L’histoire d’une redoutable erreur

En 2005, l’excellent historien et spécialiste de la marine impériale Rémi Monaque publie aux éditions Tallandier, à l’occasion du bicentenaire de la bataille, un remarquable ouvrage sur Trafalgar (21 octobre 1805), récompensé à l’époque par le prix de la Fondation Napoléon. La couverture du livre représente une partie d’une célèbre peinture d’Auguste Mayer (1805 – 1890) où l’on voit deux ou trois bâtiments britanniques aux prises avec un vaisseau français en très mauvaise posture, mais luttant malgré tout. Le 4e de couverture de cet ouvrage nous indique que ce vaisseau est le « Redoutable, par Mayer, Paris, Musée de la Marine ». A l’époque en effet, la peinture est officiellement intitulée « Le Redoutable », parfois même « Le Redoutable à Trafalgar ». Il s’agit là d’une étonnante erreur, car l’œuvre d’Auguste Mayer représente en vérité le Bucentaure français… et le Sandwich anglais.

On a effectivement longtemps pensé que l’œuvre de Mayer représentait le vaisseau de 74 canons le Retoutable, commandé par le capitaine de vaisseau Lucas lors de la bataille de Trafalgar, face au trois-ponts Victory portant le pavillon de l’amiral Nelson (d’autres sources affirmaient qu’il s’agissait du Temeraire, autre trois-ponts anglais ayant également participé à la bataille de Trafalgar). Cela paraissait d’autant plus logique que l’action du Redoutable, de son commandant et de son équipage, durant la bataille avait été des plus glorieuses. Le modeste vaisseau à deux-ponts français de 74 canons tenant tête au trois-ponts anglais de 100 canons de l’amiral Nelson, qui mourra durant ce duel, symbole du courage français triomphant de l’inégalité des armes et du nombre. Après tout, ce type d’œuvre n’est il pas censé illustrer les hauts faits des souverains et la gloire des armées ? La peinture remplissait son objectif et l’honneur de la marine française et de son pavillon était sauf, malgré la défaite.

Au début des années 2000 pourtant, un passionné, peintre de marine anglais, s’intéresse de plus prés à la peinture et fait d’étranges découvertes.

Faisons un zoom sur la poupe du vaisseau trois-ponts anglais censé être le fameux Victory :

On peut aisément distinguer le nom du vaisseau anglais représenté : le Sandwich. Il y a cependant un problème : aucun vaisseau de ce nom n’a participé à la bataille de Trafalgar. Pire, aucun vaisseau de la Royal Navy ne portait ce nom en 1805, si ce n’est une vieille batterie flottante, vieux vaisseau trois-ponts de 98 canons construit en 1759 et attaché au service portuaire, à Chatham, depuis 1790. Étonnante erreur que voilà. Nous l’avons dit, Mayer a réalisé la peinture en 1836, pouvait-il ignorer le fait qu’aucun vaisseau portant le nom de Sandwich n’avait participé à la bataille de Trafalgar ? Nous y reviendrons.

Analysons maintenant le vaisseau français, censé être le 74 canons le Redoutable, et plus précisément sa figure de proue :

La figure de proue de notre vaisseau représente un centaure, créature mi-homme mi-cheval, il a les deux bras au dessus de sa tête, tenant une arme qui semble être une sorte de gourdin. Comparons cela avec un document, appartenant à la « British Library », représentant la figure de proue du Bucentaure :

