L’adoption du pavillon tricolore par la Marine

Extrait d’un intéressant article, signé Augustin Jal, de la France Maritime (édition 1837, volume 1, p.115) – revue fondée en 1834 par Amédée Gréhan, sous-chef de bureau au ministère de la marine, et Jules Lecomte – à propos de l’adoption du pavillon tricolore par la Marine française à l’époque de la Révolution :

« La discussion fut vive sur cette question. Le coté droit de l’assemblée tenait pour le pavillon blanc ; Mirabeau et le côté gauche opinaient pour ce qu’ils croyaient de nouvelles couleurs nationales. M. de Vandreuil, voulant écarter la proposition, qu’il voyait près de passer, disait :

« J’ai une observation a faire sur le pavillon qu’on propose d’arborer : c’est le même que celui des Hollandais. »

M. de La Galissonnière, dans le même intérêt, ajoutait :

« Il est d’autant plus nécessaire de conserver la couleur de notre pavillon, que ceux des Anglais et des Hollandais sont aux trois couleurs : d’ailleurs, vous occasionneriez des dépenses considérables… ll faut conserver à la monarchie son ancien pavillon. »

Mirabeau était trop habile pour laisser échapper le pauvre argument tiré des dépenses que le changement de pavillon devait amener, et dans un discours en réponse à toutes les objections du côté de l’assemblée qui lui était opposé, il jeta cette phrase dont je souligne à dessein les derniers mots, qui me serviront quand je discuterai plus bas l’origine des trois couleurs :

« On a objecté la dépense, comme si la nation, si longtemps victime des profusions du despotisme, pouvait regretter le prix des livrées de la liberté. »

M. de Virieu ouvrit un avis qui finit par triompher ; il voulait bien que les couleurs nationales figurassent au pavillon, mais il prétendait que le pavillon restât blanc, quant au fond. Voici comment il exprima sa pensée :

« Je ferai aussi quelques observations sur le pavillon qu’on se propose de substituer à celui qui a toujours fait l’honneur et la gloire du nom français. Tous les bons citoyens seraient effrayés si la couleur était changée. C’est ce pavillon qui a rendu libre l’Amérique. Un changement tendrait à anéantir le souvenir de nos victoires et de nos vertus. Je partage le sentiment qui a engagé le comité à nous proposer ce signe de notre liberté. En conséquence, je demanderai qu’a la couleur qui fut celle du panache d’Henri IV, se joignent celles de la liberté conquise, c’est-à-dire qu’il y soit joint une bande aux couleurs nationales. »

Mirabeau repoussa cette proposition comme les autres ; il ne vit dans l’intention de conserver le fond blanc qu’une pensée contre-révolutionnaire. Il répondit ensuite à une phrase méprisante de M. de Foucault, qui avait dit :

« Laissez à des enfants ce nouveau hochet des trois couleurs ! »

Voici les paroles de Mirabeau :

« Je dis qu’il est profondément criminel de mettre en question si une couleur destinée à nos flottes peut être différente de celle que l’Assemblée nationale a consacrée, que la nation et le roi ont adoptée, peut être une couleur suspecte et prescrite. Je prétends que les véritables conspirateurs, les véritables factieux, – on l’avait accusé de tenir le langage d’un factieux, – sont ceux qui parlent de préjugés à ménager, en rappelant nos antiques erreurs et les malheurs de notre honteux esclavage. »

M. Guilhermy répliqua qu’on ne pouvait vouloir la contre-révolution parce qu’on voulait conserver le drapeau blanc : « Comme si, ajouta-t-il, lorsque l’oriflamme suspendue à la voûte de cette salle ne porte pas les couleurs nationales, elle est un signe de contre-révolution. » On ne répondit point à l’objection. Il semblait, en effet, que, pour être conséquente à elle-même, l’Assemblée nationale aurait dû avoir le drapeau tricolore dans le lieu de ses séances, au lieu de l’étendard, qui, au surplus, était encore celui de l’armée, auquel peu de jours après, seulement, on suspendit une cravate aux couleurs nationales.

L’Assemblée, après ces chauds débats, renvoya à son comité de marine la question de la forme de l’enseigne navale ; et, le 24 octobre 1790, un décret ordonna que le pavillon français porterait a l’avenir les couleurs nationales. Voici les dispositions principales de ce décret, qui donnait gain de cause à M. de Virieu.

« Art. 1er. Le pavillon de beaupré sera composé de trois bandes égales et posées verticalement ; celle de ces bandes la plus près du bâton sera rouge, celle du milieu blanche, et la troisième bleue. (On adoptait cette disposition des bandes verticales pour éviter la ressemblance avec le drapeau hollandais.)

Art. 2. Le pavillon de poupe portera, dans a son quartier supérieur, le pavillon de beaupré ci-dessus décrit ; cette partie du pavillon sera exactement le quart de sa totalité, et environnée d’une bande étroite, dont une moitié de la longueur sera rouge et l’autre bleue ; le reste du pavillon sera de couleur blanche. Ce pavillon sera également celui des vaisseaux de guerre et des bâtiments de commerce. »

Le comité de la marine fit exécuter sur une feuille de papier un modèle du pavillon de poupe, et l’envoya à M. de Fleurieu, nouvellement nommé ministre de la marine à la place de M. de La Luzerne, qui avait donné sa démission. Ce modèle, je l’ai sous les yeux ; il a été conservé à la section historique par les soins de mon collègue, M. Parisot. Il porte cette suscription, de la main de M. de Champagny, mort récemment duc de Cadore : « Certifié conforme au. décret de l’Assemblée nationale, le 11 novembre 1790. J. B. Nompère, président du comité de la marine. »

L’espèce de transaction qui avait timbré le pavillon de la monarchie des couleurs nationales, devait déplaire à la république ; elle n’y pensa cependant que longtemps après la mort de Louis XVI. Jean-Bon Saint-André, au nom du comité de salut public, proposa, le 27 pluviôse an II [15 février 1794], un décret qui supprimait le fond blanc et changeait l’ordre des couleurs. Ce décret fut adopté en ces termes :

« Art. 1er. Le pavillon décrété par l’Assemblée nationale constituante est supprimé.

