La fin du règne des vaisseaux

La flotte russe de la mer Noire sous les yeux du tsar Nicolas Ier en 1849. Peinture d’Ivan Aïvazovski (1817-1900)

Un fait (relativement) peu connu : la guerre de Crimée (1853-1856) marqua la fin de la marine de guerre à voile, et donc la fin du règne des vaisseaux de ligne !

Cette fin était en fait inéluctable depuis le début de la navigation à vapeur, durant la première partie du XIXe siècle, mais elle fut accélérée par cet important conflit opposant la Russie d’un coté, l’Empire ottoman, la France et la Grande-Bretagne de l’autre. Elle se joua en plusieurs actes.

L’histoire commence ainsi : en 1853, le tsar Nicolas Ier voulant accéder à la mer Méditerranée et dépecer l’empire Ottoman, cet « homme malade, très malade », ordonne l’occupation des provinces moldo-valaques et la destruction de la flotte turque.

La bataille de Sinope, 1853. Peinture d’Ivan Aivazovsky (1817-1900)

Premier acte. Le 30 novembre 1853, une escadre ottomane est anéantie par les Russes lors de la bataille de Sinope.

Les navires russes sont armés de canons-obusiers « à la Paixhans ». Contrairement aux canons ou caronades antérieurement utilisés, bouches à feu tirant des boulets massifs ou de la mitrailles, le canon-obusier lance des boulets explosifs particulièrement dévastateurs. A Sinope, les canons-obusiers sont effroyablement efficaces et les Ottomans subissent des pertes très importantes : 2000 marins sont tués sur 4200 !

En France, cette nouvelle artillerie navale, « destinée non à armer les vaisseaux, mais à les détruire » fut pensée par un officier de l’armée de terre, Henri-Joseph Paixhans, dés 1822. Son utilisation imposera bientôt le blindage des navires de guerre !

La bataille de Sinope, 1853. Peinture d’Ivan Aivazovsky (1817-1900)

Deuxième acte. Peu après la bataille de Sinope, la France et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à la Russie. Les Alliés décident d’attaquer principalement en Crimée. Ils réunissent une importante escadre chargée de transporter un corps expéditionnaire de 60 000 hommes en mer Noire.

Le 22 octobre 1853, l’escadre franco-britannique se dirigeant vers la mer Noire est bloquée devant le détroit des Dardanelles pendant plusieurs jours à cause des vents et courants contraires. Le vaisseau amiral français la Ville de Paris est l’un des rares à pouvoir franchir le détroit grâce au remorquage du 90 canons le Napoléon, vaisseau à vapeur flambant neuf – le premier à être doté d’une hélice – conçu par l’ingénieur Dupuy de Lôme.

Le vaisseau amiral britannique HMS Britannia, qui n’est pas à vapeur, doit attendre une semaine, honteux, un temps favorable pour passer et rejoindre son équivalent français.

Le vaisseau le Napoléon (1850)

Troisième acte. Le 17 octobre 1854, la flotte alliée arrivée devant Sébastopol bombarde les forts protégeant le port russe. Les navires franco-britanniques, en bois, subissent d’importants dommages durant cette attaque inefficace. (Lire l’article Le bombardement de Sébastopol en 1854 sur Trois-Ponts!)

Dans son monumental ouvrage La marine de Napoléon III, Michèle Battesti écrit que cette journée « marque un tournant dans l’histoire de la guerre sur mer dans la mesure où elle constitue une des dernières représentations des vaisseaux en bois. Leur obsolescence […] est désormais irréfutable. »

Le bombardement de Sébastopol, 1854. Peinture d’Adrien Champel (1807-?)

Quatrième acte. Un an après l’attaque ratée de Sébastopol, le 17 octobre 1855, seules trois batteries flottantes (cuirassées) françaises – nommées la Tonnante, la Dévastation et la Lave – suffisent pour réduire sous silence la forteresse russe de Kinburn.

En seulement quatre heures, trois navires cuirassés parviennent à faire mieux qu’une escadre de vingt-sept grands vaisseaux en bois. Pour Michèle Battesti, « il n’était dés lors plus question d’envoyer d’autres bâtiments que des forteresses de fer contre des forteresses de pierre. »

Une batterie flottante française en 1854

L’ensemble de ces évènements amenèrent les puissances navales de l’époque à conclure que la marine de guerre à voile et en bois avait fait son temps. Certains l’avaient certes compris depuis plusieurs décennies – citons notamment le capitaine de frégate français Merigon de Montgéry qui écrivait dés 1819 : « Dans peu d’années, les bâtiments à vapeur seront les seuls employés à la guerre » – mais de toute évidence la guerre de Crimée confirma cette idée.

Dés 1857, c’est à dire au lendemain du conflit, les marines française et britannique cessèrent de considérer les navires à voile comme navires de guerre. Les deux puissances motorisèrent leurs vaisseaux anciens et conçurent de nouveaux vaisseaux à vapeur.

Deux ans plus tard, en 1859, la France lança la frégate cuirassée la Gloire. Conçue par l’ingénieur Dupuy de Lôme, soutenu par Napoléon III, la Gloire est considérée comme étant le premier cuirassé de haute mer de l’histoire. En réponse, les Britanniques lancèrent en 1860 le HMS Warrior, à coque en fer. Le règne des cuirassés commençait, celui des vaisseaux était bel et bien terminé…

5 réflexions sur “La fin du règne des vaisseaux

  1. Très instructif et même passionnant !
    Cependant, même si ce n’est pas le sujet principal, j’aurais apprécié un court rappel sur les conséquences de la guerre de Crimée …

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