Étudions également une autre fameuse aquarelle représentant le Bucentaure (ci-dessous). La légende qui figure sur cette œuvre dit : « Le Bucentaure de 86 canons, commandé par le capitaine Magendie officier de la Légion d’Honneur. Le 20 fructidor an XI (7 septembre 1803). » C’est la date à laquelle Jean-Jacques Magendie, commandant le bâtiment, prit pied sur le Bucentaure à Toulon. C’est vraisemblablement un dessinateur local de Toulon ou de Rochefort qui est l’auteur de cette œuvre, qui n’est d’ailleurs pas signée. Magendie n’était pas riche, mais cette œuvre aussi modeste qu’elle soit et d’une exécution un peu naïve, semble fidèle et donne une idée assez juste du vaisseau tel qu’il était. Étant donné la date de réalisation de cette œuvre, le peintre devait avoir le modèle sous les yeux. On peut y distinguer la figure de proue du 80 canons : un centaure, mi-homme mi-cheval. La figure semble identique à celle représentée sur le document de la « British Library ». Toutefois, elle se distingue toutes les deux de celle représentée par Auguste Mayer sur son œuvre, notamment en ce qui concerne la position des bras du centaure. Cette différence peut pour autant aisément s’expliquer par le fait que Mayer n’ait jamais vu de ses propres yeux le Bucentaure, sa seule source d’information étant quelques témoignages et descriptions orales de personnes ayant effectivement vu le 80 canons français..

Autre constatation, en zoomant encore une fois sur l’œuvre d’Auguste Mayer, on distingue, près du grand mat du bâtiment français, un officier tenant dans ses mains l’Aigle du vaisseau. Or si le Bucentaure avait bien reçu son Aigle le 5 décembre 1804, ce n’était pas le cas du Redoutable qui n’en avait pas. En outre le capitaine de vaisseau Jean Jacques Magendie, commandant du Bucentaure nous l’avons dit, affirme dans son rapport : « L’aigle impériale [Aigle était alors un nom féminin], portée par messieurs Donnadieu et Arman, aspirants de marine chargés de le garder pendant tout le combat, fut promenée dans toutes les batteries par l’amiral suivi de tout l’état major […] L’aigle fut déployée au pied du grand mât. »

Le doute n’est plus possible. Le vaisseau représenté est bien le Bucentaure. L’erreur a été corrigé par le Musée de la marine il y a plusieurs années maintenant, mais elle est encore parfois commise, notamment sur le net. Il nous suffit de taper « Trafalgar Mayer Redoutable » dans un moteur de recherche pour le constater.

L’œuvre d’Auguste Mayer représente donc un combat entre le 80 canons français le Bucentaure et un trois-ponts nommé Sandwich. Deux questions se posent : Pourquoi a t’on confondu le Redoutable et le Bucentaure alors qu’il semble évident a posteriori qu’il s’agissait du Bucentaure ? Pourquoi Mayer a t’il nommé le vaisseau trois-ponts anglais Sandwich ?

Commençons par l’erreur sur l’identification du vaisseau français. Elle a été signalé je l’ai dis au Musée de la marine par Robin Brooks, peintre de marine anglais, dans les années 2000, relativement récemment donc. Dans un article de son site, consacré au tableau, il affirme que la cause de cette confusion reste un mystère pour tout le monde et émet l’hypothèse d’une erreur suite au déplacement de l’œuvre durant la Seconde Guerre mondiale et l’occupation.

Concernant l’erreur de Mayer quant au Sandwich. Là encore, difficile de répondre à la question. Le Sandwich a participé à la bataille de Sainte-Lucie, le 17 avril 1780, sous les ordres de Rodney. Peut être une modification ou une annulation de commande d’un tableau devant représenté le vaisseau durant cette bataille ? La peinture étant déjà bien avancée, Auguste Mayer est partie de celle-ci pour finalement réaliser une œuvre sur la bataille de Trafalgar. Autre hypothèse possible : Mayer n’était pas bien renseigné quant aux noms des trois-ponts anglais présents à la bataille de Trafalgar. Le Sandwich est donc probablement le Victory ou le Téméraire.

