La Real Armada – La Marine des Bourbons d’Espagne au XVIIIe siècle

Je signale la parution récente, en juin 2018, d’un ouvrage collectif qui me semble particulièrement intéressant : La Real Armada – La Marine des Bourbons d’Espagne au XVIIIe siècle, édité par Sorbonne Université Presses, dans la collection d’histoire maritime dirigée par Olivier Chaline.

Troisième grande puissance navale du XVIIIe siècle, la marine espagnole fut souvent l’alliée – malheureuse – de la France contre l’Angleterre. Elle est paradoxalement, comme le note l’éditeur, peu étudiée par l’historiographie française :

« Pourquoi la défaite à Trafalgar ? À cause des Espagnols, bien sûr. Pourquoi les mécomptes dans la guerre d’Indépendance américaine ? La faute aux Espagnols. Pourquoi la France s’est- elle trouvée seule face aux Anglais pendant la guerre de Sept Ans ? Parce que les Espagnols sont entrés trop tard dans la lutte. L’historiographie française n’a jamais été tendre envers la marine des Bourbons d’Espagne, qu’elle n’a d’ailleurs pas cherché à connaître. Pour la première fois paraît en français un ouvrage collectif réalisé par les meilleurs spécialistes espagnols de l’histoire de la Real Armada.

Cette marine de guerre espagnole du XVIIIe siècle fut pourtant la troisième de son temps, née de presque rien puis, en quelques décennies, égalant presque celle des Bourbons de Versailles. C’est donc une dimension aussi méconnue qu’importante du grand affrontement naval à l’échelle du globe avec la Grande-Bretagne qui nous est ici rendue accessible. »

Il s’agit de ma prochaine lecture…

Table des matières :

Introduction, par Agustín Guimerá & Olivier Chaline

1. La marine espagnole et les relations internationales (1713-1810), par José G. Cayuela Fernández

2. Le changement de cap intervenu après la politique navale d’Ensenada, ou comment la politique de Wall a affaibli la défense de l’Amérique espagnole, par María Baudot Monroy

3. La monarchie espagnole au XVIIIe siècle et le financement de la marine, par Rafael Torres Sánchez

4. Principes stratégiques et défense de l’Empire espagnol, par Agustín Guimerá

5. Les infrastructures : le développement des chantiers navals et des arsenaux, par Agustín González Enciso

6. Navires et canons, par Agustín R. Rodríguez González

7. Les hommes, par Agustín Guimerá

8. Les pilotes et la conduite des navires sur les routes maritimes espagnoles du XVIIIe siècle, par Marta García Garralón

9. La marine espagnole du XVIIIe siècle : histoire, mémoire et politique (1805-1905), par Carlos Alfaro Zaforteza

10. Musées, bibliothèques et archives, par Carmen Torres López

Conclusion, par Olivier Chaline et Agustín Guimerá

Annexes
Chronologie navale
Espaces commerciaux et stratégiques
Principaux combats navals
Secrétaires de la Marine (1713 – 1808)
La « nouvelle marine d’Espagne » vue par les Français (1734-1735)
De l’entreprise scientifique et mémorielle au trésor historique : la collection de copies Fernández de Navarrete dans son époque

3 réflexions sur “La Real Armada – La Marine des Bourbons d’Espagne au XVIIIe siècle

  1. Un sujet fort intéressant, en effet !

    La marine de l’Espagne des Habsbourg en était restée aux méthodes de la Renaissance, fixant par ordonnances (les dernières en 1607, 1613 et 1618, modifiées en 1666 et 1679), des valeurs aux dimensions de chaque partie de chaque navire, civil ou militaire. Les plus grands étaient des galions, construits par des charpentiers, sans même un plan d’ensemble. En Suède, au Danemark, en Hollande, en Angleterre, et bientôt et surtout en France, les navires de guerre étaient de plus en plus souvent l’œuvre d’ingénieurs, calculant pour certains jusqu’au déplacement du navire.

