Chroniques d’un marin de l’Hermione – 5

« Un noble navire, empreint de grandeur mais aussi d’une certaine mélancolie. Il en est ainsi des nobles choses. » Moby Dick

Ces années d’errance prenaient enfin un sens. Je commençais enfin à mettre des images sur ces lignes issues des livres que je dévorais avidement depuis des années. Aucune image, aucune photographie, aucun texte ne pourra – à mon prétentieux avis – retransmettre les sensations que je vécus lors de ces deux premières semaines. Comment décrire ce choc alors que vous êtes à la barre, que le navire s’élève sur la vague, et s’écrase finalement en une terrible secousse, vous remuant jusqu’au tréfonds de votre être ? Ne vous méprenez pas, j’étais encore à ce moment, dans une sorte de mélange étrange : peur et excitation se livraient bataille en moi, et ces deux premières semaines furent intenses et éprouvantes, au point que je pensais un moment abandonner, larguer le navire, et rentrer chez moi la queue entre les jambes.

Je n’eus pas à me plaindre de mon tiers, et encore moins de mes horaires. Je fis la connaissance d’Antho, notre chef, vétéran du Shtandart, du Belem, ayant à ce moment des vues sur le Stad Amsterdam, et qui deviendra par la suite un ami proche. Kenan, également, notre officier chef de quart, issu d’une longue lignée de marins bretons aux noms aussi poétiques que compliqués à écrire (coucou Ingwenog).

Malgré nos exploits en escales, ne vous y trompez pas : la rigueur à bord est quasi-militaire sur certains points, et on ne déconne pas avec la sécurité. Le feu, de base, est l’ennemi du marin, créature composée à 70% d’eau salée. Sur un navire en bois, cette méfiance est multipliée, et prise très au sérieux, d’autant plus quand certains membres d’équipages sont en mer pour la première fois. Chaque heure, l’un d’entre nous doit donc parcourir la coque dans son intégralité, afin de prévenir tout risque. Nous fûmes formés à la veille également, l’officier de quart ne voyant presque rien quand les voiles sont établies, nous avons toujours quelqu’un de faction non loin de l’étrave pour repérer navires, dangers divers, ou touristes trop entreprenants. Certains eurent le malheur de faire la connaissance du mal de mer. Chacun est plus ou moins sensible à ce phénomène, et les remèdes sont aussi divers que plus ou moins efficaces… Comprimés, bracelets d’acupuncture, gingembre, chacun y va de sa méthode et de son idée. Pour ma part, je n’ai jamais eu trop à me plaindre, mais si je ne suis pas allé en mer depuis quelques temps, et que la furie nous prend dès le premier jour, et bien je serai groggy pour quelques heures. Ma théorie est que certains ont tellement peur de subir les effets, qu’ils se retournent eux-même les boyaux de stress à s’en rendre malade de leur propre chef. Mais ce fléau donne aussi lieu à quelques bonnes tranches de rigolade.

À cette occasion, laissez-moi donc vous conter l’histoire d’Enora.

Enora a rejoint L’Hermione en cette année 2016, et c’est la plus jeune du bord à ce moment-là. Et comme beaucoup d’autres, elle n’est pas épargnée par le mal. Le pire endroit où se trouver lorsque l’on est atteint par cette affliction est le gaillard d’avant, non loin de l’étrave. Les mouvements du navire y sont démultipliés, et les effets sur nos estomacs aussi. Alors que nous discutions avec une autre collègue, Enora se jeta contre la lisse, dans un gargouillis guttural digne des pires saloperies sorties de l’imaginaire de Lovecraft, et commença son offrande aux abîmes. Nous eûmes juste le temps de l’agripper par le harnais afin qu’elle n’évite de passer par-dessus bord et de la réconforter comme nous pûmes. C’est alors qu’un rire phénoménal nous parvint à ma collègue et moi-même provoquant notre étonnement, et un fou rire de notre part aussi quand nous en comprîmes les raisons.