Mais on peut également très bien imaginer, en étudiant le récit de la bataille, que le trois-ponts représenté est en fait le Neptune anglais. Je rappelle à ce propos que la colonne de Nelson comptait quatre trois-ponts à Trafalgar : le Victory et le Temeraire qui ont combattu le Bucentaure puis Le Redoutable, le Britannia, et le Neptune qui, selon des rapports, a également lâché quelques bordées sur le Bucentaure avant de s’en prendre à la Santissima Trinidad espagnole :

« Nelson, en tête de la colonne du nord, se dirige vers le Bucentaure où se tient Villeneuve. L’adversaire qu’il a si longuement traqué se trouve enfin à sa portée. Derrière le Victory suivent de près deux autres trois-ponts, le Téméraire sur sa hanche tribord. C’est un bélier puissant, une sorte de coin triangulaire qui cherche à pénétrer la formation adverse. Mais la ligne alliée ne présente, en ce point, aucune faille. La Santissima Trinidad s’est laissée culer pour réduire l’espace qui la sépare du vaisseau amiral français. De son côté, Lucas a mis le mât de beaupré de son Redoutable sur la poupe du Bucentaure. Devant pareille situation, Nelson s’en remet à Hardy, son capitaine de pavillon. « Je n’y peux rien, lui dit-il. Peu importe qui nous allons aborder. Attaquez qui vous voulez, faites votre choix. » Il évite la masse gigantesque de la Santissima Trinidad et celle, encore imposante, du Bucentaure, pour s’en prendre au Redoutable, modeste 74 canons, qu’il sera plus aisé de bousculer. Il n’y aura pas de combat singulier, de duel à mort entre les deux commandants en chef. Leurs deux vaisseaux vont échanger de durs coups, mais ne seront jamais bord à bord. Au cours de l’approche finale du Victory, le Bucentaure parvient, enfin, à régler son tir. En quelques minutes, le trois-ponts britannique compte vingt tués, dont le secrétaire de Nelson, et trente blessés. Mais il prend vite sa revanche, lorsqu’il arrive à la hauteur de la ligne alliée, en ravageant la dunette du Bucentaure du tir terrible de sa caronade de 68 bâbord, bientôt suivi par toute la bordée de bâbord qui prend en enfilade la poupe du vaisseau amiral, emportant des dizaines d’hommes et démontant les canons […]

Le Bucentaure, on vient de le voir, a été durement touché par le Victory au moment où ce vaisseau est passé à sa poupe. Gêné par la Santissima Trinidad placée à toucher son avant, juste un peu sous le vent, il lui était impossible d’abattre pour présenter le flanc à son adversaire. Il n’a pu riposter que par le feu de quelques canons de retraite et par la mousqueterie de sa dunette et de ses hunes. Villeneuve, dans ce moment même selon son rapport, hisse le signal n°5 qui signifie : « Ordre aux vaisseaux qui ne combattent pas d’en prendre une quelconque qui les rapportent le plus promptement possible au feu. » […]

