École navale : une bien belle histoire (1840)

Extrait du Journal Politique et Littéraire de Toulouse et de Haute-Garonne du 31 janvier 1840 (n°16, 29e année) :

« On lit dans l’Auxiliaire Breton de Rennes :

Le trait de touchante camaraderie d’école que nous allons rapporter s’est passé à Brest, sur le vaisseau-école l’Orion. Un élève de l’école de marine en a été l’objet. Ce jeune homme sort de nos murs et appartient en quelque sorte à notre ville : c’est un titre de plus pour exciter notre intéret.

Deux orphelins de père et de mère, les enfants Peyran, fils d’un ancien officier mort sous les drapeaux, sans fortune, furent reçus au 5e régiment d’artillerie, comme enfants de troupes. Un an après le décès de leur mère, le 10 octobre 1835, l’ainé, Peyran (Jean-Antoine) fut admis à l’école de La Flèche. Le peu que le pauvre orphelin pouvait espérer de ses parents servit à payer son trousseau, et il ne resta pour tout bien aux deux frères qu’une rente sur l’état de cinquante francs. Le plus jeune, Peyran (Louis), fut conservé comme enfant de troupe au même régiment d’artillerie.

Le premier, pendant quatre ans qu’il a passés à la Flèche, gratifié par l’état d’une bourse entière, s’y est fait estimer de ses chefs et aimer de ses camarades. Ses goûts ont paru se porter vers la marine. Il s’est en effet présenté au concours de l’année dernière, et a obtenu le 26e rang sur 72, en qualité d’élève à l’école navale de Brest. On avait sollicité pour lui, à cette école, la continuation de la faveur dont il jouissait au collège de La Flèche, c’est à dire la bourse entière et de plus l’exemption de payer un nouveau trousseau. Une demi-bourse seulement a été obtenue. Ainsi, le jeune Peyran, déjà rendu à l’école de Brest, par l’impossibilité radicale de payer le restant de la pension, se voyait dans la triste alternative de quitter l’école et de perdre son état, ou d’obtenir, par une faveur toute spéciale, de retourner, sans avenir bien déterminé, sur les bancs au collège de La Flèche.

Témoins de cette situation vraiment cruelle pour ce jeune homme, plein de cœur et de volonté, tous les élèves de l’école navale se sont spontanément offerts à se cotiser. Non seulement ils ont entendu payer la demi-pension et le trousseau, mais encore environ 200 fr de déboursés, qui sont toujours à la charge de l’élève. Voici comment M. de Nerciat, capitaine de vaisseau, commandant le vaisseau-école l’Orion, s’exprime pour annoncer cette détermination généreuse. « Quelle que soit l’issue des nouvelles démarches faite pour obtenir une bourse entière en faveur du jeune Peyran, nous conservons à bord cet élève, à qui je porte un intéret particulier, ainsi que les officiers et les professeurs de l’Orion. Ce sera à nous de pourvoir à ce qu’il soit habillé comme ses camarades, qui ont voulu se cotiser pour payer la demi-pension à la charge de la famille. »

Le jeune Peyran reste ainsi à l’école navale. Il est habillé, et l’élan généreux de ses camarades et de MM. les officiers et professeurs de l’école a conservé à celle-ci un bon élève. Nul doute que l’année prochaine le ministre, pénétré de cet acte touchant de spontanéité, n’intervienne et n’accorde la pension entière. »

A propos de Jean Antoine Peyran sur l’excellent site Espace Tradition – École navale.

Notes :

A l’origine, selon l’ordonnance du 1er novembre 1830, qui fonde l’École navale, les élèves ne payaient aucune pension. Ils recevaient, au contraire, une ration journalière et un franc par jour de traitement de table. Ils devaient cependant verser une somme de 100 francs à la caisse de l’École, destinée « à payer le blanchissage des élèves pendant leur séjour à l’École ; à donner des gratifications aux maîtres et adjudants qui auront été jugé dignes de ces sortes de récompenses ; à procurer, soit à titre d’avance remboursable, soit comme gratification, des effets d’habillement aux élèves qui auraient éprouvé des pertes par suite d’un événement de mer pendant la durée de leur 48 mois d’embarquement en qualité d’élève de la marine ; à pourvoir à l’achat des cartes, instruments et autres objets qui pourront être accordés aux élèves à titre de récompense pour leur instruction ou leur bonne conduite. » Les familles devaient en outre fournir le trousseau et le petit équipement, ainsi que les livres et instruments nécessaires à l’instruction des élèves pendant leur séjour à l’École.

L’ordonnance du 4 mai 1833 supprima la gratuité (relative) de l’École navale et fixa à 700 francs par an le prix de la pension, y compris les 100 francs à verser à la caisse de l’École : « Au moment de leur entrée à l’école, les élèves devront être pourvus d’un trousseau, dont la composition, réglée par notre ministre secrétaire d’État de la marine et des colonies, sera indiquée par le programme qui sera publié tous les ans. Chacun des élèves admis sera en outre tenu de produire un acte par lequel ses parents ou répondants s’engageront à payer, par trimestre et d’avance, une pension annuel de 700 francs, y compris les 100 francs à verser annuellement d’après l’ordonnance du 1er novembre 1830 [destinés à la caisse de l’École]. Des pensions ou places gratuites, susceptibles d’être partagées en demi-pensions, pourront être accordées par nous, sur les fonds de la marine, aux élèves privés de fortune dont les pères auraient servi ou serviraient dans les différents corps de la marine ou de l’armée. Le nombre de pensions ne pourra excéder le dixième du nombre total des élèves admis. L’allocation d’une place ou demi-place gratuite ne dispensera dans aucun cas de la fourniture du trousseau. »

Comme la même ordonnance portait à deux années la durée des études à l’École navale (elle était antérieurement d’une année seulement), on peut calculer que le coût des études à l’École navale s’élevait en tout à plus de 2000 francs : 1400 francs (2 x 700 francs de pension annuelle) + un millier de francs environ de trousseau (habilles, étui complet de mathématiques et livres nécessaires aux études), auxquels on peut ajouter les frais de scolarité pour les années préparatoires au concours, le niveau d’études exigé nécessitant une scolarité longue et bien évidemment payante.

On le comprend, malgré l’ouverture sociale (obtenue grâce au principe égalitaire du concours) souhaitée par la Monarchie de Juillet, l’École navale était finalement réservée aux plus fortunés, même si des bourses étaient accordées pour pallier aux injustices sociales. Dans sa thèse sur La Marine de Napoléon III, Michèle Battesti estime qu’en moyenne, à partir de 1835, un quart environ des élèves de l’École navale étaient boursiers, avec une nette tendance à la hausse du nombre des bénéficiaires : 55,7% des élèves en 1865. Toutefois, ces bourses étaient essentiellement réservées aux enfants de fonctionnaires, serviteurs de l’État, correspondant à la tentation de l’auto-recrutement administratif. Dans ces conditions, les élèves d’origine modeste étaient en vérité très peu nombreux.

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