Napoléon et l’évolution de l’artillerie des vaisseaux

« Napoléon s’est profondément désintéressé de la marine. » Cette affirmation, je l’ai lu ou entendu un nombre incalculable de fois. Elle est pourtant inexacte et très injuste. Un simple et rapide coup d’œil sur la correspondance abondante entre Napoléon et le ministre de la marine sous le Premier Empire, l’amiral Decrès, suffit à s’en convaincre. Même s’il ne la comprend pas toujours, l’Empereur connait sa marine. Il suit de près ses actions, il connaît parfaitement les noms des différents navires armés dans chaque port et l’état d’avancement de ceux qui sont en chantier dans les arsenaux, il sait quels bâtiments sont en mer et il ne cesse de proposer de nouvelles – et parfois très judicieuses – idées à son ministre (j’avais déjà évoqué dans un précédent billet le cas de la frégate de 24).

Dans une lettre datant du 25 mars 1805 notamment, il écrit à Decrès :

« Je vous ai plusieurs fois parlé de mon projet d’armer les vaisseaux avec des canons de même calibre : pour armer un vaisseau de 74, par exemple, il faudrait, en laissant l’armement actuel à la batterie basse faire faire dans une de vos meilleures fonderies des caronades de 36, du même poids que les pièces de 18 pour la batterie haute et des caronades du même calibre pour les gaillards, du poids des pièces que l’on y met actuellement ; les calibres de 12, 8 et 6 ne sont bons que pour les bricks. Toute la difficulté est d’adopter un bon plan de caronade. Dans cette guerre, les Anglais sont les premiers qui se soient servis des caronades et partout il nous font grand mal. Je suis persuadé qu’un vaisseau armé ainsi aurait un avantage incalculable sur un vaisseau armé à l’ordinaire. »

Deux idées ressortent de cette lettre :

1/ Armer les vaisseaux avec des caronades.

Un vaisseau n’étant rien d’autre qu’une plateforme pour artillerie, il est classique de distinguer le navire de son artillerie. Assez étonnamment, on peut remarquer que si le vaisseau a évolué au fil des XVIIe et XVIIIe siècles, ce n’est pas le cas de son artillerie. Bien entendu, quelques perfectionnements de détail sont apportés mais les principales caractéristiques, la manœuvre et l’efficacité du canon ne varient quasiment pas pendant plus de 150 ans. Depuis le règne de Louis XIV en effet, la Marine française dispose pour son artillerie d’une gamme de calibres caractérisés par le poids en livres de leur projectiles, des boulets massifs en fer : 36 – 24 – 18 – 12 – 8 – 6 – 4 livres. Seuls les trois gros calibres 36, 24 et 18 sont réservés à l’armement des batteries des vaisseaux (on tentera quelquefois d’installer des canons de 48 dans la batterie basse de certains vaisseaux de premier rang, sans suite…), parfois complétées par une artillerie de petit calibre installée à découvert sur les gaillards. Lorsque Napoléon Bonaparte arrive au pouvoir, cette disposition est toujours la même. Une exception cependant, l’adoption en 1786 de l’obusier de vaisseau, réponse de la Marine française à la caronade anglaise.

Pièce courte destinée à lancer de la mitraille ou un boulet, les premières caronades sont fabriquées en 1774 à Carron (ce qui explique l’appellation du canon) en Écosse. Elles sont commandées par la Compagnie des Indes orientales qui souhaite une artillerie adaptée à ses navires de commerce : légère, peu couteuse, efficace à courte portée pour contrer les tentatives d’abordage, facile à construire et nécessitant peu d’hommes (quatre) pour son utilisation. Étant donné son efficacité et sa simplicité, la Royal Navy ne tarde cependant pas à l’adopter.

La France découvre la caronade en décembre 1779, suite à la capture d’un brick anglais armé de ce type d’artillerie, le Finkastre, prit par la frégate la Précieuse, commandée par le chevalier de Vialis. Les caronades sont installées sur la frégate mais les Français les jugent inefficaces. Grave erreur de jugement !

