Une mutinerie à bord du vaisseau-école le Borda (1846)

J’évoquais dans le dernier billet consacré à l’histoire de l’École navale la dureté de la vie à bord des vaisseaux-écoles, notamment sur l’Orion et le premier Borda (ex-le Commerce de Paris), tous deux à deux ponts seulement et plus petits que les Borda suivants. Les conditions de vie particulièrement difficiles pour les élèves, tous âgés je le rappelle d’une quinzaine d’années, provoquèrent des désordres relativement réguliers, surtout sur le premier Borda, où l’ennui, la monotonie et les rivalités entre les deux divisions – séparant les jeunes de première année, les fistots, et ceux de seconde année, les anciens – entraînèrent plusieurs rixes. L’une d’entre elles en 1846 dégénéra même en véritable mutinerie, nécessitant l’intervention du préfet maritime et le renvoi de sept élèves par le ministre de la marine de l’époque, le baron de Mackau.

Le fameux ouvrage L’École navale et les institutions qui l’ont précédée raconte, page 199 :

« Le mois de décembre 1846 fut signalé par une véritable révolte qui commença, dans la journée du 15, par une agitation extrême des élèves, faisant du tapage dans les classes et dans les études. Trois d’entre eux furent mis au cachot, le jour même. La lundi 16, un des élèves punis s’étant dit malade et n’ayant pas été reconnu tel par le médecin refusa de réintégrer le cachot.

L’officier de service prévenu fit appeler la garde, mais alors les camarades du récalcitrant, entonnant la Marseillaise, brisèrent les glaces des claires-voies et obligèrent, par leur attitude, le commandant à monter sur le pont. Mal accueilli par les élèves restés sourds à ses exhortations, le commandant se retira sur le gaillard d’arrière. Les élèves descendirent alors dans la batterie qui leur servait d’étude.

Vingt d’entre eux, plus raisonnables, se mirent au travail, mais les autres continuèrent à chanter, refusant d’écouter le commandant en second. Ils brisèrent les cloisons qui séparaient les deux divisions, décrochèrent et brisèrent les quinquets et jetèrent le tout à la mer par les sabords.

Le commandant, descendu dans la batterie, essaya en vain, pour la seconde fois, de faire rentrer les mutins dans l’ordre. Ils ne voulurent rien écouter, et continuèrent à chanter et à crier jusqu’à la nuit. Toutefois, à huit heures, le branle-bas du soir s’exécuta sans difficulté, mais le lendemain matin on s’aperçut que les prisons avaient été forcées et les élèves punis délivrés. Les quinquets jetés à la mer, avaient été remplacés par des fanaux portés par des matelots. Mais les élèves bousculèrent les porteurs brisèrent à coups de poings les fanaux dans les mains des matelots et le désordre recommença. 

Le Commandant avait fit prévenir le préfet maritime, qui envoya aussitôt à bord du vaisseau-école, le major général.

Après une première tentative du major général de la marine pour ramener les élèves égarés, le préfet maritime voulut se rendre à l’École de sa personne. Il parla aux élèves, les rappela au sentiment de leurs devoirs d’abord vis-à-vis de leurs familles, qui imposent des sacrifices pour leur ouvrir la carrière de la marine, puis envers l’État, qu’ils doivent servir comme officiers. Il les engagea par trois fois à faire acte d’entière soumission : il n’obtint que le silence.

Le préfet se retira alors et informa le ministre des événements qui s’étaient produits. Un certain nombre d’élèves parmi les plus mutins furent envoyés en prison sur l’Amiral, en attendant la décision ministérielle à leur égard.

Le soir même, une lettre des élèves adressée au commandant, fut trouvée au pied de la boite aux lettres, placée à l’entrée de son appartement :

« Commandant, disait cette missive, jamais les réclamations que nous avons faites n’ont été écoutées. Même encore, on nous refuse toute justice, et l’on répond à nos réclamations par le renvoi de nos camarades. Les deux divisions désirant partager leur sort veulent qu’ils rentrent à bord ou veulent les suivre.

Nous avons donc l’honneur de prévenir le commandant que, d’ici que justice nous soit faite, nous ne rentrerons pas dans l’ordre. »

Quelques instants après la découverte de cette première lettre, on en trouva une seconde ainsi conçue :

« Nous vous avons accordé une trêve ! Mais nous ne vous avons pas promis de rester dans l’ordre. Nous ne sommes pas prêts à entrer en classe, et nous forcer à y aller, c’est faire recommencer le désordre et nous exposer à renvoyer un professeur que nous estimons. »

Ces lettres, bien entendu, n’empêcheront pas le commandant de sévir avec une juste rigueur contre les meneurs de la révolte. Toutefois le préfet maritime, usant de bonté, promit aux jeunes égarés de ne demander le renvoi que des plus mutins et des plus compromis. Les élèves revinrent enfin à de meilleurs sentiments, et les deux premiers brigadiers de la première division prirent l’engagement, au nom des deux divisions, de se soumettre sans réserve. Sept élèves, tant de la première que de la deuxième division, furent renvoyés, et tout rentra dans l’ordre. »

Cette affaire fut rapportée par la presse de l’époque (voir ci-dessous), qui précisa le nom des sept élèves exclus de l’École navale : « Hugonnet, de Curel, Le Roy, Balézeaux, Lafon, Thoreau Lasalle, Petit. »

Extrait de la Gazette des tribunaux, édition du samedi 26 décembre 1846.

Première image du billet : Le Borda, extrait du journal l’Illustration, janvier-février 1847.

Une réflexion sur “Une mutinerie à bord du vaisseau-école le Borda (1846)

  1. Brest, vaisseau école Le Borda (à trois ponts celui-ci ; photo de la Bibliothèque nationale).

    Cette mutinerie laisse deviner un peu de ce qu’était la vie de ces élèves. Quelques allusions font paraître la dureté de leur état.

    Toujours intéressant. Merci à vous.

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