Ce dernier vaisseau (le Téméraire), suivi du Neptune anglais et de plusieurs vaisseaux de 74 peuvent s’engager dans la brèche ouverte par le Victory qui, enlacé dans un combat mortel avec le Redoutable, dérive sous le vent. Le Bucentaure voit défiler à sa poupe tous les premiers vaisseaux de la colonne qui l’accablent de tirs d’enfilade. « Nous reçûmes dans cette position, écrit son commandant, plusieurs volées malheureuses ; tout le gréement fut coupé, les mâts percés d’un grand nombre de boulets, les pièces des gaillards démontées […] ; l’amiral ordonna de faire descendre dans la batterie de 24 le peu de monde qui restait sur les gaillards, où ils devenaient inutiles, n’ayant plus de canons montés, ni de manœuvres à faire, toutes étant hachées. » A une heure très difficile à déterminer, tant les rapports sont contradictoires, vers 14 heures semble-t-il, le Bucentaure perd son grand mât et son mât d’artimon. Le pavillon est amarré au tronçon du grand mât. Peu avant, Villeneuve avait donné son dernier ordre, celui de virer de bord à l’avant-garde. Un temps précieux avait été perdu depuis qu’avait été hissé le signal n°5. Le peu d’hommes valides est envoyé dans la batterie de 36 où se concentre la défense. Mais tout le côté tribord du navire est engagé par la mâture tombée à la mer. On travaille à le dégager. La misaine encore debout fait arriver le navire et laisse espérer un moment qu’il pourra se dégager des ennemis qui l’assaillent maintenant de toutes parts. Mais le mât de misaine tombe à son tour. Villeneuve se plaint amèrement, selon le témoignage du capitaine de frégate Prigny, son chef d’état-major, « d’être épargné au milieu de tant de boulets, de mitrailles et d’éclats ». Il veut quitter le Bucentaure pour poursuivre la lutte sur un autre navire. Mais le canot disposé à cet effet, à la remorque du vaisseau amiral, a été coulé. Toutes les autres embarcations sont détruites. La Santissima Trinidad, toute proche sur l’avant, est sollicitée à la voix. Mais le colosse espagnol, dans un état tout aussi pitoyable, ne peut être d’aucun secours. Magendie, qui a été blessé par un éclat et a dû se faire panser, remonte à ce moment sur le pont. Villeneuve vient de prendre la décision d’amener le pavillon « afin d’éviter de faire tuer plus de braves gens sans pouvoir riposter ». Les sentiments d’humanité qui inspirent cette mesure sont tout à fait respectables, mais l’on peut se demander si Villeneuve a bien mesuré l’impact que pouvait avoir la reddition du vaisseau amiral sur le moral de l’armée combinée. L’ordre est exécuté après trois heures et quart d’un combat acharné mené presque toujours à portée de pistolet. Les débris de l’aigle son jetés à la mer avec tous les signaux. Il est environ 15 heures 30. C’est le Conqueror qui reçoit la reddition du vaisseau. Villeneuve, Magendie, Condamine, le chef des troupes passagères, et deux officiers de l’état-major de l’amiral sont emmenés prisonniers. Ils seront par la suite transférés à bord du Mars. Prigny, le chef d’état-major de l’armée navale, blessé à la jambe, est laissé à bord. » (extrait de Trafalgar de l’amiral Rémi Monaque).

Beaucoup de questions sans réponse donc.

13 réflexions sur “L’histoire d’une redoutable erreur

  1. Merci pour le compliment :) Je fais également un petit tour sur votre site de temps en temps, vos différents articles sont aussi très intéressants !

  2. Félicitations.
    J’ai beaucoup appris en parcourant votre magnifique site et je vous en remercie. Je ne peux que vous féliciter et vous remercier.

  3. Merci à vous ;)

    Je profite de ce commentaire pour apporter un petit complément d’information.

    En me relisant, j’ai constaté avoir été peu clair quant au nombre exact de vaisseaux à trois-ponts anglais présents à Trafalgar : la colonne de Nelson comptait, je l’ai écris, 4 trois-ponts (le Victory, le Temeraire, le Britannia et le Neptune). La seconde colonne, menée par l’amiral Collingwood comptait quant à elle 3 vaisseaux trois-ponts : le Royal Sovereign, le Prince et le Dreadnought. Soit 7 vaisseaux à trois-ponts anglais en tout. Les espagnols comptaient à Trafalgar 4 vaisseaux à trois-ponts. Les français aucun.

  4. Curieux que cette erreur ait pu subsister aussi longtemps. Outre le nom du navire, on voit bien, dès le premier coup d’œil, que le château arrière du navire anglais n’est pas celui de la Victory, en 1805. Son ornementation indique un navire plus ancien.

    Il est possible que les peintres ne disposaient, comme documentation, que de dessins représentant la Victory avant sa réfection de 1803, avec son château arrière à balcons. Sur son tableau de 1807 représentant le combat du Redoutable avec la Victory, Louis-Philippe Crépin, commet la même erreur.

