La Bretagne : origine d’un nom prestigieux dans la Marine française

Mise à l’eau à Lorient en septembre 2016, la Bretagne, cinquième frégate multi-missions (FREMM) de la Marine nationale, a récemment été admise au service actif, en décembre 2018. L’occasion de rappeler que ce nom, la Bretagne, qui a été porté par de nombreux navires de la Marine française, souvent de première importance, tire son origine d’un vaisseau à trois-ponts construit sous l’Ancien Régime.

Vue de l’intérieur du Port de Brest (1795), par Jean-François Hue. On y distingue 3 vaisseaux trois-ponts de 110 canons : la Bretagne (à l’extrême gauche) et le Républicain, en armement, ainsi que l’Invincible, dans la forme de radoub, à à droite.

La guerre de Sept Ans (1756-1763) fut très dure pour la France, et particulièrement pour sa marine. Dans un mémoire de 1765, le duc de Choiseul décrit l’état dans lequel il la trouva et les décisions qu’il prit pour y remédier en octobre 1761, lorsqu’il fut nommé ministre de la Guerre et de la Marine : « Le peu qui restait dans les magasins était à l’encan, on n’avait pas de quoi ni radouber ni équiper les vaisseaux qui avaient échappé au combat de M. de Conflans. La marine devait partout, n’avait pas un sou de crédit… La finance ne pouvait rien me fournir. J’imaginais le don gratuit des vaisseaux. Je risquais ce moyen vis-à-vis des États du Languedoc qui se tenaient. Il réussit et de là, tous les corps de l’État qui, deux ans avant, avaient porté leur vaisselle à la monnaie avec réticence, s’émurent, par mes insinuations, au point que j’eus librement 18 millions de livres dans l’année pour la marine de Votre Majesté. »

La construction de dix-sept vaisseaux et une frégate fut ainsi financée par la bonne volonté des villes, provinces et corps constitués : le Languedoc (80 canons) ; la Ville de Paris (à l’origine de 90 canons), dont le nom indique également suffisamment l’origine ; l’Artésien (64), financé par les États de l’Artois ; le Saint-Esprit (80), par l’ordre du Saint-Esprit ; le Six Corps (74), par les marchands de Paris ; le Marseillais (74), par la chambre de commerce de Marseille ; le Citoyen (74), par l’Armée ; la Bourgogne (74), par les États de Bourgogne ; le Diligent (74), par les régisseurs de la Poste ; le Zélé (74), par les receveurs généraux des finances ; l’Union (64), provenant d’offres diverses ; la Provence (64), par les États de Provence ; le Flamand (54), par les États de Flandre ; la Ferme (54) et l’Utile (54), par les fermiers généraux ; le Bordelais (54), par le parlement et la ville de Bordeaux ; et la frégate la Bayonnaise, par la ville de Bayonne.

Le 1er septembre 1762, les États de Bretagne, présidés par l’évêque de Rennes, décidèrent d’offrir un vaisseau à la Marine royale. Le lieutenant de vaisseau Jean-Claude Louis de Quelen fut immédiatement envoyé à Versailles pour faire au connaitre au Roi et au ministre cette résolution. Il fut reçu par Louis XV le 5 septembre et, de retour dés le 9, il porta plusieurs lettres du Roi et du duc de Choiseul. La réponse du Roi était brève :

« De par le Roy,
Très chers et bien aimés, nous avons appris avec bien du plaisir l’offre que vous avez délibéré de nous faire d’un vaisseau de cent pièces de canons et le don gratuit que vous nous avez accordé et nous sommes bien aises de vous témoigner l’extrême satisfaction que nous avons de ces nouvelles marques de votre zèle et de votre affection comme aussi de vous assurer que que nous ne désirons rien tant que de procurer à nos sujets de notre pays et du duché de Bretagne les soulagements et les avantages qu’ils ont lieu d’espérer de notre bonté ; et la présente n’étant à autre fin nous ne la ferons pas plus longue ; Donné à Versailles le 7 septembre 1762. »

Quelques conditions, si l’on peut dire, furent toutefois posées par les États de Bretagne : à l’instar de la Ville de Paris alors en construction à Rochefort, le vaisseau devait être un navire de premier rang, à trois ponts ; il devait être nommé la Bretagne, et non les États de Bretagne ; son futur équipage devait entièrement être breton ; et il devait être construit à Lorient, dans les chantiers de la Compagnie des Indes.

