A propos du camp de Boulogne, rencontre avec Sophie Muffat

A l’occasion de la diffusion récente par les éditions Ancre de la Monographie Bateau canonnier, modèle An XII, paru en 2012, j’ai interrogé Sophie Muffat, auteur de la partie historique de cet ouvrage, à propos de la flottille de Boulogne et du projet d’invasion de l’Angleterre par Napoléon suite à la rupture de la paix d’Amiens en 1803.

Sophie Muffat est une spécialiste de la marine à l’époque napoléonienne. Elle a notamment participé en 2017 au colloque Les rivages de la conquête, organisé par l’Inrap, la ville d’Étaples et la Fondation Napoléon, qui portait sur le camp de Boulogne et dont la première partie des actes a récemment été publiée par la revue Napoleonica.

Son prochain ouvrage Desaix en Egypte, co-écrit avec Pascal Cyr, paraitra aux éditions AKFG le mois prochain. Elle travaille également sur un prochain livre à propos de la vie quotidienne des marins pendant le Consulat et l’Empire, qui devrait être publié l’année prochaine par les éditions Soteca.

Trois-Ponts! : Suite à la rupture de la paix d’Amiens en 1803, Napoléon Bonaparte, encore Premier Consul, décide de rassembler au camp de Boulogne une armée destinée à envahir le sud de l’Angleterre. Cette idée est-elle vraiment nouvelle ?

Sophie Muffat : Non, cette idée n’est pas une nouveauté. On pourrait d’ailleurs la considérer comme une espèce d’obsession récurrente. Un premier projet avait déjà été élaboré en 1798 auquel le Directoire avait renoncé faute de moyens, d’argent et sur le conseil très appuyé de Bonaparte, qui avait à ce moment-là d’autres projets en Égypte. En 1801, celui-ci alors Premier Consul décide de réactiver le plan d’invasion sans avoir l’intention d’envahir réellement l’Angleterre : la flottille de 1801 n’est qu’un bluff mais il fonctionne parfaitement. Des bateaux plats sont construits, la défense des côtes est renforcée et l’amiral Latouche-Tréville, qui commande cette flottille à Boulogne, n’est pas informé des projets réels de Bonaparte. Il y croit lui aussi ! Les Anglais y croient tellement qu’ils envoient Nelson détruire les bateaux à l’embossage. Mais il échoue par deux fois, à la consternation du gouvernement anglais, ce qui précipite les négociations pour la signature du traité de paix, à Amiens. Et Bonaparte, en février 1803, avant même la rupture du traité, réactive la flottille de 1801…

T-P! : La flottille de 1801 n’aurait donc été qu’un bluff. Mais qu’en est-il de la flottille de Boulogne, celle qui suit la rupture de la paix d’Amiens ? Le diplomate autrichien Metternich écrit dans ses Mémoires que Napoléon lui aurait avoué que le camp de Boulogne, même après 1803, était un énorme bluff. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

S. M. : Ah ce bluff ! Mon sentiment est que Napoléon a changé d’avis lui-même. Au début de l’année 1803 c’était peut-être un bluff, mais il s’est pris au jeu. On ne construit pas des forts, des batteries, des routes, 2 000 bateaux, on ne rassemble pas 20 000 chevaux et 150 000 hommes sur les côtes, on ne prépare pas un projet d’une telle envergure pendant deux ans pour un coût équivalent à la construction de trente vaisseaux pour un bluff ! Je pense sérieusement qu’il a fini par y croire et qu’il a été dépassé par le projet. Le sentiment actuel parmi les historiens est que ce n’était pas un bluff, d’ailleurs, la correspondance de l’Empereur ces deux années-là en témoigne suffisamment. C’était peut-être un bluff au départ, mais en 1805 l’affaire était sérieuse, puisque le « Grand Dessein » prévoyait d’attirer les Anglais aux Antilles pour avoir les coudées franches. Ça ne pouvait pas fonctionner.

T-P! : Quel est le plan de Napoléon ? Comment envisage-t-il cette invasion ?