  5. L’état du Bucentaure, ramené à l’état de ponton, laisse supposer une vue tardive de la phase de la bataille. Donc, le trois-pont britannique ne saurait pas être le Neptune, qui ne s’est pas attardé. Reste la Britannia, arrivée plus tard et réputée pour sa lenteur. Dans ce cas, mais c’est vrai aussi pour le Neptune, le peintre en « rajoute » car elle n’a pas pas perdu de mâts (or, on voit le petit hunier s’effondrer). Autre erreur, le pavillon « red ensign » en poupe : tous les navires sous les ordres de Nelson affichaient le « white ensign » (Nelson étant officiellement « vice-amiral de l’escadre blanche »).

  6. Merci pour cet article des plus intéressants, ayant longuement admiré l’œuvre pendant mon enfance, vous répondez à mes interrogations. Cependant, quelle était alors la figure de proue du Redoutable ?

  7. Très honnêtement, je ne sais pas. En 1786, une décision ministérielle impose la décoration des nouveaux vaisseaux, la figure de proue devenant dés lors un simple écusson aux trois fleurs de lys, surmonté de la couronne royale. Sous la Révolution, on « réactualise » l’écusson, on gratte les fleurs de lys et on remplace la couronne royale par le bonnet phrygien. Mais cette disposition est peu respectée, il est donc fort possible que le Redoutable – construit de mémoire au début des années 1790 – ait eu une figure de proue « personnalisée ».

  8. D’après des croisements de sources (essentiellement des tableaux du moment épique), il apparaît que la figure de proue du Redoutable soit un guerrier antique (grecque ?). Voir les tableaux de Clarkson Frederick Stanfield (The Battle of Trafalgar) et du contemporain Richard Grenville. L’enquête demeure.

  9. Le Redoutable, de la fameuse classe de vaisseaux de soixante-quatorze canons du Téméraire de 1782, fut lancé sous le nom de Suffren en 1791, et devait alors être orné à peu près comme le Commerce-de-Marseille. À la chute de la monarchie (1792), on vandalisa toutes ces décorations à fleurs de lys. Il fallut bien réparer tous ces ravages, et il est possible que, en un temps où l’on raffolait de l’Antiquité, un hoplite ait été, sous la Convention, sous le Consulat ou sous le Premier Empire, donné pour figure de proue à l’ancien Suffren.

    Chacun jugera selon ses critères, mais pour ma part je me fierais peu aux tableaux et aux témoignages, s’ils ne sont pas précis, car le Redoutable coula et ne put donc être vu que par peu d’Anglais.

  10. Je crois avoir l’explication du mystère sur l’erreur qu’aurait prétendument commise en 1836 Eugène Mayer en représentant à Trafalgar le Sandwich.
    La relation de toute bataille est l’occasion de déformations, les unes inconscientes et inévitables, les autres conscientes. On magnifie les victoires, on adoucit les défaites.

    Un désastre comme Trafalgar ne pouvait guère être d’emblée décrit honnêtement. Napoléon en fit censurer l’information, et les Britanniques prétendirent que notre propagande en aurait fait une victoire française, comme on peut le voir par l’article “Trafalgar : nous aurait-on menti ?”
    (https://troisponts.wordpress.com/2012/10/21/trafalgar-nous-aurait-on-menti/)

    Un ouvrage fort intéressant est disponible à la Bibliothèque nationale, et consultable par son site gallica.bnf.fr (http://gallica.bnf.fr/m/ark:/12148/bpt6k6540024x%20.r=Histoire+des+combats+d%27Aboukir%2C+Trafalgar+.langFR) ; il est intitulé « Histoire des combats combats d’Aboukir, de Trafalgar, de Lissa du cap Finistère et de plusieurs autres batailles navales, depuis 1798 jusqu’en 1815, suivie de la relation du combat de Navarin, ou Notions de tactique pour les combats sur mer, par un capitaine de vaisseau. » Publié à Paris, à Brest et à Toulon en 1829, il donne une idée de ce qu’on savait alors en France de ces affrontements. L’auteur ne donne pas son nom dans les passages que j’ai déjà lus (191 pages sur 384), mais a dû servir sur l’Orient à Aboukir en 1798 où, ayant été recueilli par un canot du Franklin de 80 canons, il sauva la vie d’un certain Fleury, futur capitaine de vaisseau.

