9 août 1831 : la malheureuse embarcation de l’Algésiras

Auteur inconnu ?

En me perdant sur le net si l’on peut dire, je suis tombé par hasard sur cette très belle et très triste image. Qui est son auteur ? Que représente t’elle ? Le site l’ayant publié, japonais semble t’il, ne donnant aucune réponse à ces questions, j’ai pris le temps de mener ma petite enquête…

Il semblerait qu’il s’agisse d’une lithographie de Sabatier réalisée en 1843 d’après un dessin d’Auguste Mayer s’intitulant Naufrage d’une Embarcation du Vaisseau l’Algésiras. De quoi s’agit-il ?

Le 9 août 1831, dans le détroit de Gibraltar, un membre de l’équipage de l’Algésiras, vaisseau français de type 74 canons (mis en chantier à Lorient en 1812 et lancé en 1823), tombe à la mer. Rapidement, un canot envoyé par l’Algésiras tente de lui porter secours. A bord, 12 courageux marins. L’embarcation chavire. Tous ses occupants disparaissent dans les flots.

Dans ses Vieux Souvenirs, le prince de Joinville raconte :

« La frégate appareilla pour Port-Mahon, où nous fîmes une longue quarantaine, puis de là pour Toulon, où notre arrivée coïncida avec le retour de l’escadre qui avait forcé l’entrée du Tage, sous les ordres de l’amiral Roussin. Avec de grands regrets que l’Arthémise n’eût pas été de la partie, j’allai visiter ces beaux vaisseaux, et en particulier le vaisseau l’Algésiras. Son commandant, M. Moulac, un grand homme à robuste charpente, aux cheveux gris, un brave entre les braves, un rude combattant de nos luttes maritimes avec les Anglais, me fit un récit qui m’émut fortement et que je transcris ici, tel qu’il s’est fixé dans ma mémoire :

« II a venté tempête comme vous savez, tous ces jours-ci. Le vaisseau était à la cape courante, lorsque j’entendis le cri de : « Un homme à la mer ! » On jette la bouée de sauvetage et en regardant en arrière, je vois que l’homme l’a saisie. Mais la mer était démontée ; essayer de mettre une embarcation à l’eau pour aller chercher le malheureux, c’était exposer aux plus grands dangers les hommes qui la montaient. Je le voyais, le sentais. L’équipage, lisant sur ma physionomie l’affreux combat qui se livrait dans mon cœur, vingt, trente, quarante volontaires, des officiers, des aspirants en tète, se précipitèrent autour de moi, me suppliant presque à genoux : « Commandant, laissez-nous sauver notre camarade ! Nous ne pouvons l’abandonner ! » J’eus la faiblesse de céder. Par un bonheur inespéré, nous réussîmes à mettre à l’eau, sans accident, une embarcation qui s’éloigna, montée par douze hommes. Nous la vîmes, par un plus grand bonheur encore, atteindre et recueillir le malheureux, et je manœuvrais pour faciliter son retour, lorsqu’une énorme lame déferla sur elle. Ce fut à bord un cri d’horreur. Plus rien !!! Un instant après, je vis, sur la crête d’une lame, mon canot chaviré et deux ou trois hommes, dont un aspirant, accrochés sur sa quille. Pour abréger leur agonie, je fis ostensiblement faire route ; l’aspirant comprit cet abandon forcé, car il fit un geste d’adieu et se laissa aller. J’avais été faible, j’en étais cruellement puni. Treize hommes au lieu d’un, noyés par ma faute ! » Jamais je n’oublierai l’expression de sévérité que prit la figure du commandant quand il ajouta en me mettant la main sur l’épaule : « Vous commanderez un jour, jeune homme ! Que mon souvenir vous rappelle toujours l’inflexibilité du devoir. » »

Suite au dramatique accident, le contre-amiral Hugon, commandant de l’escadre de Toulon, adresse une lettre au Ministre de la marine pour l’en informer, il précise enfin le nom et le grade des malheureux marins noyés (extrait des Annales maritimes et coloniales Année 1831 IIe Partie, Tome II, page 174) :

« Rapport adressé à M. le vice-amiral Comte de Rigny, ministre de la marine, par M. le contre-amiral Baron Hugon, commandant l’escadre à Toulon.