En septembre 1782, l’Hébé, frégate française portant 38 canons dont 28 de 18, est prise par le vieux et petit vaisseau anglais le Rainbow, exclusivement armé de caronades. Le combat ne dure que quelques instants car les caronades britanniques déciment rapidement l’équipage français et surprennent son commandant, le capitaine de vaisseau de Vigny, qui n’a d’autre choix que d’amener le pavillon. L’affaire fait grand bruit. La frégate française était neuve, son artillerie a priori supérieure et son équipage deux fois plus nombreux que celui du bâtiment anglais. Le chevalier de Vigny est rayé des listes et condamné à quinze ans de prison (il sera en vérité assigné à résidence, au château de Loches, pendant deux ans). Cette véritable démonstration de l’efficacité de la caronade ne convainc pourtant pas les Français, qui estiment toujours que sa portée n’est pas suffisante et que son effet doit pouvoir être annulé par l’artillerie traditionnelle. C’est vrai, mais à la condition que le combat se fasse à distance convenable (un rapport français de 1781 indique que la portée utile de la caronade est limitée à 400 mètres), ce qui interdit toute tentative d’abordage !

En 1786, la Marine française adopte l’obusier de vaisseau, établi exactement sur les mêmes principes que les obusiers de siège ou de campagne utilisés dans l’armée de terre. Si l’ordonnance de 1786 prévoit des obusiers de 36 (pour les vaisseaux de 118, de 110 et de 80 canons), de 24 (pour les 74 canons) et de 18 (pour les frégates de 18), il semble qu’en réalité seuls des obusiers de 36 aient été fabriqués. Pièce courte (85 cm) et légère (350 kg) réalisée en bronze, l’obusier doit armer les gaillards des navires. Comme son nom l’indique, il est destiné à utiliser des obus projectiles sphériques explosifs. On abandonne cependant rapidement l’obus, considéré comme trop dangereux pour ses utilisateurs, et on le remplace par le boulet plein et la mitraille. Cette modification consacre l’échec de l’obusier, également appelé caronade obusier et, sous la Révolution, caronade. Totalement inadaptés, on continue toutefois de les utiliser sur les vaisseaux (six sur la dunette) et les frégates (quatre sur le gaillard arrière).

Ce n’est qu’en 1804, sous l’impulsion de Napoléon et de son ministre Decrès, que les Français abandonnent l’obusier en bronze et adoptent enfin la caronade en fer, directement copiée des modèles anglais (notons qu’à Trafalgar, les vaisseaux français sont encore armés d’obusiers et non de caronades). Deux calibres sont alors prévus : le 36 (pour les vaisseaux) et le 24 (pour les frégates), ce dernier sera véritablement adopté en 1810. Le nombre de caronades prévu pour chaque navire est très limité. Selon l’ordonnance de 1806-1807, qui définit la nouvelle artillerie des vaisseaux et frégates, les 118 canons portent en principe douze caronades, les 80 et les 74 canons dix, les frégates de 18 huit. Comme les anciens obusiers, elles arment une partie seulement des gaillards. Les Anglais et les Américains (sur la frégate Essex) armèrent certains de leurs navires exclusivement avec des caronades. L’expérience du feu montrera que de tels bâtiments sont trop vulnérables aux combats à distance, la caronade étant nous l’avons dit très inefficace à longue distance. C’est pourquoi elle doit être considérée comme une artillerie secondaire à coté des canons traditionnels.

L’utilisation des caronades se développe sous la Restauration et en 1824 l’artillerie des gaillards des vaisseaux est exclusivement composée de ce type de bouche à feu, à l’exception de deux canons utilisés pour les signaux. La caronade est finalement abandonnée au milieu du XIXe siècle, à une époque où l’artillerie évolue rapidement.

Une caronade. Par Antoine Morel-Fatio.

2/ Armer les vaisseaux avec des canons de même calibre.

Pour d’évidentes raisons de stabilité, les canons les plus pesants sont, depuis toujours, placés le plus bas possible du vaisseau de ligne, c’est à dire dans sa première batterie. Tout au long du XVIIIe siècle dans la Marine française, la calibre de 36 est donc réservé à la batterie basse, les calibres de 24, de 18 et de 12 étant graduellement réservés aux batteries supérieures. Ce principe n’est pas sans inconvénient : multiplication des calibres rendant difficile l’approvisionnement des canons en plein combat, inefficacité des faibles calibres, batterie basse (la plus puissante donc) inutilisable par forte mer. Pour autant on s’en contente et ce système n’est – à ma connaissance – nullement remis en cause. L’idée soumise par Napoléon à son ministre est donc novatrice, mais semble difficile, pour ne pas dire impossible, à réaliser en temps de guerre.

