Des vaisseaux russes cédés à la France (1809)

J’indiquais dans un précèdent billet à propos de l’École navale que l’un des premiers vaisseaux-écoles aménagés sous l’Empire pour recevoir et former les futurs officiers de la Marine française fut en fait un vieux vaisseau russe, cédé à la France en décembre 1809. L’histoire de cette cession mérite d’être précisée.

Dans Guerres maritimes de la France : Port de Toulon, ses armements, son administration, depuis son origine jusqu’à nos jours (1861) Vincent-Félix Brun écrit :

« Deux vaisseaux russes avaient relâché à l’île d’Elbe, à la fin d’octobre 1807, pour faire de l’eau [on dit qu’un vaisseau fait de l’eau lorsqu’il s’approvisionne en eau douce], et s’y trouvaient encore six mois après : l’amiral Ganteaume [alors commandant de l’escadre de Toulon] expédia près d’eux, le 24 avril, le brick le Requin, pour les engager à venir à Toulon ; ils y mouillèrent le 3 mai. Ces vaisseaux, nommés le Saint-Pierre et le Moscou, tous les deux de 74, étaient commandés par le commodore de Goetzen ; ils étaient chevillé en fer ; leur carène était fort ancienne, et leur état ne leur permettait plus d’entreprendre un voyage de long cours ; c’était ce qui avait déterminé l’amiral russe Siniavin [commandant de l’escadre russe en Méditerranée] à les laisser tous les deux aux bouches du Cattaro [dans les Provinces illyriennes], d’où il s’étaient hasardés jusqu’à Porto-Ferrajo [principale ville et port de l’île d’Elbe]. Ces vaisseaux se réparèrent l’un après l’autre dans le port, et l’on pourvut à tous leurs besoins.

[…]

Les deux vaisseaux russes furent désarmés à cette époque [1809], et cédés à la France sur estimation ; leurs équipages retournèrent par terre dans leur patrie. La commission d’officiers des deux nations qui les estima les jugea incapables de faire une compagne quelconque, et ils furent évalués dans le traité, avec tout leur armement, comme objets hors de service*.

Le ministre regrettait de perdre ces vaisseaux ; il aurait voulu que les équipages du Lion et du Robuste les armassent, mais la chose était impossible, par rapport à leur état matériel, et il ne fallait pas absolument songer à les mettre en mer. Peu de mois après, dans un projet d’expédition, il demanda si on ne pourrait pas les faire servir au moins de flûtes, sauf à les laisser dans le port où ils aborderaient ; la même réponse fut faite.

[…]

Un décret du 4 janvier 1811 porta création de deux écoles de marine [le décret du 4 janvier 1811 nomme en vérité les commandants et autres officiers des écoles spéciales de marine à Brest et à Toulon, les deux écoles flottantes sont crées par décret du 27 septembre 1810], pour l’instruction des jeunes élèves destinés à parcourir la carrière d’officier ; celle de Toulon fut installée sur l’un des vaisseaux russes [le Moscou, jugé en meilleur état], auquel fut donné le nom de Duquesne. Le premier commandant en fut donné au capitaine de vaisseau Peridier, honorablement mutilé au combat de Lissa [13 mars 1811], où il commandait la frégate la Flore. Une petite gabare adjointe à l’école servit à l’instruction pratique des élèves qui se faisaient un divertissement des sorties en mer.

* Les deux vaisseaux ont été estimés, avec tout leur armement, leur artillerie, etc. à 794.306 francs 02 centimes. Les sommes employées par le gouvernement français pour l’entretien des vaisseaux russes, pour la solde et la nourriture de leurs équipages depuis leurs arrivée à Toulon, s’élevaient à 1.063.333 francs 55 centimes. Excédant de dépense entre les deux gouvernements : 269.027 francs 53 centimes. »

Le Duquesne (ex-Moscou), comme le Saint-Pierre, furent définitivement condamnés au début de la Restauration. L’histoire ne dit pas si la Russie paya effectivement la somme de « 269.027 francs et 53 centimes » (sic) qu’elle devait à la France. L’alliance entre l’Empereur Napoléon et le tsar Alexandre n’ayant pas fait long feu, il est fort possible que ce ne soit pas le cas.

Rappelons pour finir que la Russie s’engagea également, dans le cadre de l’alliance franco-russe de cette époque, à construire dans ses chantiers des vaisseaux de 74 canons pour la Marine française, sans suite…

Une réflexion sur “Des vaisseaux russes cédés à la France (1809)

  1. … ils étaient chevillés en fer ; leur carène était fort ancienne, et leur état ne leur permettait plus d’entreprendre un voyage de long cours …

    D’après M. Emir Yener, historien turc spécialiste de la marine ottomane, en 1793 pour la première fois celle-ci doubla en cuivre l’un de ses navires (International Naval Journal, volume 9, n°1, page 9), ce qui devait en accroître la vitesse d’un nœud, pour atteindre environ onze nœuds (un peu plus de 20 ㎞⁄h). Un tel avantage était décisif, et il serait étonnant qu’une vingtaine d’années plus tard leurs rivaux russes n’eussent pas généralisé ce procédé. Or le doublage en cuivre d’une carène imbibée d’eau salée causait une électrolyse qui en rongeait les chevilles de fer. Au prix d’un appréciable renchérissement, il fallait donc cheviller en bronze, et la carène de ces vaisseaux russes chevillés en fer devait être hors d’état de supporter une mer agitée. Le coût d’un démontage, d’un remplacement de chaque cheville et d’un remontage aurait été élevé.

    … il demanda si on ne pourrait pas les faire servir au moins de flûtes, sauf à les laisser dans le port où ils aborderaient ; la même réponse fut faite.

    Les mauvaises habitudes de la presse nous font oublier le sens de l’expression « sauf à », qui ne signifie pas « sauf si », mais au contraire « quitte à ». Il s’agit donc, faute de pouvoir les utiliser pour la guerre, de les armer en flûtes, c’est-à-dire de les faire servir de navires de transport, quitte à les laisser ensuite au port de destination, pour leur éviter l’épreuve du retour. Qu’un si peu exigeant effort leur fût jugé impossible prouve le délabrement de leur carène.

    Les deux vaisseaux ont été estimés, avec tout leur armement, leur artillerie, etc. à 794.306 francs 3 centimes. Les sommes employées par le gouvernement français pour l’entretien des vaisseaux russes, pour la solde et la nourriture de leurs équipages depuis leurs arrivée à Toulon, s’élevaient à 1.063.333 francs 55 centimes. Excédant de dépense entre les deux gouvernements : 269.027 francs 53 centimes.

    D’après Jean Boudriot, en 1789 le prix d’un seul vaisseau français de 74 atteignait 1 230 000 francs. Les dimensions de nos vaisseaux étaient un peu supérieures à celle des vaisseaux russes (55,87 m × 14,46 m × 7,15 m et 706 hommes d’équipage pour les nôtres ; 51,82 m × 14,17 m × 6,30 m et 640 hommes pour le Vessévolod selon Wikipedia), et le fait que deux des ces derniers eussent été estimés ensemble à moins de 800 000 francs en confirme le délabrement.

    On doit aussi remarquer que l’entretien de deux vaisseaux, les soldes de leurs équipages et le coût de leur subsistance atteignait ou dépassait bientôt le coût du vaisseau lui-même.

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