Le bilan de la Marine française de l’Ancien Règime

Ci-dessus : la bataille de Béveziers, 1690. Par Albert Brenet. A gauche, le Soleil Royal, vaisseau amiral du comte de Tourville.

Dans ses Souvenirs d’un amiral, publiés en 1860, Edmond Jurien de la Gravière*, fameux amiral de la Marine française du Second Empire, écrit :

« De 1676 à 1782, la marine française a livré vingt et une batailles rangées ; elle n’en a perdu que trois. Dans presque toutes les autres, elle est restée maîtresse du champ de bataille. Nos défaites mêmes n’ont point eu le caractère désastreux qu’on a voulu généralement leur imputer ; le découragement qu’elles nous inspirèrent en fut la plus triste conséquence. »

Ces vingt et une batailles livrées par la Marine française sous l’Ancien Régime sont, selon le vice-amiral :

« 1° Combat de la flotte de Duquesne contre celle de Ruyter, en vue de Stromboli (8 janvier 1676). — 2° Nouvelle victoire de Duquesne sur Ruyter, mortellement blessé dans ce combat, à la hauteur d’Agosta (22 avril 1676). — 3° Combat de la baie de Bantry, livré par l’escadre de Châteaurenault à celle du vice-amiral Herbert (mai 1689). — 4° Bataille de Beveziers entre les armées navales de Tourville et de l’amiral Herbert, créé comte de Torrington (10 juillet 1690). — 5° Bataille de La Hougue, livrée par la flotte de Tourville aux flottes réunies d’Angleterre et de Hollande (29 mai 1692). L’armée française portait 3,114 canons et 19,860 hommes ; les flottes combinées, 6,994 bouches à feu et 40,675 hommes. — 6° Combat de Velez-Mulaga entre la flotte du comte de Toulouse et celle des flottes combinées d’Angleterre et de Hollande sous les ordres de l’amiral Rook (24 août 1704). — 7° Combat de la flotte franco-espagnole, commandée par le vice-amiral De Court, contre la flotte de l’amiral Mathews, en vue des lies d’Hyères (22 février 1744). — 8° Combat de Minorque entre l’escadre du marquis de La Galissonnière et celle de l’amiral Byng (20 mai 1756). — 9° Combat dans la baie de Quiberon des vingt et un vaisseaux du maréchal de Conflans contre les trente-sept vaisseaux de l’amiral Hawke (20 novembre 1759). — 10° Combat d’Ouessant entre l’armée navale du comte d’Orvilliers et celle de l’amiral Keppel (27 juillet 1778). — 11° Combat de La Grenade entre le comte d’Estaing et l’amiral Byron (5 juillet 1779). — 12° Premier combat du comte de Guichen, en vue de la Dominique, contre l’amiral Rodney (17 avril 1780). — 13° Second combat du comte de Guichen devant Sainte-Lucie contre l’amiral Rodney (15 mai 1780). — 14° Troisième combat du comte de Guichen contre l’amiral Rodney (19 mai 1780). — 15° Combat du comte de Grasse à l’entrée de la Chesapeake contre la flotte de l’amiral Graves (5 septembre 1781). — 16° Combat de la Dominique livré par les trente vaisseaux du comte de Grasse aux trente-sept vaisseaux de l’amiral Rodney (12 avril 1782). — 17° Premier combat de Suffren dans l’Inde en vue de Sadras (17 février 1782). — 18° Second combat de Suffren dans l’Inde, près de Proverdiern (12 avril 1782). — 19° Troisième combat de Suffren dans l’Inde, devant Nogapatnam (6 juillet 1782). — 20° Quatrième combat de Suffren dans l’Inde, à l’entrée de la baie de Trinquemalé (3 septembre 1782). — 21° Cinquième et dernier combat de Suffren dans l’Inde en vue de Gondelour (20 juin 1783). »

Les trois défaites sont surlignées, il s’agit de la bataille de La Hougue en 1692, celle de la baie de Quiberon (ou des Cardinaux) en 1759, et celle de la Dominique (ou des Saintes) en 1782. Cela ne veut toutefois pas dire que les dix-huit batailles restantes sont de véritables victoires. En fait, la majorité des batailles navales livrées au XVIIIe siècle sont assez indécises. La plupart du temps, les escadres se contentent en effet d’évoluer en ligne de file menée parallèlement à l’adversaire, tactique qui ne permettait jamais à l’un ou l’autre camp de prendre un avantage décisif… « Savez-vous Messieurs ce qu’est une bataille navale ? On se rencontre, on se canonne, on se sépare et la mer n’en reste pas moins salée » disait ironiquement le comte de Maurepas, qui fut secrétaire d’État à la Marine de 1723 à 1749.

On remarque que Jurien de la Gravière oublie étrangement La Praya, bataille (et victoire française) livrée le 16 avril 1781 par l’amiral Suffren. Je n’ai a priori pas noté d’autres oublis, si ce n’est quelques grandes attaques de convoi telle que celles de Vigo (17 octobre 1702) ou du cap Lizard (21 octobre 1707). N’hésitez pas à en signaler si vous en constatez…

* Jurien de la Gravière prit une part active dans les guerres de Crimée (1854) et d’Italie (1859), participa à la Commission sur la transformation de la flotte qui aboutira à la loi de programmation de 1857 (voir à ce sujet le billet La fin de la marine de guerre à voile) et commanda les forces françaises envoyées au Mexique en 1861 avant de devenir, notamment, aide de camp de Napoléon III en 1864.