Voyez-vous, par moments, Enora porte des lunettes, et quand celles-ci ne sont pas à poste sur son nez, elles pendent autour de son cou, rattachées par un cordon. Et donc, quand Enora débuta son offrande, celles-ci se retrouvèrent…Oui, parfaitement. C’est donc une jeune femme hilare qui nous montra une paire de lunette dégoulinante des restes d’un repas à peine digéré. Chez Sea Shepherd, nous avions un proverbe : « Il y a trois étapes dans le mal de mer : celle où tu penses que tu vas mourir, celle où tu espères que tu vas mourir, et celle où tu réalises que tu ne vas pas mourir. »

Nous passâmes ces deux premières semaines de mer à nous familiariser avec le bord. Je découvris la barre, et la rigueur à tendance militaire de certains ordres, ce qui n’était pas pour me déplaire. L’un de nos premiers soirs de mer, nous eûmes droit à un spectacle saisissant. La foudre, dans tous les sens, des nuages aux formes que je n’avais jamais vues, des couleurs… Jaune était l’horizon, cobalt était le ciel, chargé d’électricité. Les éclairs, partant à l’horizontal par moments, nous entouraient de toute part, et tandis que nous, néophytes, étions exaltés par cette démonstration de force, les vrais marins eux, savaient que le plus gros paratonnerre du coin était une réplique calant 52 mètres de tirant d’air.

Ces premiers jours en mer furent parmi les plus compliqués. Je n’arrivais pas à trouver ma place, n’arrivais pas à me repérer dans cette cathédrale de bois et de cordages, et j’avais l’impression de ne pas réussir à m’intégrer à cette bande de fous. Mon appareil photo n’y était pas pour rien non plus. A force de vouloir capturer chaque instant et chaque personne, j’en devenais invasif, intrusif, et me retrouvais souvent à mitrailler alors que les autres étaient à la manœuvre, me mettant ainsi moi-même à l’écart, mais je parvins malgré tout à tirer quelques perles de ces premiers jours.

Le 26 juin, nous fîmes halte à quelques miles de Royan, où nous passâmes une partie de la nuit, devant un feu d’artifice en notre honneur, que nous remerciâmes en chantant comme nous pouvions. Ces premiers jours furent aussi l’occasion de découvrir un phénomène qui ne me lâchera plus jamais, qu’importe le navire et l’endroit, et que j’appellerai au bout d’un moment le « R.P.P », pour Réflexions Personnelles Profondes. À chaque sortie en mer, je finirai fatalement par me renfermer sur moi-même, essayant de faire taire mes pensées dans la lecture, la musique, et me plongeant dans un mutisme intimidant pour certains. Cela passera généralement à l’escale suivante.

Mais ces moments sombres me permirent également de découvrir l’endroit qui pour beaucoup est notre préféré du bord : la Sainte-Barbe.

Historiquement, cet endroit servait au stockage de la poudre. Nous y trouvions également la cabine de l’aumônier, ainsi qu’une seconde cabine, et surtout le Timon, notre appareil à gouverner, actionné par la barre à roue, deux ponts plus haut. Désormais, le médecin de bord occupe la cabine de l’aumônier (qui a malgré tout conservée sa grille de confessionnal), à tribord. La maître-voilière occupe désormais l’autre, à bâbord, et elle y ajouta son atelier pas loin. Notre hôpital y trouve également ses quartiers, et à défaut de poudre, nous y stockons maintenant les munitions pour nos tirs quand nous entrons au port, car nous avons simplement envie d’allumer le premier navire croisant notre route. Mais surtout, nous y avons installé la bibliothèque, pas mal de canapés, tapis, coussins en tous genre, et c’est désormais devenu notre lieu de repos / échange / lecture attitré. Quel exercice improbable que de se plonger dans un livre, et d’avoir l’énorme pièce de bois du timon qui se balade quelques centimètres au-dessus de notre tête, surtout quand celle-ci est anormalement plus haute que la moyenne. C’est également un très bon endroit pour découvrir les êtres, que ce soit en leur parlant ou juste en les observant.

Nous passâmes le Raz de Sein quelques jours après notre halte à Royan, le Menton de la France selon l’un de nos officiers et commençâmes à nous diriger vers les contrées Malouines, que nous atteignîmes le 1er juillet 2016.

Jeff

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