De telles exigences étaient inhabituelles. Jusqu’alors, les financeurs ne gardaient pas la main mise sur le projet, ils se contentaient de payer les frais de construction du navire et la Marine s’occupait de la mise en chantier et de la construction de celui-ci.

Le duc de Choiseul accepta non sans quelques réticences les conditions ainsi posées : il aurait préféré que le navire offert soit un deux-ponts de 80 canons, accompagné d’une frégate, et qu’il soit mis en chantier à Brest, sous dépendance directe de la Marine royale, et où les installations étaient bien plus appropriées pour la construction d’un vaisseau de cette importance.

La préférence du ministre pour un modeste deux-ponts de 80 canons, plutôt que pour un trois-ponts de plus de 100 canons, pouvait sembler paradoxale. Elle s’expliquait pourtant très bien par la mauvaise réputation des vaisseaux à trois-ponts durant cette période, jugés trop lourds avec des faibles qualités à la mer. Le 80 canons jouissait alors au contraire d’une excellente réputation. Pour autant, il n’avait pas le prestige d’un trois-ponts ! (L’Homme a toujours eu une attirance pour ce qui est grand et gros…) Finalement les États de Bretagne eurent le dernier mot. Le vaisseau sera bien un trois-ponts, il sera mis en chantier à Lorient et il se nommera la Bretagne ! Attention toutefois, il ne devra pas être plus fort que le Royal Louis (1758), selon une tradition datant du règne de Louis XIV…

Représentation de la Bretagne (1782) qui serait conservée au Peabody Essex Museum, Salem, Massachusetts

Le projet fut long à établir, notamment du fait de la multiplication des intervenants. On s’arrêta enfin, le 12 février 1764, sur les plans proposés par l’ingénieur Antoine Groignard, qui dût les modifier à plusieurs reprises, d’un navire de 182 pieds (59 mètres environ) et portant 100 canons, 94 en ses trois batteries et 6 sur le gaillard arrière. Par la suite, son artillerie sera portée à 110 canons, avec la construction d’un gaillard avant et l’augmentation de sabords au gaillard arrière.

La construction du navire à Lorient, commencée durant la seconde moitié de l’année 1764, fut calamiteuse. De toute évidence, le chantier de Lorient n’était pas adapté. Les États de Bretagne finirent par reconnaitre qu’ils étaient dépassés par les difficultés inhérente à la construction d’un tel navire. Au début de l’année 1765, la Marine royale reprit donc à son compte la construction du vaisseau et le 23 mars, les autorités brestoises obtinrent de Choiseul les ordres nécessaires pour que le chantier soit déplacé dans leur port. La partie commencée fut ainsi démontée et plusieurs flûtes furent utilisées pour le transport de Lorient à Brest.

La Bretagne fut enfin lancée le 24 mai 1766 ! La fin de sa construction se poursuivit toutefois très lentement, avec plusieurs périodes d’arrêt. Ce fut finalement sous le règne de Louis XVI, en 1777, que le chantier se termina véritablement, après une refonte aux 2/3. Le vaisseau fut armé peu avant l’entrée en guerre de la France dans la Guerre d’Indépendance américaine. Durant ce conflit, la Bretagne combattit notamment durant la bataille d’Ouessant, le 27 juillet 1778, avec la marque du Comte d’Orvilliers. Elle y rencontra d’ailleurs le fameux Victory britannique, qui combattait lui aussi pour la première fois.

Rebaptisée le Révolutionnaire durant la Révolution, en octobre 1793, le vaisseau participa à la bataille du 13 prairial an II (1er juin 1794), au cours de laquelle il fut gravement endommagé et évita de justesse la capture, puis à la catastrophique campagne du Grand Hiver (24 décembre 1794 au 3 février 1795). Il fut rayé des listes peu après, en 1796.

Telle fut l’histoire grandement résumée de la naissance et de la carrière du vaisseau de premier rang français le plus emblématique du XVIIIe siècle. Son nom, la Bretagne, sera par la suite donné à plusieurs autres unités françaises de première importance ! Parmi eux, le dernier trois-ponts construit par la France en 1855… Et ceci est déjà une autre histoire !

La Bretagne, dernier trois-ponts construit par la France, ici en 1860

Sources :
– Boudriot, Jean. Les vaisseaux de 74 à 120 canons
– Forrer, Claude ; Claude-Youenn Roussel. La Bretagne, vaisseau de 100 canons, 1762-1796

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