A propos de la prise de la Grenade (1779)

Bataille de la Grenade, par Jean-François Hue

La nouvelle de la prise de la Grenade par d’Estaing, au début du mois de juillet 1779, eut en France un énorme retentissement. Elle excita dans le pays un enthousiasme semblable à celui avec lequel on avait accueilli, sous le règne de Louis XV, les victoires de Fontenoy (1749) et, un peu plus tard, de Minorque (1756). Dans l’escadre même, où se trouvait des hommes comme de Grasse, Lamotte-Picquet, Suffren, etc., un bel élan animait les officiers dans le désir commun d’acquérir de la gloire, même si ceux-ci ne s’entendaient malheureusement pas toujours.

Pour illustrer cette idée, la revue Le Yatch, Journal de la Marine (n°2383, 24 novembre 1928) publia une lettre d’un jeune lieutenant de vaisseau à sa mère. Le signataire, Jacques Philippe Cuers de Cogolin, avait de qui tenir : d’une vieille famille de marins provençaux, entré comme ses frères et ses cousins dans une carrière où tous les siens s’étaient distingués, il était l’arrière petit-fils d’un chef d’escadre de la marine de Louis XIV. Le chevalier de Cogolin devait mourir une douzaine d’année plus tard, capitaine de vaisseau décoré de l’ordre de Cincinnatus et de la croix de Saint Louis, il fut guillotiné sous la Terreur en 1793, quelques mois avant d’Estaing.

Sa lettre, qui n’était pas écrite pour être un jour publiée, reflète bien l’état d’esprit de la belle marine de Louis XVI :

« De l’isle de la Grenade, à bord du Zélé, ce 8 juillet 1779.

Ma très chère et bonne maman,

Nous venons à la fin de terminer la grande affaire que nous plaidions depuis un an avec l’amiral anglais nommé Byron ; la victoire complète que nous venons de remporter sur luy est d’autant plus belle qu’elle vient à la suite de la conquête de l’isle de Saint-Vincent et de celle de la Grenade qui a été emporté le 3 de ce mois, l’épée à la main. Nos troupes et notre escadre ont fait des prodiges de valeur, et nous sommes tous si animés contre les Anglois qu’un François en battrait quatre. Enfin, il y a une joye icy inconcevable sur les événements aussi heureux que flatteurs que nous venons d’éprouver dans quinze jours d’intervalle. Je vais, chère maman, vous en faire un léger détail, espérant qu’ils vous feront plaisir.

L’amiral anglois commandant icy 26 vaisseaux de guerre et douze à quinze frégates étoit à nos trousses, comme je vous ai mandé, depuis un an ; notre escadre de 12 vaisseaux et quatre frégates n’auroit pas eu beau jeu ; c’est ce qui nous a fait rester sept mois à la Martinique pour attendre du secours ; enfin la Cour nous a envoyé 13 vaisseaux de Brest et quatre frégates, qui sont arrivés par détachement à la barbe de Byron sans qu’aucun ait été pris. Ils nous ont amené aussi un convoy de 60 bâtiments marchands chargés de vivres, d’agrès pour nos vaisseaux, avec deux mille hommes de troupes pour renforcer la garnison de nos isles. Nous profitâmes dans l’instant que nous eûmes reçu ce renfort du moment où l’escadre angloise avoit été à Antigoa pour faire partir un convoy, pour envoyer deux petites frégates avec cinq cents hommes de troupes pour s’emparer de l’isle de Saint-Vincent, qui, comme nous l’avions prévu, fut surprise et prise sans la perte d’un seul homme ; la garnison de 300 hommes qui y étoient, fut faite prisonnière et amenée à la Martinique. Nous fîmes passer tout de suite des troupes et des travailleurs dans cette isle, que dix milles hommes à présent ne pourroient pas prendre. Cette isle est une perte de trois millions pour nos ennemis, et on y  trouvé 80 pièces de canons et 12.000 fusils.