    Cet auteur anonyme nous dit (p 163) que les Anglais, « s’il faut en croire des listes dont on n’oserait garantir l’exactitude » auraient perdu beaucoup d’hommes (…) à Trafalgar. « Seize cents marins anglais périrent dans cette affaire, d’après les relations de leurs journaux. » Selon les chiffres admis aujourd’hui, cités par exemple par l’article en anglais de Wikipedia, la Royal Navy eut à Trafalgar 458 morts et 1 208 blessés, en tout donc 1 666 hommes (https://en.m.wikipedia.org/wiki/Battle_of_Trafalgar), mais ces pertes sont légères en comparaison de celle de la flotte combinée franco-espagnole qu’elle avait affronté (3 373 morts et de 7 000 à 8 000 prisonniers), et ce capitaine de vaisseau croit que ces seize cents hommes perdus par la Royal Navy furent seulement ses morts.

    Toujours selon cet ouvrage, l’ordre de bataille anglais, si je l’ai relevé correctement, était le suivant (pp 152-154) :
    Première division :
    Le Victory, de 100 canons, coulé le 22 (ǃ), 626 h tués ou noyés ; la Britannia, de 100 canons (pertes : 566 hommes), qui aurait coulé après la bataille ; le Prince of Wales, de 98 canons (pertes : 626) ; le Dreadnought, de 98 canons (pertes: 133 hommes) ; le Temeraire de 98 canons (pertes : 115 hommes) ; le Neptune, de 98 canons (pertes : 200), qui aurait coulé après le combat ; le Prince, de 98 canons (pertes : 251 hommes), qui aurait subi le même sort.
    Deuxième division (de Collingwood) :
    Le Kecn (sic), de 98 canons (pertes : 98 hommes) ; le Canopus, pris à la France, vaisseau de 80 canons (pertes : 47 hommes) ; le Donegal, lui aussi pris à la France, de 80 canons (pertes : 125 hommes), qui aurait fait naufrage ensuite ; le Tiger, de 80 canons (et donc pris à la France ; pertes : 103 hommes) ; le Tonnant, de 80 et pris à la France (pertes : 44 hommes), le Spencer, de 74 canons (pertes : 238 hommes), le Spartiate, de 74 (pris à la France ; pertes de 347 hommes).
    Troisième division (de Calder) :
    Le Defence, de 74 canons (pertes : 717 hommes), que les Britanniques auraient dû incendier après le combat ; le Swiftsure, de 74 canons (pertes : 52 hommes) ; le Leviathan, de 74 canons (pertes : 94 hommes) ; l’Orion, de 74 canons (pertes : 79 hommes) ; le Zealous, de 74 canons (pertes : 126 hommes) ; le Conqueror, de 74 canons (pertes : 21 hommes) ; le Revenge, de 74 canons (pertes : 88 hommes).
    Quatrième division (de Bikerton) :
    L’Achille, de 74 canons (pertes : 73 hommes) ; le Minotaur, de 74 canons (pertes : 268 hommes ; aurait coulé après la bataille) ; le Colossus, de 74 canons (aurait perdu presque tout son équipage, puis aurait été échoué) ; le Mars, de 74 canons (pertes : 3 hommes ❋) ; le Bellerophon, de 74 canons (pertes : 45 hommes ❋) ; le Polyphemus, de 74 (‼) canons (pertes : 29 hommes ❋).
    Cinquième division (de Louis) :
    L’Eager, de 80 canons (qui donc aurait été pris à la France ; pertes: 115 hommes) ; l’Audacious, de 74 canons (pertes : 20 hommes ❋) ; le Carnatic, de 74 canons (✽ ❋) ; l’Aboukir, de 74 canons (✽ ❋) ; le Tagle, de 74 canons (✽ ❋) ; le Royal Sovereign de Collingwood, 110 (‼)
    canons (rallié trop tard pour participer au combat, mais qui aurait péri « corps et biens » ✽) ; le Lightning, de 74 canons (✽) ; le Duke of York, de 90 canons (✽).

