelin et britannique Dundas – chargée de transporter un corps expéditionnaire de 60 000 hommes en mer Noire. Celui-ci débarque le 14 septembre 1854 près d’Eupatoria, à 45 kilomètres au nord de Sébastopol, et remporte six jours plus tard la victoire de l’Alma, le 20 septembre, obligeant l’armée russe commandée par le prince Menchikov à s’enfermer dans Sébastopol. Les Alliés espèrant s’emparer rapidement de cet important port-arsenal prévoient de l’attaquer le 17 octobre.

Les flottes alliées devant Sébastopol en 1854

Pour prendre Sébastopol, défendu par plusieurs forts, le général français Canrobert (qui a remplacé le maréchal de Saint-Arnaud tué par le choléra le 29 septembre) et le baron Raglan, commandants du corps expéditionnaire allié, imaginent une attaque combinée sur terre et sur mer.

Sur mer, l’escadre franco-britannique n’a pas d’adversaire. La flotte russe de la mer Noire, enfermée elle aussi dans Sébastopol, est désarmée. Marins et canons ont été débarqués afin de participer à la défense de la citadelle. Plusieurs navires ont en outre été sabordés à l’entrée de la rade pour empêcher tout passage en force des vaisseaux alliés. Malgré la désapprobation de l’amiral britannique Dundas, et dans une moindre mesure celle de l’amiral Hamelin, la flotte combinée est donc chargée de bombarder depuis la mer les forts russes.

Sur terre, l’artillerie de siège étant de toute évidence insuffisante en nombre et en puissance, les vaisseaux français et britanniques débarquent plusieurs dizaines de canons de fort calibre, accompagnés de 1300 canonniers et fusiliers français placés sous le commandement du capitaine de vaisseau Rigault de Grenouilly. On comprend dés lors que marins français, britanniques et russes se battront aussi sur terre : « Singulier spectacle où officiers et marins des flottes russes et alliées se livrent bataille sur terre au lieu de combattre sur mer, leur élément habituel » écrit l’amiral Hamelin.

Le 17 octobre, à 10h, l’escadre anglo-française commence son mouvement. Faute de vent suffisant, les lourds vaisseaux alliés qui ne sont pas équipés de machine sont remorqués par des navires à vapeur pour atteindre leur poste de combat à plus d’un km des forts russes, ce qui retarde l’attaque. Celle-ci commence à midi après que le vaisseau amiral français la Ville de Paris ait hissé le signal « la France vous regarde ».

L’escadre alliée compte principalement vingt-sept vaisseaux : quatorze français, onze britanniques et deux ottomans. Les vaisseaux français chargés d’attaquer les fortifications au sud de la rade sont répartis sur deux lignes, les plus puissants étant concentrés dans la première :

Première ligne :
Le Charlemagne, 90 canons, capitaine de vaisseau Octave de Chabannes-Curton La Palice ;
Le Montebello, 120 canons, capitaine de vaisseau Victor Bassière, amiral Armand Bruat ;
Le Friedland, 120 canons, capitaine de vaisseau Nicolas Guérin ;
La Ville de Paris, 120 canons, capitaine de vaisseau Charles de Dompierre d’Hornoy, amiral Ferdinand Hamelin ;
Le Valmy, 120 canons, capitaine de vaisseau Lecointe, amiral Jean Lugeol ;
Le Henry IV, 100 canons, capitaine de vaisseau Aimable Jéhenne ;
Le Napoléon, 90 canons, capitaine de vaisseau Augustin Dupouy, amiral Léonard Charner.

Deuxième ligne :
L’Alger, 80 canons, capitaine de vaisseau Jean-Marie de Saisset ;
Le Jean Bart, 90 canons, capitaine de vaisseau Philippe Touchard ;
Le Marengo, 74 canons, capitaine de vaisseau Martin ;
La Ville de Marseille, 80 canons, capitaine de vaisseau André Laffon de Ladebat ;
Le Suffren, 90 canons, capitaine de vaisseau François Fabre La Maurelle ;
Le Bayard, 90 canons, capitaine de vaisseau Borius ;
Le Jupiter, 80 canons, capitaine de vaisseau Logéol.

Un obus russe explose sur la dunette du vaisseau amiral la Ville de Paris durant le bombardement de Sébastopol le 17 octobre 1854, par Louis Le Breton

Le duel entre les vaisseaux alliés et les forts russes est inégal. Les obus explosifs et boulets rouges russes font de lourds dommages aux « murailles de bois », tandis que les « murailles de pierre » ne sont que peu endommagées. Rapidement gênés par la fumée provoquée par les tirs de part et d’autre, les Russes concentrent leur feu sur les grands trois-ponts, dont les matures sont plus hautes et donc plus visibles, et en particulier sur la Ville de Paris, qui porte la marque visible de l’amiral Hamelin. Il sera le vaisseau le plus touché durant l’action : cinquante boulets dans la coque et une centaine dans la matures selon le rapport officiel.

