Les vaisseaux issus de la commission de Paris (1824)

Il est bon de rappeler avant toute autre chose que les plans Sané-Borda adoptés à la fin de l’Ancien Régime se limitaient à trois types de vaisseaux : le trois-ponts de 118 canons, et les deux-ponts de 80 et 74 canons. Sous l’Empire, six vaisseaux à trois-ponts de 110 canons sont également mis en chantier, dont deux seulement sont lancés. On construit en outre, durant cette période, quelques « petits 74 canons », aux dimensions sensiblement plus faibles que les 74 canons issus des plans de 1782.

A la chute de Napoléon, en 1815, la marine française ne compte donc que 4 à 5 types de vaisseaux, et il semble évident que cet ensemble doit être repensé. L’arrivée au ministère de la Marine du baron Portal en 1818 va permettre cette évolution. La priorité est dans un premier temps donnée aux frégates avec, notamment, un concours en 1817 visant à donner les plans d’une frégate armée de canons de 24 (sous l’Empire, les Français se contentaient des frégates portant du 18).

La nécessité de faire établir de nouveaux plans types amène Portal à organiser en 1821 une commission dite de Paris, chargée de ce difficile travail. Les membres de cette commission présidée par Sané sont Rolland, Tupinier, Lamorinière et Lair, tous ingénieurs. Le baron Tupinier, à l’époque Directeur des Constructions navales, publie en 1822 un texte particulièrement important, texte dont j’ai déjà parlé il y a quelques jours : Observations sur les dimensions des Vaisseaux et Frégates de la Marine française. Ne nous intéressant ici qu’aux vaisseaux, je laisse de coté les propositions faites par Tupiner à propos des frégates. Concernant les vaisseaux, voici un bref résumé :

1/ Conserver pour vaisseau de premier rang le type choisi en 1786, le trois-ponts de 118 canons. « Je ne proposerai jamais de toucher au vaisseau de 118 canons de M. le baron Sané : de l’aveu de tous les marins, c’est le chef d’œuvre de l’architecture navale » écrit Tupinier.

2/ Adopter comme vaisseau de deuxième rang un bâtiment deux-ponts de 102 bouches à feu armé de 32 canons de 36 à la batterie basse, 34 canons de 30 à la batterie haute, et 36 caronades de 36.

3/ Et comme vaisseau de troisième rang un bâtiment, également de deux-ponts, de 96 bouches à feu : 30 canons de 36, 32 canons de 24, 34 caronades de 36.

Tupinier propose donc de renoncer aux vaisseaux de 74 et de 80 canons. Pour autant il indique que « nos meilleurs vaisseaux à deux batteries, tant pour la marche que sous tout autre rapport, sont ceux de 80 canons, de M. le baron Sané. Ce qu’on peut faire de mieux est donc de s’écarter, le moins possible, de ce modèle, pour les vaisseaux à deux-ponts ».

Si les vaisseaux de deuxième et troisième rang restent théoriquement des deux-ponts, ils disposent en vérité de trois batteries complètes et peuvent donc être assimilés à des trois-ponts disposant en effet d’une troisième batterie armée uniquement de caronades de 36. De la même manière, dés le début des années 1820, les vaisseaux de premier rang, à trois-ponts, disposent en vérité de quatre batteries continues. Cette précision mérite probablement une petite explication. Sur les anciens bâtiments, le niveau supérieur se divisait en gaillard d’arrière, gaillard d’avant, ces ponts partiels étaient reliés par des passavants et étaient donc partiellement armés. Sous la Restauration, cette disposition est abandonnée, les passavants disparaissent et les gaillards sont réunis, constituant ainsi un véritable pont continu permettant de disposer des bouches à feu sur toute la longueur du navire.

La commission de Paris va faire du rapport de Tupinier une réalité, non sans y apporter quelques modifications importantes. En ce qui concerne les vaisseaux, il est défini quatre rangs : le 120, le 100, le 90 et le 80 canons. Dans l’immédiat, la priorité est donnée aux vaisseaux de 100 et de 90 canons.