En 1814, Charles Dupin, ingénieur du génie maritime, écrit : « Ne pourrait-on par n’employer que les canons d’un seul et même calibre, de 36, par exemple ? Ces pièces ne différeraient que par leur longueur. On placerait les plus longues à la première batterie, et ainsi de suite, jusqu’aux caronades des gaillards et aux obusiers de la dunette. Les plus longues pièces devraient encore être sensiblement plus courtes que les canons ordinaires de 36. De cette uniformité naitraient les plus grands avantages. Des pièces plus maniables et plus légères pourraient être rapprochées. On multiplierait les bouches à feu, sans augmenter le nombre des canonniers, parce qu’il en faudrait moins pour manœuvrer chaque pièce. Chaque décharge d’artillerie enverrait donc à l’ennemi un plus grand nombre de projectiles, tous du plus fort calibre ; enfin toutes les pièces pourraient se servir des mêmes boulets. »

Nous pouvons le constater, la proposition de Dupin est en tout point identique à celle de Napoléon : emploi d’un seul et même calibre, avec gradations de longueur et de poids, sur nos vaisseaux. Le canon de 36 semble toutefois bien trop lourd pour pouvoir armer toutes les batteries des bâtiments de l’époque. En 1820, on décide d’ailleurs de le supprimer purement et simplement. On choisit pour le remplacer le calibre de 30, qui a l’avantage d’être légèrement supérieur au 32 anglais, tout en étant plus léger et plus rapide que l’ancien 36. Il est intéressant de noter que le remplacement du « vieux » calibre de 36, souvent critiqué, par le calibre de 30 avait déjà été proposé sous l’Ancien Régime, au milieu du XVIIIe siècle, mais également, d’après le capitaine de frégate José Muracciole, par Napoléon en 1805 (Napoléon et la marine coécrit avec Philippe Masson).

L’adoption du calibre de 30 permet réellement l’uniformisation de l’artillerie des navires de guerre français. Un rapport publié en 1821 intitulé Moyens de faire et d’appliquer des canons et caronades de 30 propose la substitution du canon de 36 à la première batterie et ceux de 24 à la deuxième batterie par les canons de 30. Les caronades de 36 seraient également remplacées par des caronades de 30. Sous l’impulsion du baron Tupinier, Directeur des Constructions, cette idée devient réalité. Progressivement, le calibre de 30 arme tous les bâtiments de la flotte, ceci avec l’emploi de pièces longues et courtes, augmenter la puissance de feu du bâtiment tout en permettant un tir plus rapide. L’ordonnance de 1838 ne prévoit ainsi que des pièces de 30 pour les vaisseaux de 120, 100, 90 et 80 canons, et pour les frégates de 60 à 40 pièces.

En 1822, Henri-Joseph Paixhans, dans son fameux ouvrage Nouvelle Force Maritime, s’interrogeait également sur l’usage de pièces de différente taille sur un même bâtiment. Selon lui, l’un des moyens d’améliorer l’artillerie navale se trouvait indéniablement dans « l’unité de système ». Mais ses idées vont bien plus loin. Dés la première partie de son ouvrage, Paixhans affirmait en effet que « de toutes les améliorations  tendant à augmenter les effets de l’artillerie actuelle de mer, celle qui donnerait incomparablement la puissance la plus grande, serait l’abandon des projectiles massifs, auxquels on substituerait des projectiles creux chargés de poudre pour faire explosion. » L’idée, pas vraiment nouvelle, allait bientot remettre en cause l’existence ce que l’on appelle aujourd’hui, parfois avec une certaine « nostalgie », la marine ancienne. Et c’est déjà une autre histoire…

Canon obusier dit « à la Paixhans », Musée de l’Armée. Ce nouveau type de bouche à feu est l’une des principales causes de la fin de la marine de guerre en bois.

Sources :
– Adams, Thomas. Artillerie et obus in Marine et technique au XIXe siècle.
– Boudriot, Jean et Hubert Berti. Artillerie de mer – France 1650-1850.
Paixhans, Henri-Joseph. Nouvelle force maritime.

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