    On peut déjà trouver quelques renseignements intéressants sur Wikipédia (liste des navires ; liste des systèmes) ou sur ce site espagnol par exemple (les liens des articles traitant des autres systèmes sont sous cet article-là).

    https://es.wikipedia.org/wiki/Anexo:Nav%C3%ADos_de_l%C3%ADnea_de_la_Armada_Espa%C3%B1ola
    https://es.wikipedia.org/wiki/Construcci%C3%B3n_naval_espa%C3%B1ola_del_siglo_XVIII
    https://navesrealarmada.wordpress.com/2013/12/01/el-primer-sistema-de-construccion-naval-del-siglo-xviii/

    L’ingénieur et capitaine de vaisseau José Antonio Iturribálzaga de Gaztañeta proposa des réformes qui furent adoptées par le premier Bourbon, Philippe V, petit-fils de Louis XIV, dès la fin de la coalition qu’avait suscitée son avènement. Modernes et bons voiliers, les navires construits selon le sistema Español furent lancés à peu près de 1720 à 1750. Certains furent remarquables, et la Princesa, lancée en 1731 et prise en 1740, fit une forte impression sur la Royal Navy. On leur reprocha toutefois leur manque de robustesse, et on envoya en Grande-Bretagne le mathématicien Jorge Juan (membre de l’expédition française et espagnole qui mesura le méridien à l’équateur en 1736) se « renseigner » sur les normes de ce pays, duquel il revint avec un catholique Irlandais, réputé pour ses fins voiliers, Matthew Mullan, qui fut naturalisé. Les navires construits selon ce sistema Inglés furent lancés vers 1750-1765, mais n’étaient guère réussis en général.

    Louis XV céda à l’Espagne l’un de ses ingénieurs, François Gautier, qui y demeura jusqu’en 1782. Les navires du sistema Francés étaient bons, mais leur fort déplacement coûtait cher en bois, et le doublage en cuivre des vaisseaux britanniques leur donna une supériorité de marche rendant inutiles les escadres hétérogènes des espagnols. On remplaça le système de Gautier par celui de José Joaquín Romero y Fernández de Landa. Son système fut toutefois, vers la fin, en concurrence avec celui d’un ingénieur pourtant de deux ans son aîné, Julián Martín de Retamosa. Un auteur de Wikipedia attribue à l’un des vaisseaux de 74 canons de celui-ci, le Montañés, l’extravagante vitesse de 14 nœuds grand largue, et de 10 au plus près, ce qui est manifestement une conclusion qu’il tire de ce que ce voilier échappa à des vaisseaux et frégates français en une occasion. On ne fait cette erreur que si on ne tient compte ni de l’état lamentable des équipages français après la révolution, ni de celui désastreux des navires (prenant parfois la mer avec plusieurs pieds d’eau dans la cale…), ni de la prudence s’imposant aux escadres poursuivant le long d’une côte étrangère, sans en connaître les tirants d’eau, un ennemi qui, lui, en est familier, ni, surtout, des différences de vents et de courants à proximité immédiate de la côte d’une part, et un peu au large d’autre part. En fait les navires de Retamosa avaient peu de marge sur ceux de Landa (11 nœuds grand largue, 9 au plus près).
    Dans l’ensemble, la Royal Navy estimait les vaisseaux pris aux Espagnols, mais moins que ceux pris aux Français, réputés être les meilleurs de tous.

    Je ne me rappelle pas avoir lu un seul auteur français attribuant aux Espagnols la défaite de Trafalgar. Par contre, le jugement d’un officier envoyé par Louis XVI juger la valeur de la Real Armada apparaît non pas opposé à celui de Nelson lui-même mais plus courtoisement exprimé que celui-ci (Horatio Nelson, lettre du 14 août 1796) :

    J’ai encore des doutes quant à [l’éventualité] d’une guerre avec l’Espagne, et s’il devait y en avoir une, sous votre commandement je n’ai nulle peur. Leur flotte est mal dotée en hommes, et plus mal encore en officiers. Les Señores devraient-ils venir, je pourrais alors espérer être pourvu, personnellement, pour aider à faire de vous au moins un vicomte.

