La prise de l’Ambuscade par la Bayonnaise (1798)

Le 14 décembre 1798, à 120 milles de l’île d’Aix, la corvette française la Bayonnaise, commandée par le lieutenant de vaisseau Edmond Richer, qui ramène de Cayenne à Rochefort un détachement de 30 soldats de l’ex-régiment d’Alsace, est chassée par la frégate anglaise Ambuscade, commandée par le capitaine Henry Jenkins, qui arrive à porté au milieu de la journée. L’Ambuscade lâche une première bordée, à laquelle la Bayonnaise réplique. Après une heure de combat environ, une pièce de 12 explose dans la batterie principale de la frégate anglaise, provoquant d’importants dégâts, un début d’incendie et une certaine panique dans la batterie, qui cesse de tirer. L’origine de cette explosion est un mystère. Défaut mécanique, erreur de chargement, ou coup au but de la Bayonnaise ?

Toujours est-il que la Bayonnaise, en très mauvais état et ayant subies de lourdes pertes dont le commandant et son second, tous deux blessés, profite de la confusion pour tenter de s’échapper, suivie tant bien que mal par la frégate anglaise. Après une heure de poursuite, l’Ambuscade parvient finalement à rattraper la Bayonnaise. Celle-ci, ne pouvant plus refuser le combat, manœuvre alors pour éperonner et aborder la frégate anglaise, qui est sur le point de dépasser la corvette française afin de la prendre en enfilade. L’initiative de l’abordage viendrait des officiers du contingent de soldats, le chef de bataillon Lerch et le capitaine Aimé, qui auraient convaincu le dernier officier de marine français encore au poste de combat, l’enseigne de vaisseau Ledanseur, du succès de la manœuvre. Cette dernière réussit effectivement et la Bayonnaise éperonne, de son beaupré, l’Ambuscade sur son tribord arrière, à la hauteur du gaillard. Très rapidement, les marins et soldats français sautent sur le navire anglais. Dans le même moment, des soldats juchés sur le beaupré de la Bayonnaise, arrosent du feu de leur mousqueterie le gaillard d’arrière de l’Ambuscade et essuient une riposte en règle des fusiliers-marins britanniques, les Royal Marines, en garnison sur le navire anglais.

Malgré l’infériorité numérique, les Français semblent rapidement prendre l’avantage. Les officiers anglais tombent les uns après les autres. Le capitaine Jenkins, commandant de la frégate anglaise, est très vite gravement blessé par une balle de mousquet qui lui explose la tête de fémur et est évacué du pont. Le commandant en second de l’Ambuscade, le premier lieutenant Maindon, est également touché, il est transporté à l’infirmerie et y décède rapidement. Le lieutenant Sinclair, qui commande les Royal Marines, reçoit une balle dans la cuisse et une autre dans l’épaule qui le mettent hors de combat et nécessitent son évacuation. Pour couronner le tout, un incendie est signalé dans les appartements à l’arrière de la frégate anglaise. L’équipage, craignant une explosion de la soute à munitions, reflue paniqué vers le gaillard d’avant du navire et s’y barricade, en dépit des exhortations du commissaire du bord, W.B.Murray, seul officier encore debout. Les Français envahissent de plus en plus le pont de l’Ambuscade et, après un corps à corps d’une demi-heure environ, se rendent maîtres de la frégate.

Combat entre la corvette française la Bayonnaise et la frégate anglaise Ambuscade, 17 décembre 1798. Par Jean-François Hue, 1801.

Les pertes sont sévères dans les deux camps, les Français comptent 30 morts et 130 blessés, les Anglais 10 morts et 110 blessés. Les avaries sont, elles aussi, considérables. A l’abordage, la corvette a perdu son beaupré, et la frégate son mât d’artimon. Les deux navires sont à peine séparés que le grand mât et le mât de misaine de la Bayonnaise s’écroulent. Richier et plusieurs de ses officiers et membres d’équipage passent sur l’Ambuscade. La prise, remorquant son vainqueur, atteint l’île d’Aix le 16 décembre.

L’état-major et l’équipage de l’Ambuscade bénéficient d’une libération sur parole, ou d’un échange de prisonniers, et sont rapatriés en Angleterre dès 1799.