Pendant le combat, la dunette de la Ville de Paris où se trouve l’amiral Hamelin et tout son état-major est atteinte par un obus : le lieutenant de vaisseau Sommeiller, officier d’ordonnance de l’amiral, est coupé en deux, l’aspirant égyptien Keurchil est également tué. Plusieurs autres officiers sont blessés, dont le lieutenant de vaisseau Louis Grivel, qui deviendra plus tard un fameux « stratégiste » de la marine française. L’amiral Hamelin et son chef d’état-major, le contre-amiral Bouët-Willaumez, sont les seuls à ne pas être touchés. Le Montebello est incendié à deux reprises. La machine du Charlemagne est touchée par un obus qui a traversé tous ses ponts. Le Napoléon est percé par un boulet de gros calibre au-dessous de sa ligne de flottaison et prend l’eau. Au Nord, les vaisseaux britanniques sont également très touchés.

Le bombardement dure tout l’après-midi, tandis que sur terre l’assaut inefficace a été stoppé depuis déjà plusieurs heures. En fin de journée, un peu avant 18h, les vaisseaux alliés commencent leur repli. Le baron de Bazancourt écrit : « Certes, si ce fut un imposant tableau de voir, le matin, s’avancer fièrement la ligne de ces magnifiques vaisseaux, qui venaient sous une pluie de projectiles s’endenter les uns dans les autres, ce fut aussi un beau et grand spectacle de les voir, aux dernières clartés du jour, revenir avec le même ordre, notablement mutilés par la bataille. Le silence s’est fait là où tout à l’heure retentissaient encore de foudroyantes détonations. L’obscurité a succédé au jour, comme le calme au combat furieux, et les derniers tourbillons de fumée se perdent déjà dans les nuages. »

L’explosion sur la dunette de la Ville de Paris, gravé par Jazet d’après Durand Brager

De toute évidence, l’attaque de ce 17 octobre 1854 est un échec. Les 30 000 munitions utilisées durant celle-ci ne sont pas venus à bout des forts russes. Pour autant, les marins français se sont particulièrement distingués, aussi bien sur mer que sur terre. Le 18 octobre, le général Canrobert écrit à l’amiral Hamelin :

« Mon cher amiral, en rentrant à mon bivouac, je m’empresse de vous adresser les remerciements de l’armée et les miens tout particulièrement, pour le vigoureux concours que vos vaisseaux lui ont prêté hier. Il ajoute à la dette que nous avons, d’ancienne date, contractée envers la flotte, et soyez sur que, le cas échéant, tous s’empresseraient de l’acquitter.
J’ai appris avec de vifs regrets que vous aviez perdu deux officiers de votre état-major, et qu’entre tous les vaisseaux, la Ville de Paris est celui qui a le plus souffert ; c’est un honneur qui appartenait au vaisseau amiral, et je ne crains pas d’en féliciter vos officiers et votre équipage.
Je ne terminerai pas cette lettre sans vous dire combien je suis satisfait de l’énergique conduite de vos marins à terre, et de l’excellent esprit qui les anime. »

Quant à l’amiral Dundas, il termine ainsi son rapport adressé à son amirauté : « J’ai vu avec admiration la bravoure et l’habileté déployées dans cette affaire par nos alliés les Français, et c’est avec regret que j’apprends qu’eux aussi ont subi des pertes considérables. »

L’amiral britannique exagère assurément lorsqu’il évoque « des pertes considérables ». Les Français perdent « seulement » 39 tués et 157 blessés (1). Selon le rapport de l’amiral Duncan, les Britanniques comptent quant à eux 44 hommes tués et 266 blessés. Ces chiffres paraissent bien faibles quand on les compare à ceux des grandes batailles navales de la fin du XVIIIe siècle et de la première partie du XIXe. Ils sont en outre sans commune mesure avec les pertes causées par le choléra depuis le début de l’expédition. Loin d’être désastreux – aucun vaisseau n’a été perdu – le combat met toutefois en évidence les faiblesses des navires en bois et à voiles. Et Dundas, qui on le rappelle était résolument contre le bombardement de Sébastopol par ses vaisseaux, exagère-t-il surement la situation afin d’éviter d’avoir à retenter ce type d’attaque inutile et dangereuse à l’avenir.