    I have still my doubts as to a Spanish war, and if there should be one, with your management I have no fears. Their fleet is ill manned, and worse officered … Should the Dons come, I shall then hope I may be spared, in my own person, to help to make you at least a Viscount.

  2. L’avis exprimé en 1796 par le chef d’escadre Horatio Nelson n’était pas dû à la déception de voir cet ancien allié prêt à changer de camp. Voici ce qu’il écrivait au meilleur moment de cette alliance, le 14 juin 1793 :

    Les Espagnols ont été très civils avec nous ; nous avons dîné à bord de la [Purísima] Concepción de 112 canons, avec l’amiral ; et toutes restrictions pour aller dans leurs ports et chantiers ont été levées. Ils on quatre vaisseaux de premier rang armés à Cadix, et de très fins voiliers, mais aux équipages choquants. Si ces vingt-et-un vaisseaux de ligne [espagnols] que nous devons rejoindre en Méditerranée, n’ont pas de meilleurs équipages, ils ne peuvent pas être d’une grande utilité. Je suis certain que si les équipages de nos six embarcations [de bord], qui sont des hommes de choix, avaient abordé l’un de ces vaisseaux de premier rang, ils l’auraient pris. Les Señores peuvent faire de fins voiliers, ils ne peuvent pas néanmoins faire des hommes.

    The Spaniards have been very civil to us ; we dined on board the Concepcion of 112 guns, with the Admiral ; and all restraints of going into their arsenals and dock yards were removed. They have four first rates in commission at Cadiz, and very fine ships, but shockingly manned. If those twenty-one sail of the line which we are to join in the Mediterranean, are not better manned, they cannot be of much use. I am certain if our six barges’ crews, who are picked men, had got on board one of their first rates, they would have taken her. The Dons may make fine ships, they cannot however make men.

    En taille, en puissance de feu, en nombre d’hommes, un vaisseau espagnol de premier rang valait deux fois le vaisseau que commandait alors le futur vice-amiral Nelson qui, cependant, trouvait que la seule portion de son équipage que pouvaient porter les six embarcations de bord suffirait à prendre l’un de ces géants.

    En 1797, Nelson jouerait un rôle décisif dans la prise, par une escadre anglaise bien moins forte (quinze vaisseaux, dont deux de premier rang, contre vingt-quatre, dont sept de premier rang), de quatre vaisseaux espagnols (dont deux de premier rang, patmi lesquels le Salvador del Mundo, jumeau de la Purísima Concepción de François Gautier, qui, selon le mot d’un auteur britannique, fut le seul des quatre qui devint un croiseur de quelque valeur dans la Royal Navy). Deux de ces quatre seraient pris par Nelson, l’un à l’abordage et le second en passant par ce premier qui l’avait accroché : le San Nicolas de Bari (deuxième rang, deux-ponts de 80 canons) et le San José (trois-ponts de 112 canons de Romero de Landa). Le vaisseau amiral et plus grand navire du pays, la Santísima Trinidad, se rendit après des heures de canonade, ayant la moitié de son équipage hors de combat et son flanc tribord réduit en miettes, mais fut sauvé par l’intervention vigoureuse de quatre vaisseaux de sa flotte.

    L’audace de Nelson fut un facteur essentiel de cette victoire qui fit de son supérieur un comte. La prédiction du futur vainqueur de Trafalgar s’était accomplie, et cette bataille permit à la propagane anglaise d’assourdir le retentissement des victoires que remportait un certain général Napoléon Bonaparte.

  3. Mon commentaire comporte une erreur que je m’empresse d’autant plus de rectifier qu’il se pourrait que la modération me frappe bientôt d’anathème majeur : le vaisseau de premier rang de Gautier pris en 1797 par Nelson, jumeau de la Purísima Concepción, et qui devint au sein de la Royal Navy un croiseur d’une certaine valeur, était le San José, et non le Salvador del Mundo. Ce dernier était le vaisseau de premier rang de Landa pris en cette même occasion.

    :-h

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