S. M. : Le plan de Bonaparte est à la fois simple et irréalisable : concentrer discrètement des troupes et des chevaux, construire « sans publicité » un maximum de bateaux plats sur l’ensemble des côtes, les rassembler dans divers ports et envahir l’Angleterre « de nuit, en novembre, par temps de brouillard et par surprise ». L’élément de surprise est illusoire, et le plan de départ qui sera modifié à de nombreuses reprises par la suite suppose qu’on puisse débarquer en une seule marée. En août 1803 d’ailleurs, il comprendra que c’est impossible. Et son plan génial, peu de monde y croit. Les amiraux sont sceptiques, Decrès [ministre de la Marine de Napoléon] est sceptique, l’ensemble est ruineux, mais il s’obstine.

T-P! : Les Britanniques prennent-ils la menace au sérieux ? Quelle est leur stratégie ?

S. M. : Les Anglais y croient d’autant plus qu’ils avaient cru au projet de 1801 qui était bien moins conséquent. Mais une partie de l’opinion est sceptique. Nelson pense de son côté que la flottille fait partie d’un projet plus global mais ne peut constituer à elle seule un plan d’invasion. Cette fois, c’est un plan d’une tout autre envergure : construction de bateaux, mais aussi de forts, de batteries, de forts flottants, batteries submersibles… La stratégie anglaise face à Bonaparte implique la défense des côtes, et de façon plus offensive, l’utilisation de la marine expérimentale de Fulton : les chaloupes à torpille, brûlots, catamarans et autres embarcations avec engins explosifs à retardement qui indignent les Français, qui y voient des moyens déloyaux de faire la guerre. Toute une série d’attaques aura lieu en 1804, sans vraiment de succès, ce qu’on appellera les « attaques anti-conventionnelles ». Par ailleurs les ordres de l’Amirauté sont clairs : quelle que soit la mission des escadres, elles doivent privilégier en l’absence d’ordre contraire la défense de la Manche et remonter couper la route aux Français.

T-P! : Quels types de navires composent la flottille de Boulogne ?

S. M. : Il faut distinguer les navires construits exprès et les navires réquisitionnés. Pour ces derniers, Bonaparte va saisir tout ce qui peut servir à transporter des troupes, des chevaux et des canons : bateaux de pêche, bateaux-écurie, baleiniers… Pour les constructions, il y aura principalement des chaloupes canonnières, des bateaux canonniers aussi désignés sous le nom de « bateaux-plats », des péniches, des prames, quelques caïques… La taille, l’utilisation et l’armement diffèrent pour chacun, les prames servent essentiellement au transport des chevaux et de l’artillerie par exemple, les chaloupes et les bateaux-canonniers servent au transport de troupes. Ce sont des embarcations bâtardes, destinées au transport exclusivement mais qui ne sont pas conçues comme telles. Il y a également la flottille de transport qui fait l’objet d’une organisation à part, et qui est pour partie fournie par la Hollande. On y trouve de tout : bateaux de pêche, sloops, et bateaux-écurie destinés spécialement au transport des chevaux d’artillerie. Les baleiniers achetés à la Hollande pour 200 000 francs ne seront pas utilisés, ils se perdront en route…

T-P! : En août 1805, la Grande Armée quitte le camp de Boulogne pour se diriger vers l’Allemagne, afin d’affronter les troupes austro-russes. Qu’advient-il de la flottille de Boulogne ? Le projet d’invasion de l’Angleterre est-il abandonné ?

S. M. : C’est simple : les bateaux prévus pour une seule traversée, et construits avec du bois vert, pourrissent dans les ports. Une partie d’entre eux est rachetée par les locaux à bas prix pour servir lors d’une campagne de pêche, ensuite ils sont détruits. Une autre partie reste sur place pour la défense des ports, le reste est plus ou moins abandonné. Mais l’Empereur n’a pas totalement abandonné l’idée d’invasion, puisque en 1807 et 1811, la flottille est plus ou moins réactivée mais personne n’y croit plus, ni les Français, ni les Anglais. Ces deux derniers plans sont davantage destinés à faire pression sur le gouvernement britannique, d’autant que le blocus continental a été mis en place en 1806. Le projet le plus sérieux était celui de 1803-1805. Avant c’était soit impossible soit un bluff, après ça n’était plus à l’ordre du jour, et les derniers bâtiments de la flottille seront désarmés en 1813.

Merci à vous Sophie Muffat !

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