En Angleterre, le capitaine Jenkins, ainsi que les survivants de l’état-major et l’équipage sont traduits en cour martiale suite à la perte de leur navire, en août 1799, mais acquittés pour « concours de circonstances exceptionnelles » (26 au 28 août 1799 à bord du HMS Gladiator à Portsmouth). La presse anglaise tente de minimiser l’exploit de la corvette française : volonté de surévaluer les caractéristiques du navire français, l’effectif de son équipage et, à l’inverse, de sous-estimer autant que possible ces mêmes éléments pour la frégate anglaise. L’explosion du canon dans la batterie et l’incendie à la poupe ne sont dus qu’à la malchance, en aucun cas à l’action du Français ; l’accent est mis sur une mauvaise ambiance à bord de l’Ambuscade, excuse fort opportune qui trouve son origine dans les mutineries de la Royal Navy de 1797 ; son équipage est décrit comme un rassemblement de gibiers de potence, de pauvres hères extraits des geôles anglaises et de mousses et novices inexpérimentés. Nous noterons cependant que, quelques jours avant sa rencontre avec la Bayonnaise, ce même équipage venait de capturer deux prises.

En France, le lieutenant de vaisseau Richer est promu capitaine de vaisseau, sautant ainsi deux grades d’un coup. Le Directoire ordonne, au Bureau des Prises, le payement en récompense, en sus des parts de prise normales, d’une prime supplémentaire de 3500 francs par canon long et caronade comptabilisés à bord de l’Embuscade. Ces primes sont réparties entre officiers et équipage. La frégate Ambuscade est réintégrée, après réparations, dans la Marine française, sous le nom de l’Embuscade. Elle sera capturée par les Britanniques en 1803, peu de temps après la rupture de la Paix d’Amiens.

Gravure de Pierre Ozanne représentant la frégate Ambuscade en train de remorquer vers Rochefort la Bayonnaise, lourdement touchée mais victorieuse. Ozanne n’hésite pas à représenter la frégate anglaise deux fois plus longue avec une mâture deux fois plus haute que le bâtiment français. Cette différence de taille entre les deux navires est bien entendu très exagérée.

Le Moniteur est relativement mesuré dans l’annonce de cet « exploit », on peut y lire dans l’édition du 25 décembre 1798 :

« Nous apprenons au moment même qu’une de nos corvettes portant 18 canons de petit calibre vient de prendre une frégate anglaise de 36 canons de calibre supérieur. Le combat de la manœuvre ne pouvait être dans cette rencontre que défavorable aux Français. Ils ont monté audacieusement à l’abordage, et se sont emparés, à la baïonnette, du vaisseau ennemi qu’ils ont conduit heureusement à Rochefort. Marins français, à l’abordage ! »

Et le 27 décembre :

« La corvette la Bayonnaise, portant 20 canons de 8, commandée par le citoyen Edmond Richer, lieutenant de vaisseau de la République, revenait de Cayenne, et n’était qu’à 25 ou 30 lieues des côtes de France, lorsque, le 24 frimaire dernier, elle fut attaquée par la frégate anglaise l’Embuscade, de quarante-deux pièces de canon, dont vingt-six de 16 en batterie, huit de 8 sur les gaillards, et six obusiers de 36.

Le combat durait depuis trois heures sans être décisif, mais la frégate ennemie cessant son feu pendant un instant, força de voiles pour gagner le travers de la Bayonnaise qu’elle engagea de nouveau à demi-portée de fusil. L’action devint terrible : la position de la corvette française au vent de l’ennemi, décida le lieutenant de vaisseau, Richer, à tenter l’abordage ; il avait déjà fait prendre les dispositions nécessaires, lorsqu’un cri général de l’équipage demanda cette manœuvre. « Je compte assez sur votre bravoure et sur votre attachement à la Patrie pour me rendre à vos désirs » leur dit le brave Richer : il exécute aussitôt cet audacieux projet. Dans le choc des deux bâtiments, le mât de misaine de la corvette tombe sur le gaillard de la frégate et présente une espèce de pont sur lequel nos marins se précipitent pour passer à bord de l’ennemi. Les Anglais, chassés d’abord du gaillard d’arrière, se retranche sur le gaillard d’avant et les passe-avant, et en moins d’une demi-heure, ils en furent, débusqués et forcés de se rendre.

La Bayonnaise a perdu tous ses mâts dans cet engagement ; elle était hors d’état de naviguer, mais son équipage a monté l’Embuscade, et cette frégate soumise a conduit, dans le port de Rochefort, son vainqueur à la remorque. Le commandant Richer a le bras fracassé : on craint l’amputation [Richer perdra effectivement son bras].