Le 30 juin, nous mîmes à la voile de la Martinique avec nos vingt-cinq vaisseaux, et dix frégates, et deux mille hommes de troupes pour attaquer Grenade ; nous arrivâmes devant ce port le 2 de ce mois, à quatre heures du soir ; nos troupes furent toutes débarquées à sept heures. M. le comte d’Estaing, à la tête de cette petite armée, suivi de M. de Noailles, fils du maréchal, qui est venu de France pour faire la guerre icy, marcha en avant et, dans la nuit du 3 au 4, l’ennemy fut attaqué dans ses retranchemens, l’épée à la main, avec une hardiesse et une intrépidité incroyables, et fut forcé d’abandonner. De poste en poste, on les poussa jusqu’au fort, malgré cent trente pièces de canon qui faisoient feu sur nos gens en diverses batteries ; enfin, au point du jour, le lord Macartney, gouverneur anglois, se voyant forcé, demanda à capituler et nous rendit la place dans la journée du 4, où le pavillon blanc fut arboré avec les réjouissances à l’ordinaire. C’est une perte pour les Anglois qu’on ne peut apprécier ; on a trouvé les magasins remplis de tout, et quarante-cinq bâtiment dont la plupart chargés sont tombés entre nos mains. La terre venoit de faire des prodiges, c’était à la marine à couronner tant d’exploits.

Le 5, nous eûmes avis que l’escadre angloise venoit au secours de cette isle avec trois mille hommes de débarquement ; la moitié de notre escadre mit à la voile pour faire la découverte ; le lendemain, au petit jour, l’armée angloise parut, composée de 21 vaisseaux et 4 frégates. Le reste de notre escadre mit à la voile sur-le-champ et le manque de vent fit que nous ne pûmes nous mettre en ordre. Les ennemis vinrent sur nous vent arrière et attaquèrent le Zélé comme premier vaisseau de l’avant-garde à sept heures. Le combat fut engagé tout le long de la ligne et a duré jusqu’à deux heures après midy, que les Anglois ayant six de leurs vaisseaux écrasés, ont tenu le vent et n’ont plus voulu combattre. Ils ont été battus à plate couture et six de leurs vaisseaux seroient tombés entre nos mains si notre général n’avait préféré d’empêcher leur débarquement dans l’isle où il n’y avait encore aucun ordre ; tout leur convoy a été dispersé ; nous avons pris trois de ces bâtiments chargés de troupes et le reste, ainsi que l’escadre, a profité des ténèbres de la nuit pour se sauver. Nous n’avons pu les poursuivre pour conserver l’isle et pour ne pas abandonner six de nos vaisseaux qui étoient tombés sous le vent et qui ont été assez malheureux pour n’avoir pu combattre ; car si nous avions été en ordre et, tous ensemble, la moitié de cette escadre et de leur convoy étoient pris sans ressource, en sorte que nous avions eu la gloire de les bien battre et de les mettre en fuyards 18 contre 21. Le lendemain matin, nous n’avons plus vu d’ennemis, quoique nous avions eu toute la nuit des feux allumés pour nous montrer, et qu’ils fussent au vent, avec l’attention, de leur coté, de n’en point mettre pour s’en tenir cachés. Tous nos vaisseaux, au moins les 18 combattants, ont fait un feu terrible sur les ennemis ; nous étions le premier et nous avons eu l’agrément de les passer en revue et de leur distribuer nos dragées. Nous avons eu 40 hommes tués ou blessés, et un garde de la marine, neveu de notre cher capitaine (Barras de Saint-Laurent) blessé. Dans la totalité, l’escadre a eu environ neuf cents hommes tués ou blessés, dont douze officiers tués et vingt blessés. Le pauvre de Champorcin (commandant la Provence) a été tué, ainsi qu’un autre capitaine breton (Ferron du Quengo, de l’Amphion). J’ai été assez heureux pour n’avoir aucune égratignure. Nous avons mouillé icy le soir et nous nous occupons à soigner nos pauvres blessés, à raccommoder nos vaisseaux au milieu des réjouissances. Tout le monde semble fou de la joye que chaque François a dans le cœur. Notre général est transporté ; il a ordonné un Te Deum en actions de grâce, au bruit du canon, et toutes les troupes sous les armes.

Tous les marins de Saint-Tropez, de Cogolin et des environs qui sont embarqués avec moi se portent bien. Vous pouvez le dire à leurs familles. Nous serons icy huit jours, après quoi nous ferons route pour France où nous devons être arrivés pour la Toussaint. J’espère, chère maman, me tranquilliser avec vous, car je vous jure que j’ai le plus grand besoin de réparer ma santé. La satisfaction que nous éprouvons répare un peu mes forces ; vous devez sentir qu’un combat de sept heures n’est nullement rafraichissant. Faites part de ma joye à toute ma famille que j’embrasse de tout mon cœur du grand au petit, à toutes les personnes que dix-huit mois d’absence n’ont pas fait oublier. Adieu, bonne et trop chère maman. Je vous demande toujours votre tendresse et portez-vous bien en attendant le seul plaisir pour moy, De vous embrasser de tout mon cœur.