Dundas ne le sait pas encore, mais les escadres alliées n’interviendront plus contre les forts de Sébastopol. L’opération qui se voulait être un raid rapide va bientôt se transformer en un siège classique qui se prolongera encore près de onze mois. Pour reprendre une nouvelle fois l’expression de l’historienne Michèle Battesti, il n’est de toute façon plus question d’envoyer en première ligne contre des forteresses de pierre d’autres bâtiments que des « forteresses de fer ». Le hasard fait d’ailleurs que le 17 octobre 1855, précisément un an après le bombardement sans effet de Sébastopol, la forteresse russe de Kinburn, à l’embouchure du Dniepr, sera efficacement attaquée par les batteries flottantes (cuirassées) françaises la Dévastation, la Lave et la Tonnante, permettant sa reddition en seulement quatre heures. Et ceci est déjà une autre histoire.

Sources :
– Battesti, Michèle. La marine de Napoléon III
– Bazancourt (baron de). L’expédition de Crimée – La marine française dans la mer Noire et la Baltique, Chroniques maritimes de la guerre d’Orient
– Louvier, Patrick. La puissance navale et militaire britannique en Méditerranée, 1840-1871
– Vergé-Franceschi, Michel (sous la direction de). Dictionnaire d’histoire maritime

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(1) Détail des pertes françaises par navire le 17 octobre 1854 :

Première ligne :
Le Charlemagne : 2 tués, 35 blessés
Le Montebello : 6 tués, 26 blessés
Le Friedland : 10 tués, 30 blessés
La Ville de Paris : 8 tués, 50 blessés
Le Valmy : 4 tués, 30 blessés
Le Henry IV : 15 blessés
Le Napoléon : 5 tués, 18 blessés

Deuxième ligne :
L’Alger : aucun blessé
Le Jean Bart : 1 tué, 1 blessé
Le Marengo : aucun blessé
La Ville de Marseille : aucun blessé
Le Suffren : 4 blessés
Le Bayard : aucun blessé
Le Jupiter : aucun blessé

Frégates et corvettes :
Le Mogador : 1 blessé
Le Vauban : 3 blessés
Le Canada : 1 tué, 5 blessés
Le Primauguet : 1 tué
La Mégère : 1 tué

Une réflexion sur “Le bombardement de Sébastopol en 1854

  1. Bonjour,

    Après ton résumé précis, il devient très compliqué de tenter d’apporter des compléments d’information ! :-)

    La distance de tir des navires de ligne était, alors, beaucoup trop proche, pour des raisons d’habitude et d’appareils de réglage, de leurs cibles terrestres, position qui les avait « nécessairement » exposés à la réplique. Néanmoins, l’artillerie navale, sans entrer dans le débat « bois » ou « cuirasse », en avait tiré des leçons, exploitées par la Commission de Gâvre, qui, jusque là, faisait office de « dépense somptuaire » inutile et objet de nombreuses remises en question.

    Sauf cas (très exceptionnel), où la puissance de feu terrestre de l’adversaire n’était pas sensée poser de sérieux problèmes, il était acquis que l’artillerie terrestre, notamment, quand elle était protégée par des ouvrages, avait, systématiquement, l’avantage – ce qui s’était avéré -. face à une artillerie navale, qui, elle, devait tenir compte de l’état de la mer et des mouvements qu’elle engendrait aux bâtiments!

    A sa mise en service, le projectile explosif « à la Paixhans » et ses performances, face à un bâtiment en bois, avait convaincu à peu près tout le monde. Sauf, que, durant la guerre de Crimée, son efficacité avait été très vite mise en doute, face aux redoutes de l armée russe (européenne), qui, quand elle pouvait, s’était « enterrée, en parfaite connaissance des dégâts que pouvaient engendrer leddits obus explosifs.

    A titre indicatif, mais çà n’engage que moi, dans cet unique domaine du combat d’artillerie ‘mer-terre », la portée et la précision de l’artillerie des unités navales s’étaient, ultérieurement, très sérieusement améliorés, avec, entre autres, l’augmentation de l’élévation (+ de 30°), pour leur permettre de tirer à longue distance (à terre!) – sans trop s’exposer! -, entre les deux guerres mondiales – précédemment, l’élévation maximale se situait à moins de 15°,suivant le calibre!- Sauf que ces nouvelles longues portées impliquaient une (nécessaire) absence de précision, qui avait été « corrigée » par le nombre de pièces et le volume de feu tiré sur la même cible. Dans les tirs « mer-terre », on n’était plus, dès lors, dans le cadre des tirs traditionnels de « précision » de la Marine, mais dans celui du volume de feu, calqué sur les méthodes de l’artillerie terrestre – çà avait été le cas lors du D-day -. .

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