Un petit mousse, domestique de onze à douze ans, s’est signalé dans cette affaire : il suit son officier à l’abordage [probablement l’enseigne de vaisseau Ledanseur] ; le voyant tomber à ses pieds, il saute sur ses pistolets et il brûle la cervelle à l’officier anglais, qui venait de tuer son maître. »

Courage de Sarrazin Guichou, Mousse, âgé de 12 ans proclamant en se battant sur le pont de l’Ambuscade : « Mon Officier est mort, je le vengerai ». Estampe de L. F. Labrousse, dessinateur et graveur de la fin du 18e siècle.

Par un arrêté du 15 pluviôse an VII (4 janvier 1799), le directoire exécutif, sur le rapport du ministre de la marine, accorde « de l’avantage aux hommes qui s’était distingués dans l’action » :

« Art.I. Les citoyens François Corbie, Jean-François Guigner, blessés dans l’action, Michel-Auguste Frouin, et Robert-Thomas Pottier-Lahousaye, tous quatre enseignes de vaisseau, et ayant commandé successivement, sont nommés lieutenants de vaisseau.

II. Le C. Gantois, lieutenant en second de la cinquième demi-brigade d’artillerie de la marine, commandant le détachement, est fait lieutenant en premier ; et le citoyen Viaud, sergent du même corps, lieutenant en second.

III. Le C. Henri Lerch, ci-dev. chef de bataillon au 53e régiment, passager à bord, est rétabli dans son emploi de chef de bataillon ; les citoyens Nicolas Aimé, lieutenant, et Georges Kinzelbach, sergent-major au même régiment, sont nommés, le premier au grade de capitaine, et le second à celui de sous-lieutenant.

IV. Le C. Pierre Maillard, armurier, blessé aux reins, recevra un secours provisoire de deux-cents francs, et sera avancé si ses blessures lui permettent de continuer ses services.

Il sera payé une somme provisoire aux familles des citoyens Touvenin, faisant fonction de caporal, et Sarazin Guichou, mousse, et une de deux cents francs à celle des marins et soldats tués dans l’action. »

Estampe de Ledoyen d’après un dessin de Pierre Ozanne.

Sources :
– Brayer de Beauregard, Jean-Baptiste Louis. L’honneur français, ou, Tableau des personnages qui, depuis 1789 jusqu’à ce jour, ont contribué a quelque titre que ce soit, à honorer le nom français.
– Dupont, Maurice. La Bayonnaise dans le Dictionnaire Napoléon, publié sous la direction de Jean Tulard.
– James, William. Naval history of Great Britain.
– Ladebat, Philippe de. 14 décembre 1798 : prise de la frégate anglaise HMS Ambuscade par la corvette française la Bayonnaise.
– Troude, Onésime. Batailles navales de la France.
– Viaud, Jean-Théodore. Histoire de la ville et du port de Rochefort.

10 réflexions sur “La prise de l’Ambuscade par la Bayonnaise (1798)

  1. C’est véritablement un tableau des plus magnifiques que l’on peut voir au musée de la Marine de Paris. Lorsque l’on se rend compte du travail des détails sur le dessin préparatoire, on ne peut qu’être subjuguer par sa qualité et la volonté de démontrer la force des Français qui malgré leur infériorité face aux Anglais, assez courante d’ailleurs, ont le courage de tout tenter pour vaincre. Cela me rappel la prise du Kent par Surcouf. Très bel article.

  2. Encore bravo et merci pour la rédaction de cet article. On s’y croirait ! Et votre récit fourmille de détails qui nous donnent non seulement des précisions historiques, mais aussi des informations passionnantes dont notre cerveau se souvient encore pendant des heures… Marins français, votre honneur est préservé pour l’éternité !

  3. Je suis fier de découvrir, grâce à vous, les exploits de mon aïeul Henri LERCH dont les souvenirs familiaux se limitaient à une jolie miniature…. Bravo pour cet excellent article.

  4. Du fait du lien que vous donnez, votre commentaire a automatiquement été mis dans les « indésirables » comme « spam » et ce n’est que par hasard que je viens de tomber dessus. C’est ce qui explique sa validation et mise en ligne près de deux semaines après sa rédaction… Bref, vous avez parfaitement raison, votre article, très complet, a largement sa place dans les sources. Mea culpa !

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