Combat de Gondelour, le 20 juin 1783. Par Auguste-Louis de Rossel de Cercy (1736-1804).

Tout cela me fait penser – sans que cela ait un véritable rapport avec le sujet qui nous occupe plus haut – à une anecdote, racontée ici et là dans plusieurs écrits de la fin du XIXe siècle. Un jour de l’année 1897, sur un bateau de passage à Toulon, un capitaine anglais se vanta devant un jeune officier de marine français de commander un navire nommé Waterloo. « En France, répondit simplement le Français, nous n’avons pas assez de bâtiments pour leur donner le nom de toutes nos victoires. » C’était bien répondu et c’était vrai !

4 réflexions sur “Le bilan de la Marine française de l’Ancien Règime

  1. Oui, il manque un certain nombre de batailles, entre autres les défaites du cap Finisterre (25 octobre 1747 ; flotte anglaise, de 14 vaisseaux, commandée par Hawke ; pertes : aucun navire ; flotte française, commandée par des Herbiers de l’Estanduère, 8 vaisseaux, dont 6 perdus), et de Lagos (1759, précédant de quelques mois, et en étant en partie la cause, celle des Cardinaux du 20 novembre de la même année).

    On pourrait regretter l’allusion, sous cette forme, à une défaite de La Hougue : les forces évoquées sont celles de la prodigieuse bataille de Barfleur, le 29 mai 1692, lors de laquelle Tourville, commandant 44 vaisseaux (il avait hissé son pavillon sur le Soleil-Royal de 1669, qui devait faire quelque 1 800 tonneaux de jauge brute), repoussa la flotte anglo-hollandaise, deux fois plus forte, d’Edward Russell (vaisseau amiral : la Britannia de 1682, jaugeant 1739 tjb). Les Alliés perdirent deux vaisseaux, et Tourville n’en perdit point, ses pertes en hommes étant deux fois plus faibles que celles des ennemis. L’amiral américain Alfred Mahan, immense historien naval, estimait, à raison, que ç’avait été la plus grande victoire navale française du XVIIe siècle (à mon sens, elle fut plus remarquable que celles, plus tard, de Nelson, qui ne devait triompher que de flottes aux équipages novices et aux officiers sans formation). Vingt-neuf des vaisseaux français qui avaient combattu à Barfleur purent, dans les jours suivants, échapper à l’immense armada qui les poursuivait. Lee quinze autres furent échoués, pourven éviter la prise. Trois (dont le Soleil-Royal, alors commandé par l’héroïque chevalier de Rantot) furent incendiés par les Alliés à Cherbourg (le 2 juin 1692), six le furent sur la plage de l’Îlet (aujourd’hui îlot de Tatihou ; 2 juin 1692), et trois sur la plage de Saint-Vaast-la-Hougue (3 juin 1693).

    La propagande alliée, en mal de victoires, réunit les combats de Barfleur, de Cherbourg, de l’Îlet et de Saint-Vaast-la-Hougue et en fit deux prétendues victoires alliées : Barfleur et La Hougue.

    On ne saurait guère faire plus perfide.

  2. Deux coquilles : lire « et SIX [et non trois] sur la plage de Saint-Vaast-la-Hougue le 3 juin 1692 » [et non 1693, évidemment].

    Ainsi, sur nos quarante-quatre vaisseaux qui avaient combattu à Barfleur le 29 mai 1692, quinze, échoués pour empêcher leur prise par la centaine de vaisseaux anglais et hollandais qui les poursuivaient, furent incendiés lors des batailles de Cherbourg, de l’Îlet et de Saint-Vaast-la-Hougue (2 et 3 juin 1692).

    Louis XIV fit reconstrure en quelques mois les quinze vaisseaux que nous perdîmes à Cherbourg, à l’Îlet et à Saint-Vaast-la-Hougue, et, dès l’année suivante, Tourville reprit l’offensive. Le 27 juin 1693, à la tête d’une flotte de soixante-douze vaisseaux, il battit les 22 vaisseaux de guerre et deux cents navires marchands de l’Anglais George Rooke et du Hollandais Philips van der Goes, en coulant quatre-vingt-deux (bataille dite de Lagos – à ne pas confondre avec celle de 1759 – ou du cap Saint-Vincent – à ne pas confondre avec celle de 1797).

  3. Les défaites terribles subies par notre marine lors des guerres de la Révolution et de l’Empire furent causées par la destruction de cette institution du fait de la Révolution elle-même. Pour en mesurer les conséquences, on peut lire, de Louis Édouard Chevalier, Histoire de la Marine française sous la Première République (Hachette, Paris, 1886), ouvrage de grande qualité tombé dans le domaine public et accessible, grâce à l’université du Michigan, en version numérique.

  4. On peut lire sur le commerce colonial sous l’Ancien Régime, qui fut l’une des raisons des agressions britanniques du XVIIIe siècle, un fort intéressant article de M. Olivier Pétré-Grenouilleau paru à la page 44 du numéro de mai 2010 de la revue L’Histoire.

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