L’indépendance des États-Unis, le rôle de la Marine française

Je l’ai lu dernièrement. Le 25 septembre 2013, tandis que plusieurs personnalités franco-américaines étaient réunies au consulat de France, à New York, pour évoquer la possible traversée de l’Atlantique de la réplique de l’Hermione en 2015, Miles Young, président de l’association Friends of Hermione – Lafayette in America, regrettait que « les Américains ne reconnaissent pas forcément le rôle de la France dans la guerre d’Indépendance, encore moins de la marine française. »

Tel ne fut pas toujours le cas. Faisons un retour en arrière de plus d’un siècle… En 1881 fut célébré, en grande pompe, aux États-Unis, le centenaire de la victoire de Yorktown, qui eut pour conséquence la capitulation de l’armée anglaise commandée par le général Cornwallis et, de fait, l’indépendance de la nation américaine.

Robert Winthrop, président de la Société historique du Massachusetts, fit à cette occasion un discours dans lequel il évoqua longuement l’aide de la France : « de la France, autrefois une monarchie absolue, depuis un empire, puis une monarchie constitutionnelle, aujourd’hui une république, mais toujours la France […] Nous n’avons point oublié que c’est à la monarchie des Bourbons que nous avons dû cette aide. Nous n’avons point oublié que c’est dans les rangs les plus élevés de la société française qu’est né l’enthousiasme pour la cause de notre liberté, et que de son sein sont partis ces braves officiers qui sont venus à notre secours… »

La centennial oration de Winthrop est en fait un véritable monument élevé aux héros de la guerre d’Indépendance, il retraça les péripéties du drame dont on célébrait le centenaire, et fit ressortir la rôle crucial joué par la marine française dans la préparation du succès. On connait, en effet, l’importance de la victoire de l’escadre française commandée par le comte de Grasse face à la flotte anglaise de l’amiral Graves, dans la baie de Chesapeake, qui eut pour conséquence la chute de Yorktown (ci-dessus : La Bataille de la Chesapeake le 5 septembre 1781, par Jean Antoine Théodore de Gudin).

Ce discours, qui dura en réalité plusieurs heures, fut en partie cité par le revue Armée et marine, dans son numéro du 8 juin 1902. Je ne peux m’empêcher de le publier sur Trois-Ponts!

« […] Lafayette, alors âgé de dix-neuf ans à peine, capitaine de dragons, en résidence à Metz, assistait à un dîner offert par le commandant de la garnison au duc de Glocester, frère de George III ; il apprit, pendant ce repas, la déclaration d’indépendance des colonies américaines ; la nouvelle venait venait d’en être transmise de Londres au duc le matin même. Cette nouvelle provoqua une conversation très vive, à laquelle prit part le jeune et enthousiaste officier ; son cœur s’embrasa pour la cause de la liberté américaine. On sait comment, insensible à toutes les remontrances et s’arrachant aux étreintes des siens, il s’embarqua sur une frégate armée à ses frais et gagna Philadelphie, après avoir bravé les périls que présentait la traversée de l’Atlantique, alors sillonné de nombreux croiseurs anglais. Le 31 juillet 1777, avant qu’il eût même atteint sa vingtième année, Lafayette était commissionné major général de l’armée des États-Unis.

Devenu le confident affectionné de Washington, faisant partie de sa famille militaire, Lafayette devint le lien vivant entre sa propre patrie et sa patrie d’adoption. C’est à lui, plus encore qu’à Franklin, que l’on dut l’envoi d’une armée sous le commandement de Rochambeau et d’une puissante flotte sous les ordres du comte de Grasse.

Le 10 juillet 1780, une escadre de dix vaisseaux de guerre, conduite par l’amiral Ternay, transportait et débarquait à New-port six mille soldats français, ayant à leur tête Rochambeau, qui avait pour instructions d’agir sous les ordres de Washington, et de se conduire en frère avec les Américains. De son coté, Washington recommandait aux officiers de son armée de porter la cocarde blanche et noire, comme symbole d’affection pour leurs alliés.

Une année presque entière devait s’écouler avant que se fussent produits les fruits qu’on attendait de cette alliance. Les épreuves ne furent pas ménagées aux troupes des États-Unis. Washington commençait à désespérer du succès ; mais voici que Rochambeau, répondant à son appel, se rend, avec le marquis de Chastellux, de Newport à Wethersfield, dans le Connecticut, dans le but de conférer sur la situation ; c’est dans cette conférence que fut établi le plan de campagne qui devait aboutir à la victoire de Yorktown ; un jeune officier, major général de l’escadre de M. de Ternay, le lieutenant de vaisseau Liberge de Granchain, contribua puissamment à sa conception et à sa réalisation.

Le 6 juillet 1781 s’accomplissait la complète jonction des troupes françaises et de l’armée américaine, à Phillipsburg, distante de 10 milles seulement du poste le plus avancé des Anglais dans l’État de New-York ; nos deux armées réunies présentaient une force effective de dix mille hommes. Le 3 septembre, l’armée était à Philadelphie. Les mouvements des armées alliées étaient un secret, même pour elles. Clinton, qui commandait pour les Anglais à New-York, se croyant menacé, faisait passer des ordres pressants à Cornwallis, lui enjoignant de lui envoyer des renforts de son armée du Sud.