Art. 2. Le pavillon national sera formé de trois couleurs nationales, disposées en trois bandes égales posées verticalement, de manière que le bleu soit attache à la gaule du pavillon, le blanc au milieu, et le rouge flottant a dans les airs. »

Jean-Bon ne pouvait proposer un changement si important sans expliquer la pensée du comité du salut public à cet égard. Voici quelques passages de son rapport :

« Un pavillon qui n’est pas celui de la république flotte encore sur nos vaisseaux. Les marins s’en indignent ; ils appellent à grands cris une réforme que vos principes, que l’honneur de la liberté réclament avec eux… L’Assemblée constituante apporta quelque changement ou plutôt une légère modification au pavillon ci-devant royal. Le peuple, fatigué de sa tyrannie, demandait que tout ce qui en retraçait le souvenir fut absorbé par les couleurs chéries de a la liberté ; des disputes sérieuses s’élevèrent dans le sein de cette assemblée sur la forme du pavillon national. On sentit bien qu’il fallait se soumettre à l’opinion publique ; … mais on tacha de l’éluder, même en paraissant la respecter : on conserva pour le fond la livrée du tyran. […] Et les couleurs républicaines, reléguées dans un coin du pavillon, n’attestèrent, par la mesquinerie ridicule avec laquelle on les y avait placées, que le regret de ceux à qui la puissance du peuple avait arraché ce faible sacrifice… Ce pavillon déplut presque également aux partisans du despotisme et aux amis de la liberté. Les uns ne virent dans cet alliage bizarre qu’une tache à ce pavillon, flétri par les Conflans et les Grasse ; les autres n’y virent, avec plus de raison, qu’une dérision, une caricature outrageante pour le peuple, que l’on comptait presque pour rien au moment où l’on proclamait sa souveraineté. L’imitation servile de la forme anglaise acheva d’indisposer les esprits, et ce fut avec beaucoup de peine qu’on parvint à le faire adopter. » Moniteur, nonidi, 29 pluviôse an 2 (17 février 1794 ).

Je ne sais si l’on eut, en effet, beaucoup de peine à faire adopter le pavillon décrété par l’Assemblée nationale. Jean-Bon Saint-André l’atteste ; mais c’est pour moi une autorité peu respectable que celle de ce représentant du peuple, depuis que j’ai lu son rapport sur le combat du 15 prairial. Je ne trouve nulle part traces de cette répugnance des matelots ; je ne sais aucune mutinerie à ce sujet, et je suis très-fondé à croire que c’était un argument de plus que le rapporteur du comité de salut public forgeait pour renforcer son opinion.

Ce fut en 1814 qu’il y eut une répugnance manifeste pour l’adoption d’un pavillon que les deux siècles [note Trois-Ponts! : ou plutôt les deux décennies] de la république et de l’empire avaient fait complètement oublier ; toutefois, on n’eut pas de peine à le faire arborer. La marine se soumit à une nécessité, confiante dans l’avenir.

Au 20 mars 1815, le pavillon tricolore fut salué par des acclamations qui disaient assez quels regrets l’avaient accompagné dans son exil.

Cent jours après, l’enseigne blanche remonta à la corne des vaisseaux. Elle eut deux belles journées pendant les quinze ans de sa possession : c’est la journée de Navarin ; c’est le jour de la prise d’Alger !

Juillet 1830 ramena enfin le pavillon aux trois couleurs nationales. »

4 réflexions sur “L’adoption du pavillon tricolore par la Marine

  1. « les deux siècles de la république et de l’empire  » ? En 1814 ? Vous vouliez sans doute dire les deux décennies n’est ce pas ?
    Ceci dit, cet article est très intéressant mais pour l’instauration du drapeau tricolore et son maintien, je préfère et de loin à Mirabeau, le discours de Lamartine.

  2. Bonjour. Comme je précise en début de billet, le texte est extrait d’une revue de 1837. Je n’en suis donc pas l’auteur. Cependant il est vrai que cette erreur est étrange. Hypothèse personnelle : la Ière République étant instaurée à la fin du 18e siècle, et l’Empire au début du 19e, l’auteur a peut être voulu dire que les deux régimes ont chacun connu un siècle différent. Honnêtement je ne sais pas. Merci d’avoir souligné ce passage en tout cas !

    Le discours de Lamartine défendant le drapeau tricolore en 1848 est effectivement très beau. De même que le discours de Jean-Bon Saint-André (que l’on aime ou non le personnage, c’est un autre débat) dont un extrait est cité dans le billet.

  3. Les couleurs bleues et rouges ont aussi été (successivement) les couleurs de la France. Les galères arboraient le drapeau rouge fleurdelisé. Il m’a été rapporté que certaines escadres arboraient le drapeau blanc timbré de bleu et de rouge. Un tel drapeau aurait été proposé mais rejeté. Il aurait sans doute permis non seulement de passer plus facilement mais aussi de simplifier la discussion du drapeau de 1870… et peut-être de ramener la monarchie au lieu de la IIIème république !

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