    ✽ Navires n’ayant pas pris part au combat.
    ❋ Sous voiles.

    En tout, les Britanniques auraient donc perdu huit vaisseaux des 29 qui auraient participé au combat, lesquels en comptaient 13 à trois ponts ou de 80 canons et 16 vaisseaux de 74. Deux vaisseaux à trois ponts et quatre de 74 canons seraient arrivés trop tard pour participer au combat ; l’un d’eux aurait coulé, ce qui donnerait neuf vaisseaux perdus pour la Royal Navy.

    On comparera ces renseignements à la liste donnée de nos jours (sauf mention contraire, toutes les bordées sont données sans compter les caronades ; source : https://en.m.wikipedia.org/wiki/Order_of_battle_at_the_Battle_of_Trafalgar) :
    Colonne au vent (Nelson) :
    ① Le Victory de 100 canons (bordée de 490 ㎏ pour les canons et de 31 ㎏ pour la caronade).
    ② Le Téméraire, de 98 canons (bordée de 475 ㎏, sans compter les dix caronades).
    ③ Le Neptune de 98 canons (jumeau du précédent).
    ④ Le Leviathan de 74 canons (bordée de 354 ㎏).
    ⑤ Le Conqueror, de 74 canons (bordée de 358 ㎏).
    ⑥ La Britannia, de 100 canons (bordée de 432 ㎏ pour les canons, et de 116 pour les caronades).
    ⑦ Le Spartiate de 74 canons, pris à la France et réarmé de pièces britanniques (bordée de 358 ㎏).
    ⑧ L’Agamemnon de 64 canons (bordée de 261 ㎏).
    ⑨ L’Ajax de 74 canons (bordée de 399 ㎏).
    ⑩ L’Orion de 74 canons (bordée de 354 ㎏).
    ⑪ Le Minotaur de 74 canons (bordée de 354 ㎏).

    Colonne sous le vent (Collingwood) :
    ➀ Le Royal Sovereign, de 100 canons (bordée de 486 ㎏).
    ➁ Le Belleisle (anciennement Lion, pris à la France) de 74 canons (bordée de 358㎏).
    ➂ Le Mars, de 74 canons (bordée de 399 ㎏).
    ➃ Le Tonnant, de 80 canons (pris à la France ; bordée de 371 ㎏ [canons] + 131 ㎏ [caronades]).
    ➄ Le Bellerophon, de 74 canons (bordée de 354 ㎏).
    ➅ Le Colossus, de 74 canons (bordée de 399 ㎏).
    ➆ L’Achille, de 74 canons (bordée de 358 ㎏),
    ➇ Le Revenge, de 74 canons (bordée de 399 ㎏).
    ➈ Le Polyphemus, de 64 canons (bordée de 261 ㎏)
    ⑩ Le Swiftsure, de 74 canons (bordée de 354 ㎏).
    ⑪Le Dreadnought, de 98 canons (bordée de 475 ㎏).
    ⑫ Le Defiance, de 74 canons (bordée de 354 ㎏).
    ⑬Le Thunderer, de 74 canons (bordée de 354 ㎏).
    ⑭ Le Defence, de 74 canons (bordée de 354 ㎏).
    ⑮ Le Prince, de 98 canons (bordée de 435 ㎏).

    Isolé, attaquant la tête de la flotte combinée :
    ❶ L’Africa, de 64 canons (bordée de 261 ㎏).

    Soit en tout 27 vaisseaux, dont 8 à trois ponts ou de 80 canons, 16 de 74 canons et 3 de 64, et aucun vaisseau perdu…

    Un tel écart laisse supposer que, des années après Trafalgar, on donnait des listes diverses et très dissemblables des forces britanniques à Trafalgar ; il est donc vraisemblable qu’Eugène Mayer ait reorésenté le Sandwich à Trafalgar sur la foi de sources erronées, mais auxquelles il croyait.

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