Le 5 septembre, en quittant Philadelphie à la tête de l’armée, Washington rencontrait près de Chester une estafette qui lui annonçait l’arrivée dans la baie de Chesapeake de l’amiral de Grasse, amenant une flotte de vingt-huit vaisseau de ligne et, en outre, trois mille cinq cents hommes de troupes françaises, sous le commandement de Saint-Simon, déjà embarqués à Jamestown, avec ordre de rejoindre Lafayette en Virginie. C’était la victoire ! « Washington, dit son historien, souriait rarement depuis le jour où il voulut bien accepter la direction de notre armée révolutionnaire ; mais, ce jour-là, 5 septembre, il montra l’enjouement d’un véritable enfant. L’arrivée de cette magnifique flotte et, de plus, cette augmentation si importante de troupes françaises, lui firent éprouver un tel ravissement qu’il n’hésita pas à faire taire un instant tout sentiment de réserve ou même de dignité officielle et à se livrer à une manifestation d’enthousiasme inaccoutumé en lançant en l’air son chapeau dés qu’il aperçut Rochambeau à l’entrée du port. L’exubérante joie de Washington nous donne la mesure exacte de l’opportunité des secours et de l’importance qu’il y attachait. Grâces, grâces soient rendues à la France ! Grâces soient rendues à Dieu, qui a daigné accorder à Washington cet heureux jour qu’il méritait si bien et dont il avait un si grand besoin ! »

Le 18, tous les chefs avaient rejoint l’armée à Williamsburg ; il s’embarquèrent sur la Princesse Charlotte, pour aller visiter la flotte française ; le lendemain, dés le matin, ils eurent le bonheur de jouir de l’imposant coup d’oeil que présentaient trente-deux vaisseaux de ligne – car de Barras avaient quitté Newport avec ses quatre vaisseaux, pour se joindre à de Grasse, en se plaçant sous ses ordres, malgré son ancienneté. Les généraux se rendirent à bord du vaisseau amiral – la fameuse Ville de Paris, de cent quatre canons – pour une revue d’honneur et pour y tenir un conseil de guerre ; à leur départ, le comte de Grasse donna l’ordre aux matelots de la flotte entière de monter sur les vergues, et tous les navires firent une salve générale.

Au retour de cette visite, on resta quelques jours encore à Williamsburg, où le général Lincoln venait d’arriver avec une partie des troupes du Nord ; il avait acceléré sa marche « sur les ailes du vent », comme l’en avait prié Washington ; – bientôt l’ordre général est donné : « En avant sur York et Gloucester ! » Dés ce moment les évènements se précipitent ; Cornwallis, investi à Yorktown, devait capituler ; c’était l’indépendance ! »

Je cite maintenant le vice-amiral de Cuverville qui écrit, dans le même numéro de la revue Armée et marine :

« Dans cette glorieuse campagne, la marine française avait joué, on le voit, un rôle dont l’importance ne saurait être méconnue. Le comte de Grasse, arrivée aux Antilles avec vingt-un vaisseaux escortant un convoi, avait battu l’amiral Hood qui, avec dix-huit vaisseaux, voulait lui fermer la baie de Fort-Royal (aujourd’hui Fort-de-France) ; il s’y était renforcé de quatre vaisseaux bloqués par Hood et, après une fausse attaque sur Sainte-Lucie, il s’était emparé de Tobago. Puis, faisant voile pour le cap français de Saint-Domingue, il y avait pris trois mille soldats de débarquement ; coupant au travers des écueils du canal de Bahama, jusqu’alors inconnu aux grandes flottes, il prolongeait, par une navigation hardie, les deux Carolines et entrait dans le Chesapeake. Il en chassait les escadres de Graves et de Hood et, renforcé par les vaisseaux du comte de Barras, il contribuait grandement à la capitulation de Yorktown et à l’indépendance des États-Unis.

La concordance des mouvements des flottes et de l’armée avait été admirable ; à qui était-elle due ? Qui avait préparé les ordres et les mouvements ?

C’était un officier de marine dont le nom est trop peu connu : Liberge de Granchain, major général de l’escadre du chevalier de Ternay qui avait transporté à Newport le corps d’armée de Rochambeau ; il avait été, nous l’avons dit, l’un des inspirateurs du plan de campagne. Après la mort de son chef, de Granchain avait conservé ses fonctions auprès du chevalier des Touches, et c’est à lui que l’on dut, en grande partie, le succès du combat livré devant la Chesapeake le 16 mars 1781, succès qui abattit l’arrogance anglaise et assura sur mer l’indépendance de nos armes en préparant le succès final. De Barras, qui remplaçait de Ternay, fut heureux de conserver de Granchain auprès de lui. Le major général de l’escadre n’était encore que lieutenant de vaisseau ; mais son mérite était connu de Washington, qui l’avait associé à tous les secrets de la campagne, et ses services éminents, tardivement récompensés par le grade de capitaine de vaisseau, lui valurent du moins le grand honneur de figurer parmi les trois commissaires désignés pour dresser les articles de la capitulation de l’armée de Cornwallis. Émettons le vœu que le nom de Liberge de Granchain soit donné à l’un de nos cuirassés ! »

On le sait aujourd’hui, aucun cuirassé français ne porta ce nom. En fait, aucune unité de la Marine nationale n’honora jamais Liberge de Granchain, dont le rôle exact durant la Guerre d’Indépendance américaine reste, encore aujourd’hui, largement méconnu…

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