Le chevalier de COGOLIN,

Au moment où j’allois fermer ma lettre, le général sort d’icy pour nous remercier tous en particulier d’avoir par notre bonne manœuvre et ferme contenance contribué à battre les ennemis. »

La victoire n’était pourtant pas aussi complète que l’annonçait à sa mère le chevalier de Cogolin. D’Estaing était trop préoccupé par ses conquêtes terrestres pour exploiter jusqu’au bout un succès maritime. Suffren, qui, dans cette affaire, commandait le Fantasque, écrivit à ce propos : « Le général s’est conduit par terre comme par mer avec beaucoup de valeur. La victoire ne peut lui être disputée ; mais s’il avait été aussi marin que brave, nous n’aurions pas laissé échapper quatre vaisseaux démâtés… »

Dans son ouvrage L’influence de la puissance maritime dans l’histoire, 1660-1783, Alfred T. Mahan, célèbre amiral et stratège naval américain de la fin du XIXe siècle-début du XXe, s’attarde longuement sur ce combat et la décision de d’Estaing, qu’il critique, de ne pas poursuivre l’escadre britannique pourtant très vulnérable. Outre son manque d’expérience en tant que marin – il était passé, à l’âge de 30 ans, de l’armée de terre dans la marine – l’inaction de d’Estaing s’explique par la philosophie même des officiers français, souvent trop prudents, à cette époque : « Cette île était l’objectif réel de ses efforts, et il considérait l’escadre anglaise comme tout à fait secondaire. »

Mahan cite notamment dans sa réflexion Audibert de Ramatuelle, tacticien maritime français ayant participé à la bataille de la Grenade sur le César, qui écrivait au début du XIXe siècle : « La marine française a toujours préféré la gloire d’assurer ou de conserver une conquête, à celle plus brillante peut être, mais certainement moins réelle, de capturer quelques navires ; et en cela, elle s’est rapprochée bien davantage du véritable but de la guerre. En fait, qu’importerait à l’Angleterre la perte de quelques vaisseaux ? Le point essentiel est de l’attaquer dans ses possessions, sources immédiate de sa richesse commerciale et de sa puissance maritime. La guerre de 1778 fournit des exemples du dévouement des amiraux français aux véritables intérêts de leur pays. La conservation de la Grenade, la prise de Yorktown, où une armée anglaise se rendit, la conquête de Saint-Christophe furent les résultats de grandes batailles dans lesquelles on laissa l’ennemi se retirer sans être inquiété plutôt que de risquer de lui donner une chance de secourir les points attaqués. »

Cette façon de voir les choses, qui reflétait très probablement l’opinion générale des marins français à cette époque, n’est bien entendu pas partagée par Mahan, pour qui la recherche de la bataille décisive doit être la priorité des escadres. Mais, au XVIIIe siècle, la destruction totale de la flotte ennemie n’est véritablement recherchée que par quelques rares amiraux, parmi lesquels Suffren et, un peu plus tard, Nelson.

Et la Grenade fut rendue aux Anglais à la fin du conflit…

Sources :
– Mahan, Alfred. L’influence de la puissance maritime dans l’histoire, 1660-1783.
– Vivielle. Une lettre inédite sur la prise et la bataille de la Grenade. Revue Le Yatch, Journal de la marine n°2383 (1928).

Illustration début de billet : La bataille de la Grenade, par Jean-François Hue. Collection Musée national de la Marine.

2 réflexions sur “A propos de la prise de la Grenade (1779)

  1. Recherche des informations concernant un vaisseau de 74 canons de cette époque, « Le Dauphin Royal » qui a la particularité d’avoir un décor de poupe très fournis et une carrière relativement longue…….

  2. Un vaisseau ayant participé à ce conflit et ayant eu une carrière relativement longue, le « Dauphin Royal », 74 canons,
    , qui avait un décor de poupe très riche à son lancement?……..

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