Funérailles d’un officier de marine sous Louis XVI

« Isabey est le seul peintre capable de construire un bateau. »
Johan Barthold Jongkind

Une peinture marine magnifique : Funérailles d’un officier de marine sous Louis XVI, 1836, par Eugène Isabey (1803-1886). Le thème est original, l’officier défunt anonyme. Citons à ce sujet le Dictionnaire pittoresque de la marine (1835) de Jules Lecomte :

« HONNEURS – […] A la mort d’un officier en mer, on lui rend des honneurs par un certain nombre de coups de canon qui diminue successivement jusqu’à se réduire à un seul pour le dernier grade ; ces coups se tirent à l’instant où le corps est lancé à l’eau. Il s’y joint trois décharges de mousqueterie faites par le piquet de marins commandés pour prendre les armes, lequel est plus ou moins nombreux suivant le grade du défunt. Pour les élèves des deux classes et les maîtres (ceux-ci sont les premiers sous-officiers de l’équipage), on se borne aux trois décharges de mousqueterie faites par des piquets de trente, vingt et quinze hommes. – Tout ceci regarde, bien entendu, seulement les bâtiments de l’État. Dans ces funèbres cérémonies, les voiles sont aussi momentanément carguées pour un commandant de navire, et le pavillon national mis en berne. »

Eugène Isabey rêva longtemps d’être marin. Devenu finalement peintre, il réalisa de nombreuses marines, dont notamment celle qui nous intéresse aujourd’hui. Celle-ci, présentée au salon de 1836, fut particulièrement remarquée.

Elle est commentée dans le Dictionnaire pittoresque de la marine, déjà cité plus haut :

« La planche du coq est un bout de planche de 6 à 7 pieds, qui, placé sur les grilles sur lesquelles repose la chaudière de l’équipage, aide à descendre cet appareil, en le faisant glisser, sur le pont, où doit se faire la distribution. Cette même planche trouve quelquefois une triste application lorsque quelqu’un meurt à bord. Enveloppé de toile, alourdi par les pieds avec quelques boulets, le cadavre est placé sur la planche du coq, laquelle posée sur la lisse, ou présentée par l’ouverture d’un sabord avec une inclinaison vers la mer, sert de pont au marin défunt pour passer du navire qu’il habitait jusqu’aux gouffres de l’Océan, dont il va sonder les mystérieuses profondeurs. Cette planche du coq a fourni un admirable épisode à Eugène Isabey, ce jeune peintre de tant d’esprit et de talent. On a vu au salon de 1836 son tableau des Funérailles d’un officier de marine sous Louis XVI ; c’est une des pages les plus poétiques et les plus lugubres que la peinture moderne ait empruntées à la marine. La toile est haute et étroite, elle représente un vaisseau de l’État naviguant sous bonne voilure au tomber du jour. C’est tout son côté ou passavant de bâbord que présente le navire, le haut de la mâture ainsi que l’arrière se perdent dans le cadre. L’état-major et une partie de l’équipage sont rassemblés sur le bord, les uns sont cramponnés aux haubans, les autres faufilés par les sabords pour voir l’immersion. Le cadavre est enveloppé dans un grand linceul blanc, un boulet est attaché à ses pieds. Ce cadavre, ce corps enveloppé est d’un dessin admirable : on voit tous les contours amaigris qui doivent concourir à l’effet de ce sinistre aspect ; la tête est penchée avec un effrayant abandon… On va le lancer du sommet d’un sabord de la batterie haute, le prêtre lui jette les dernières gouttes d’eau bénite et ses dernières prières, tout l’équipage s’unit au psaume, beaucoup de mains sont jointes, mille expressions diverses, — terreur ici, plus loin insouciance, là curiosité, ici recueillement, complètent la partie morale de cette belle et large composition. On regarde les sombres lames dans lesquelles va s’abîmer ce cadavre, on voit celle qu’il va percer… L’harmonie de toute cette composition est complète : le ciel, la mer, l’abandon des voiles flottantes, tout participe de cette lugubre poétique, tout dans cette magnifique composition est terreur et mystère. »

Bien que le Journal des Beaux-Arts et de la Littérature (numéro du 10 avril 1836, p. 204) se montra quelque peu sévère à son sujet :

« Nous avons remarqués plusieurs marines de M. Eugène Isabey. Sa plus grande, représentant l’Équipage d’un vaisseau rendant les derniers devoirs à un officier, est savamment exécutée et d’une couleur vigoureuse. Mais la composition n’en est pas heureuse. Le seul mât que l’on peut apercevoir est trop mince et la voilure trop lourde. »

Les commentaires furent dans l’ensemble élogieux. Dans un article à propos du salon de 1836 paru dans la Revue des Deux Mondes la même année, l’écrivain Alfred de Musset écrit ainsi :

« Cette toile mérite, à mon avis, des éloges sans restriction. L’exécution en est magnifique, et la conception tellement forte, qu’elle étonne au premier abord. J’ai entendu reprocher à l’auteur de n’avoir montré qu’une partie de son vaisseau. Rien n’est moins juste que cette critique, car c’est de cette disposition hardie que résulte toute l’importance de la scène. Si le tableau avait deux pieds de plus, et si on en voyait davantage, la composition y perdrait moitié. M. Isabey n’a pas fait cette faute, qui nuit à M. Le Poittevin. Aussi produit-t-il le plus grand effet, et cet effet est un tour de force. Quelle difficulté n’y avait-il pas à fixer l’attention sur ce mort, qu’on lance dans la mer par une fenêtre ! Et quelle autre difficulté à ce que la petite dimension et la position même du mort, attache sur une planche, n’eussent rien de ridicule ! Qu’il était aisé d’échouer, et d’arriver à un résultat d’autant plus fâcheux, que la prétention eût paru plus grande ! M. Isabey a plus que réussi ; il a trouvé moyen d’être sérieux, là où bien d’autres auraient été mesquins. Quand on regarde ces flots houleux, battus par le roulis, ce ciel sombre, cette cérémonie imposante, tout cet appareil religieux, on se sent pénétré de tristesse. Je ne sais de quelle angoisse invincible on est saisi à l’aspect de ce cadavre, qui, enveloppé d’un linceul blanc, au bruit du canon et devant tout l’équipage, descend solennellement dans la mer ! Il semble que ce bâtiment va fuir, que cette planche va tomber, et que l’abîme, troublé un instant, va se refermer en silence. »

L’œuvre, véritablement imposante (2m43 sur 1m66), a été achetée par le Musée des beaux-arts de Montréal en 2013, elle y est exposée depuis.

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