A bord du vaisseau le Trident, en rade de Toulon, le 12 août 1831.

Monsieur le Ministre, en vous rendant compte, par ma lettre du 11 du courant, de la traversée de Lisbonne à Toulon , des cinq vaisseaux placés sous mon commandement, je vous ai fait connaître que, dans la nuit du 8 au 9 , l’escadre fut assaillie par un violent coup de vent, qui eut pour résultat la séparation des vaisseaux, dont le ralliement ne s’opéra que le surlendemain, en vue de Toulon. Ce ne fut que quelques heures après le mouillage du Trident en ce port que je reçus de MM. les commandants les rapports de leur navigation depuis le jour de notre séparation ; mais, persuadé qu’ils ne devaient avoir à m’annoncer que la perte de quelques voiles, ou des avaries de peu d’importance, ainsi que cela était arrivé à bord du Trident, j’avais déjà expédié ma lettre à M. le préfet maritime, pour vous être transmise, lorsqu’ils me parvinrent. Cependant un événement funeste était survenu à bord du vaisseau l’Algésiras, et ce n’est qu’avec un bien vif regret que je vous en donne aujourd’hui les détails.

Dans un moment où le vent avait diminué, le 9 août au matin, un matelot de l’Algésiras tomba des grands porte-haubans à la mer. Aussitôt les deux bouées de sauvetage furent jetées, et l’équipage vit avec joie cet homme en saisir une. La mer, quoique grosse encore, était cependant dans un état à permettre la mise à l’eau d’une embarcation. M. le capitaine Moulac fit mettre un canot à la mer, et aussitôt (tant était extrême le désir qu’éprouvait chacun d’aller au secours de cet infortuné) trois élèves, un premier maître, deux quartier-maîtres et six matelots s’y précipitèrent, et parvinrent à sauver celui pour lequel ils exposaient leur vie avec une générosité digne d’un meilleur sort. Déjà l’embarcation ralliait le vaisseau, qui, resté en panne, avait dérivé sur ces entrefaites, et était tombé à une portée de fusil sous le vent, lorsque, sur le point d’atteindre l’Algésiras, une lame déferlant sur son arrière, la couvrit tout-à-coup et l’engloutit : les hommes qui la montaient disparurent tous avec elle, et avec celui pour lequel ils s’étaient dévoués.

Vous trouverez ci-jointe la liste nominative des hommes qui ont péri. En m’acquittant du triste devoir de vous en rendre compte, j’ai du moins la satisfaction de penser que les circonstances de cet acte de dévouement seront appréciées par un ministre, homme de mer, qui ne laissera pas sans consolation les familles des victimes de cet affreux naufrage.

Je suis &c.

Le Contre-amiral Baron Hugon.

Liste des hommes noyés, le 9 août 1831, dans le naufrage d’une embarcation du vaisseau l’Algésiras.

Laurent, Amédée, élève de 1ere classe.
Boixo de Cuchoux, Adrien, idem.
Dupeloux, Charles-Antoine-Joseph, idem.
Hausse, Pierre, maître de manœuvre de 1re classe.
Henry, Charles-Pierre, quartier-maître canonnier.
Le Donarin, Jean-Louis, quartier-maître de manœuvre.
Houdier, David-Joseph, matelot de 1re classe.
Fauchery, Pierre, matelot de 2e classe.
Poissot, Simon, matelot de 3e classe.
Marvan, François, matelot de 2e classe.
Houterière, François-Jaseph-Polycarpe, matelot de 2e classe.
Mompeux, Eugène-Léonard, matelot de 3e classe.
Besnier, Pierre-François-Paul, matelot de 3e classe. »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s