1799 : le retour de Bonaparte en France, la faute aux Russes !

J’avais rédigé il y a quelques temps déjà un rapide historique de la fameuse frégate française le Muiron, notamment connue pour avoir ramené Napoléon Bonaparte d’Égypte en 1799. A ce propos je lisais encore récemment un extrait du livre de Michèle Battesti – dont j’apprécie particulièrement les ouvrages – La bataille d’Aboukir

Pages 152 à 154 :

« Profitant de contacts pour l’échange de prisonniers, Sidney Smith pratique sans vergogne la guerre psychologique et fait remettre aux deux émissaires français, des journaux français ou anglais des mois d’avril, de mai et de juin relatant les défaites subies en Europe par l’armée française et décrivant l’anarchie en France. La finalité est de faire naître le découragement chez Bonaparte et l’amener à négocier l’évacuation de l’Egypte. L’effet espéré est contraire. Bonaparte n’hésite plus et décide d’exécuter son projet de retour en France, médité depuis longtemps.
[…]
Suivant ses prémonitions, il avait ordonné, le 21 juin, à Ganteaume d’armer 2 frégates (Carrère, Muiron) et une demi-douzaine d’avisos ou navires marchands, « bons marcheurs, qu’il faut tenir prêts à partir pour la France » .
[…]
En tout cas, le 14 août, Ganteaume lui signale que la croisière anglaise a quitté les parages d’Alexandrie : « Le commodore Smith paraît définitivement vouloir nous abandonner, le port n’est plus bloqué à vue depuis deux jours. Vraisemblablement, les vaisseaux anglais et turcs ont été, soit à l’île de Chypre, soit dans l’archipel pour renouveler leurs vivres et eau, dont ils étaient totalement dépourvus » . Le renseignement est exact. Sidney Smith a atterri à Chypre le 16 août. Bonaparte laisse le commandement de l’armée d’Orient au général Kléber, sous pli cacheté, il justifie son départ par de nobles sentiments : « L’intérêt de la patrie, sa gloire, l’obéissance, les événements extraordinaires qui viennent de s’y passer, me décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe » . Le 23 août au matin, Bonaparte s’embarque clandestinement sur la frégate La Muiron, portant le pavillon du contre-amiral Ganteaume, avec quelques-uns de ses meilleurs généraux et de ses proches (Berthier, Andréossy, Vivant Denon, Lannes, Murat, Marmont, Monge, Berthollet) et une petite division comprenant la frégate La Carrère (chef de division Dumanoir Le Pelley), les avisos L’Indépendant et La Revanche. La petite escadre turque, demeurée en surveillance devant Alexandrie pendant l’absence des bâtiments britanniques, laisse sortir la division française sans même l’apercevoir. Son commandant va payer de sa vie cette négligence. Quand Sidney Smith revient, il est trop tard pour se lancer à la poursuite de Bonaparte. Nelson apprenant que son ennemi s’est échappé, en est mortifié. Il se justifie auprès de l’ambassadeur britannique à Constantinople, lord Elgin : « J’en suis profondément navré ; j’ai été contraint d’employer au blocus de Malte et à d’autres missions importantes, les navires que je comptais placer dans ces parages où l’ennemi eut été certainement capturé. J’espérais – à en croire l’amirauté – que les Russes m’auraient aidé dans mes multiples tâches, mais ils sont incapables de faire quoi que ce soit sur mer ! En tout cas il n’y a pas eu faute de ma part » .
Pendant ce temps, la petite division évadée d’Alexandrie suit la route fixée par Bonaparte à Ganteaume et non l’inverse comme a tendance à affirmer l’historiographie : « Je veux que vous longiez autant que possible la côte d’Afrique, le long des rives de la Méditerranée. Vous suivrez cette route jusqu’au sud de la Sardaigne. J’ai ici une poignée de braves, j’ai un peu d’artillerie ; si les anglais se présentent je m’échoue sur les sables ; je gagnerai par terre avec ma troupe Oran, Tunis, ou un autre port, et là je trouverai le moyen de me rembarquer » . Le voyage se déroule de façon moins mélodramatique. La division arrive en vue du cap Bon le 22 septembre et, profitant d’une brise du sud-est, remonte le long de la Sardaigne et permet à Bonaparte d’entrer en triomphateur à Ajaccio le 30. Elle en repart le 6 octobre, et deux jours plus tard elle distingue les côtes de France lorsque des voiles supposées ennemies sont aperçues, croisant au large de Toulon. Il s’agit d’un convoi. Bonaparte l’ignore, mais en dépit des objurgations de Ganteaume, il ordonne de se diriger vers Fréjus. Favorisée par la nuit, la division peut mouiller le 9 octobre (7 vendémiaire) à 10h00, en rade de Saint-Raphaël, sans avoir été inquiétée. »

La phrase que j’ai surligné ne peut que faire sourire lorsqu’on sait à quel point Horatio Nelson ne s’entendait pas avec son homologue russe, l’amiral Ouchakov, véritable légende en Russie. L’Anglais écrivait en outre dans une lettre destinée à l’un de ses proches « qu’Ouchakov avait une attitude si hautaine que cela en était insupportable » et que « sous les dehors policés de l’amiral russe se dissimule un ours ». Il faut dire que Nelson était inquiet de l’affirmation de la présence russe en Méditerranée et repoussait tant qu’il pouvait les projets d’actions communes avec l’escadre russe, notamment contre la garnison française de Malte. (source : Austerlitz : Napoléon, l’Europe et la Russie, par Oleg Sokolov. p. 49 et 50.)

Il est intéressant de préciser que, selon la même source (p.42), l’escadre russe présente en Méditerranée à cette époque était composée de 6 vaisseaux de lignes, 7 frégates et 3 avisos, totalisant une force de feu de 792 canons et un équipage de 7406 hommes.

Pas de véritable article ici mais une simple anecdote, si l’on peut dire ainsi, concernant cette étrange « justification » de Nelson suite au retour de Napoléon Bonaparte en France en octobre 1799 (on sait que celui-ci prendra le pouvoir quelques semaines plus tard, le 9 novembre). D’ailleurs, il serait certainement intéressant d’essayer de développer davantage les relations entre marine anglaise, marine russe et marine turque durant cette courte période…

L’amiral russe Ouchakov (1744-1817). Par Peter Bajanov (1851-1913).

3 réflexions sur “1799 : le retour de Bonaparte en France, la faute aux Russes !

  1. C’est toujours la faute aux Russes ! Si les Alliés anglo-saxons ne leur avaient pas offert le Prêt-Bail, ils n’auraient rien fichu sur le front de l’Est ^^
    Sérieusement, intéressante anecdote.

    A bientôt !

  2. Merci pour le commentaire.

    A noter que j’ai effectué une petite MAJ du billet afin de préciser la force de l’escadre russe commandée par l’amiral Ouchakov en Méditerannée à cette époque : 6 vaisseaux de lignes, 7 frégates, 3 avisos, totalisant une force de feu de 792 canons et un équipage de 7406 hommes.

    A bientôt !

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