Manoeuvres navales à Toulon, juillet 1777

Il y a 250 ans, le 4 octobre 1770, fut lancé à Lorient le vaisseau de 74 canons la Victoire, construite d’après les plans d’Antoine Groignard, ingénieur-constructeur solliès-pontois (Var) de grande réputation qui avait construit quelques années auparavant les vaisseaux de 100 canons la Bretagne – probablement le meilleur trois-ponts français de son temps – et de 80 canons la Couronne, également très réussi.

Les plans utilisés pour la Victoire furent les mêmes que ceux du 74 canons le Bien Aimé, lancé à Lorient un an auparavant, en 1769. Construits l’un et l’autre pour la Compagnie des Indes, ils furent rachetés par le roi Louis XVI en prévision de la participation de la France dans la guerre pour l’indépendance américaine.

La Victoire fut commandée par le chevalier d’Albert Saint-Hippolyte. Le 1er mai 1779, elle aida à la capture de la frégate britannique HMS Montreal par le 74 canons la Bourgogne, qu’elle accompagnait au large de Gibraltar. Au sein de l’escadre du comte de Guichen, elle prit part à la bataille de la Martinique le 17 avril 1780, puis au sein de l’escadre du comte de Grasse, à la victoire décisive de la baie de Chesapeake, le 5 septembre 1781. Désarmée après la guerre en 1782, elle fut condamnée et démolie en 1792.

La Victoire est représentée sur une œuvre du Musée national de la Marine, peinture réalisée par le chevalier de Flotte Saint Joseph et intitulée Manœuvres navales à Toulon, juillet 1777. Celle-ci mérite un bref commentaire.

En 1777, l’empereur du Saint-Empire Joseph II vint en France visiter les principaux ports et arsenaux du royaume en vue de la guerre d’Indépendance américaine. Après s’être arrêté à Brest, Lorient, Nantes, Rochefort et Bordeaux en juin, l’empereur arriva à Toulon en juillet, où il fut accueilli par le frère du roi, le comte de Provence, futur Louis XVIII.

La peinture de Flotte Saint Joseph, réalisée peu après l’évènement, représente la flotte du Levant paradant pour l’occasion sous les yeux d’un public nombreux. Le vaisseau au centre de l’œuvre, plus grand et plus richement décoré que les autres, domine la scène. En zoomant sur celui-ci, on peut aisément lire le nom inscrit à sa poupe : la Victoire.

On s’étonne de constater que le vaisseau représenté est un trois-ponts – disposant par définition de trois batteries continues et couvertes – alors que la Victoire était un vaisseau deux-ponts de 74 canons. L’artiste a-t-il pu confondre ce dernier avec un vaisseau trois-ponts présent dans la rade ?

En 1777, la Marine française comptait deux vaisseaux trois-ponts : la Bretagne et la Ville de Paris. Les deux bâtiments se trouvaient alors à Brest et avaient d’ailleurs été visités par Joseph II quelques semaines auparavant. Un troisième trois-ponts, le Royal Louis (1759), se trouvait également à Brest, mais celui-ci était désarmé et sur le point d’être rayé des listes.

On comprend dés lors qu’en 1777, aucun trois-ponts ne se trouvait à Toulon. Les principaux vaisseaux présents étaient les 80 canons le Tonnant et le Languedoc, des deux ponts. La Victoire faisait également partie des navires de cette escadre. Mais alors pourquoi Flotte Saint Joseph a-t-il représenté un trois-ponts sur son œuvre ? Et pourquoi l’avoir nommé la Victoire ? On ne peut que supposer que l’artiste choisit le nom La Victoire pour son fort symbole en vue de l’importante guerre à venir. Un « simple » vaisseau deux-ponts ne pouvait en outre représenter la puissance de l’escadre de Toulon, l’artiste a donc préféré représenter un fier trois-ponts, vaisseau de prestige par excellence, une fois encore pour le symbole.

Toujours est-il que cette absence de vaisseau de premier rang à Toulon à la veille de l’entrée en guerre de la France dans la guerre d’Indépendance américaine expliqua la mise en chantier dans cet arsenal de deux vaisseaux de ce type en 1779 et 1780 : le Terrible et le Majestueux, rapidement construits par l’ingénieur Joseph Marie Blaise Coulomb et lancés respectivement en 1780 et 1781. Et c’est déjà une autre histoire !

Sources :
– Boudriot, Jean. Les vaisseaux de 74 à 120 canons
– Henwood, Annie. L’empereur Joseph II à la découverte de le marine et de la France de l’Ouest (juin 1777), dans Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest Tome 91, numéro 4, 1984
– Roche, Jean-Michel. Dictionnaire des bâtiments de la flotte de guerre française de Colbert à nos jours

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