Le plan type pour les vaisseaux de 100 est adopté en avril 1824. Son armement consiste alors en 32 canons de 30 longs, 34 de 30 courts, 30 caronades de 30 et 4 canons de 18. Ses dimensions : longueur 62.50 mètres, largeur 16.20, creux 8.23. Le 100 canons a la particularité d’être le premier (et dernier) deux-ponts percé à 16. Entre 1823 et 1833, 15 vaisseaux de ce type sont mis en chantier, 13 sont achevés (en raison de l’abandon de la construction de 2 vaisseaux à Brest), et 10 sont transformés en mixte dans les années 1850. Le premier 100 canons à être lancé est l’Hercule, à Toulon en 1836 (douze ans après le début de sa construction). Il est généralement reconnu que ce type de vaisseau, qui a fait l’objet de bien des critiques, ne fut pas une réussite.

Le plan type pour les vaisseaux de 90 est adopté en janvier 1824. Il s’agit grosso-modo d’un 100 canons sensiblement moins long et percé non pas à 16 mais à 15. Son armement est alors constitué de 30 canons de 30 longs, 32 de 30 courts, 24 caronades de 30 et 4 canons de 18. Ses dimensions : longueur 60.50 mètres, largeur 15.75, creux 8.02. Entre 1827 et 1849, 19 vaisseaux de 90 sont mis en construction, 16 achevés et 14 seront transformés en mixte. Le premier vaisseau de ce type mis à l’eau est le Suffren, construit à Cherbourg de 1823 à 1829.

Concernant les deux autres types de vaisseau : le 120 et le 80 canons. Aucun bâtiment de ce dernier rang ne sera construit. Un vaisseau de 80 est bien mis en chantier, la Tour d’Auvergne en 1850, mais sa construction est abandonnée en 1852. Quant au vaisseau de premier rang, dit de 120 canons, son plan type – conçu par l’ingénieur Leroux – est tardivement adopté en 1837, année durant laquelle est mis en chantier à Brest le Valmy, qui est lancé dix ans plus tard. Ce vaisseau est le plus important vaisseau en bois jamais construit : longueur 64.20 mètres, largeur 16.80, creux 8.55. Au total 5 vaisseaux de premier rang sont mis en chantier, seul le Valmy est achevé, et pour cause, l’apparition de la vapeur et de l’obus explosif remet tout en cause (la Bretagne, vaisseau construit à Brest, est modifié en navire mixte) ! L’armement d’origine du Valmy : 32 canons de 30 longs, 34 de 30 courts, 34 caronades de 30, 16 caronades de 30 et 4 canons de 18. Il est à noter cependant que l’artillerie des bâtiments à cette époque ne cessera d’évoluer, notamment avec l’adoption en 1827 du canon-obusier à la Paixhans, « artillerie destinée non à armer les vaisseaux, mais à les détruire ».

J’espère avoir bien résumé les décisions prises par la commission de Paris de 1824 concernant les vaisseaux. Je finis ce bref billet en précisant que peu de vaisseaux issus de cette commission seront finalement construits, les marines de la Restauration puis de la Monarchie de Juillet se contenteront pour l’essentiel des vaisseaux type Sané construits sous l’Empire, et privilégieront la réalisation des nouvelles grandes frégates, armées de canons de 24 puis de 30. La lenteur de cette mutation s’explique essentiellement par la politique étrangère de l’époque, la situation financière du pays et l’évolution des techniques permettant de commencer à douter de la valeur militaire des bâtiments en bois et à voiles.

Sources :
– Boudriot, Jean. Les vaisseaux de 74 à 120 canons.
– Boudriot, Jean. Vaisseaux et frégates sous la Restauration et la Monarchie de Juillet publié dans Marine et Technique au XIXe siècle.
– Tupinier, Jean. Observations sur les dimensions des Vaisseaux et Frégates de la Marine française (1822).

Une réflexion sur “Les vaisseaux issus de la commission de Paris (1824)

  1. En ce période du XIXe Siècle ou la Révolution Industrielle fait rage, il était plus que malaisé de prédire la formidable évolution des technologies. Des techniques et tactiques centenaires sont devenues obsolètes en très peu de temps :)

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