Napoléon voulait des frégates de 24 !

A propos des grandes frégates portant des canons de 24, Jean Boudriot, éminent spécialiste en archéologie navale que l’on ne présente plus, écrit dans l’un de ses articles : « Malgré l’intérêt de ces nouvelles frégates nous en abandonnons la construction, prétextant que leur coût est aussi élevé que celui d’un vaisseau de soixante-quatorze canons et qu’il est préférable, à dépense égale, de construire un vaisseau de ligne. La guerre de 1812 à 1814 oppose les États-Unis à l’Angleterre. L’Angleterre possède un matériel naval considérable dont ses ports sont encombrés. Les Américains au contraire ne disposent que d’une marine réduite. S’il se contentent de construire des bâtiments analogues à ceux de I’Angleterre, il est vain d’espérer parvenir à une parité de force, c’est évident. La jeune marine américaine choisit donc délibérément d’utiliser de grandes et fortes frégates armées de canons longs de 24 livres. Surclassant les frégates anglaises, et bien manœuvrées, elles peuvent échapper le cas échéant à plusieurs frégates ou vaisseaux. Les événements vont justifier de ce choix et l’on peut exprimer un regret, celui de ne pas l’avoir fait nous-mêmes, que ce soit sous la Révolution ou I’Empire. »

Comme nous le savons en effet, la Marine française ne construisit que quatre frégates de 24 – la Résistance, la Vengeance, la Forte et l’Égyptienne – pendant la Révolution, et aucune sous l’Empire. Raison invoquée : un coût trop important. Constatant cependant le succès des grandes frégates américaines face à la Royal Navy, on ordonna tardivement la construction de plusieurs navires de ce type en 1813. Malheureusement, l’Empire étant sur le point d’être vaincu, aucun ne fut mis en chantier. La France ne recommença finalement à construire des frégates portant du 24 qu’à partir de 1818, au début de la Restauration.

L’histoire parait bien simple. Et pourtant…

C’est en faisant quelques recherches sur un tout autre sujet que je suis tombé – tout à fait par hasard donc – sur le contenu d’une lettre de l’Empereur Napoléon adressée au Ministre de la marine et des colonies, l’amiral Decrès, lettre datant du 23 février 1805 :

« Nous sommes au sixième mois de l’année XIII [du calendrier républicain], et aucune des constructions prescrites par votre budget n’a encore eu lieu. Au 1er vendémiaire [23 septembre 1804], il y avait à Anvers cinq vaisseaux en construction ; il n’y en a encore que cinq. Vous devez, dans le courant de l’année, en avoir huit. Mon intention est que le sixième soit mis en chantier en germinal, le septième en floréal, le huitième en thermidor. Mettez un vaisseau en construction à Saint-Malo et, en cas de trop d’obstacles, le faire remplacer par une frégate du modèle de l’Égyptienne portant du 24. […] Je désire que l’on construise au Havre trois frégates, toutes du modèle de l’Égyptienne et portant du canon de 24 ; la première sera mise sur le chantier en germinal, la deuxième en floréal, et la troisième en prairial. Vous mettrez également à Nantes une frégate comme l’Égyptienne, portant du 24. […] »

Si l’on peu aisément comprendre que l’amiral Decrès n’ait pas respecté les ordres de l’Empereur quant à la mise en chantier immédiate de grandes frégates du modèle américain en 1813 (la France ayant certainement d’autres priorités à cette époque), on ne peut que s’interroger sur les raisons qui ont conduit le ministre à éluder la demande de Napoléon de faire construire des frégates de 24, et ce dés 1805. D’autant plus que ce même ministre critiquera en 1811 l’argument du coût prétendument trop important de la frégate de 24, écrivant au conseil des constructions navales : « Vous dites que c’est l’économie qui a fait renoncer aux frégates de 24 : c’est s’exprimer d’une manière trop générale […] c’est bien une moindre dépense, mais ce n’est pas une économie : l’économie proprement dite est ce qui donne les mêmes résultats avec une dépense moindre ; et ici les résultats sont différents. »

Pendant les neuf ou dix années que dura le régime impérial, sans que l’on sache véritablement pourquoi, la Marine française s’obstinera à construire uniquement des frégates de 18, dotées d’un armement sensiblement identique à celui des frégates anglaises qui, ayant toujours l’avantage numérique sur nos frégates, remporteront la grande majorité des combats, et ce malgré l’excellente réputation des frégates françaises.

Comment, pour conclure ce billet, ne pas songer un instant aux mots du capitaine de frégate Merigon de Montgéry (officier souvent évoqué sur Trois-Ponts!) qui écrivait dans son Mémoire sur les navires en fer en 1823 :  « Trop souvent les innovations les plus importantes furent proposées par des Français, et exécutées par des étrangers. » C’est vrai et c’est bien regrettable !

______________________________________________________________________
Sur le même sujet : La frégate USS Constitution à Cherbourg (1811).

Illustration : L’Artémise, frégate de 52 canons, construite en 1828 d’après les plans de Jean-Baptiste Hubert. Par François Roux.

Une réflexion sur “Napoléon voulait des frégates de 24 !

  1. D’après la page « https://www.troisponts.wordpress.com/2012/10/10/trois-ponts-questionsreponses/ », un vaisseau de 74 valait 1 648 660 francs en 1826, soit près de 475 kg d’or ; la Constitution, célèbre frégate de 24 de la Marine des États-Unis, lancée en 1797, avait coûté 302 718 dollars, équivalant à 7 280 kg d’argent. Le rapport entre le coût de l’or et celui de l’argent étant alors à peu près 15 pour 1, cette somme faisait la valeur d’un peu plus de 485 kg d’or.

    Oui, une frégate à pièces de 24 coûtait donc aussi cher, sinon davantage, qu’un vaisseau de 74 canons pourtant bien plus puissant ⑴. Toutefois elle était assez forte pour battre à coup sûr les navires qui étaient assez légers pour avoir de bonne chances de la rattraper, et assez rapide pour fuire ceux qui étaient trop puissants pour qu’elle les affrontât. C’est le cas de tous les navires de guerre réussis, et il n’y en eut guère (sinon les vaisseaux à deux ponts de 50 canons, ceux de troisième rang de 80 canons à trois ponts et les vaisseaux de deuxième rang à trois ponts portant 90 canons ; ces deux derniers types furent presque le monopole de la Royal Navy) pour ne pas avoir cet avantage. L’atout des frégates de 24 était le gouffre qu’avait laissé, entre les frégates à pièces de 18 déplaçant 700 tonnes et les vaisseaux de 74 en déplaçant entre 2 500 et 3 000, l’abandon des vaisseaux de 50 dépourvus de toutes qualités, et de ceux de 64 canons, trop peu puissants contre les vaisseaux de 74. Elles trouvèrent donc une place et brillèrent parce que la Marine britannique n’avait rien à leur opposer.

    L’Empire britannique pouvait encaisser, au cours d’une guerre brève, des défaites lointaines et de peu de conséquences contre les États-Unis, puissance alors moyenne et incapable de peser au-delà de ses propres côtes et de son continent, mais ne pouvait se permettre d’être vaincu sur mer par la puissance continentale dominante. Il me semble donc qu’on peut supposer que, si nous nous étions dotés d’une flotte de ces grandes frégates, le Royaume-Uni en aurait fait autant.

    Le malheur de la France était que sa place en Europe, la première, la tournait vers des entreprises sur les autres continents, où elle s’opposait à la Grande-Bretagne, État moins fort mais ayant presque tous ses intérêts sur les mers, et qui, lorsqu’il trouvait un allié à terre afin de détourner nos efforts des océans, devenait invincible.

    Après la défaite finale de Waterloo, l’hégémonie du Royaume-Uni serait assurée pour presque un siècle.

    NOTE
    ⑴ Caractéristiques de la Constitution, frégate à pièces de 24 : 462 hommes, bordée de 164 kg pour les canons et de 145 kg pour les caronades, déplacement de 2 000 tonnes métriques, jauge de 1 576 tjb.
    Caractéristiques d’un vaisseau français de 74 canons de la classe du Téméraire : 706 hommes, bordée de 410 kg pour les canons et de 35 pour les caronades ; à partir de 1808, 406 kg pour les canons et 88 pour les caronades ; après l’Empire, 379 kg pour les canons et 194 kg pour les caronades ; déplacement de 2 900 tonnes métriques ; jauge de 1 887 tjb. Chiffres cités de mémoire… mais je garantis la fiabilité des ordres de grandeur !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s