Trafalgar : nous aurait-on menti ?

Venant tout juste de recevoir la Monographie du bateau canonnier modèle an XII de Sophie Muffat, Pierre Grandvilliers et Denis Désormière, j’ai rapidement feuilleté l’ouvrage, en attendant de trouver le temps de pouvoir le lire tranquillement et plus attentivement. Je suis tombé sur un passage (pages 111 et 112) qui m’a particulièrement étonné à propos d’un extrait du Naval Chronicle citant le journal français le Moniteur universel.

Le Naval Chronicle était un journal mensuel anglais qui fut publié de janvier 1799 à décembre 1818 et qui proposait des articles à propos des choses de la mer et en particulier de la Royal Navy. Comme l’explique Sophie Muffat, le Naval Chronicle, comme plusieurs autre journaux anglais, traduisait et publiait régulièrement des articles du Moniteur universel, journal officiel français à l’époque, et celui-ci faisait d’ailleurs de même avec les journaux anglais.

A la fin de l’année 1805, le Naval Chronicle, dans son volume 14, publie un étrange texte, soi-disant extrait du Moniteur universel :

« FIRST BULLETIN OF THE GRAND NAVAL ARMY.
[FROM THE MONITEUR.]
As it appeared in the HERALD.

BATTLE OF TRAFALGAR.

Head Quarters, Cadiz, Oct. 25.

The operations of the grand naval army second in the Atlantic those of the grand imperial army in Germany. — The English fleet is annihilated ! — Nelson is no more ! — Indignant at being inactive in port, whilst our brave brethren in arms were gaining laurels in Germany, Admirals Villeneuve and Gravina resolved to put to sea, and give the English battle. They were superior in number, forty-five to our thirty-three ; but what is superiority of numbers to men determined to conquer ? — Admiral Nelson did every thing to avoid a battle ; he attempted to get into the Mediterranean, but we pursued, and came up with him off Trafalgar. The French and Spaniards vied with each other who should first get into action. Admirals Villeneuve and Gravina were both anxious to lay their Ships alongside the Victory, the English Admiral’s Ship. Fortune, so constant always to the Emperor, did not favour either of them — the Santissima Trinidada was the fortunate Ship. In vain did the English Admiral try to evade an action: the Spanish Admiral Oliva prevented his escape, and lashed his Vessel to the British Admiral. The English ship was one of 136 guns; the Santissima Trinidada was but a 74. — Lord Nelson adopted a new system: afraid of combating us in the old way, in which he knows we have a superiority of skill, as was proved by our victory over Sir Robert Calder, he attempted a new mode of fighting. For a short time they disconcerted us; but what can long disconcert his Imperial Majesty’s arms ? We fought yard-arm to yard-arm, gun togun. Three hours did we fight in this manner : the English began to be dismayed — they found it impossible to resist us ; but our brave sailors were tired of this slow means of gaining a victory ; they wished to board; the cry was, « à la bordage. » Their impetuosity was irresistible. At that moment two Ships, one French and one Spanish, boarded the Temeraire: the English fell back in astonishment and affright — we rushed to the flag-staff — struck the colours — and all were so anxious to be the bearer of the intelligence to their own Ship, that they jumped overboard; and the English Ship, by this unfortunate impetuosity of our brave sailors and their allies, was able, by the assistance of two more Ships that came to her assistance, to make her escape in a sinking state.

Meanwhile Nelson still resisted us. It was now who should first board, and have the honour of taking him, French or Spaniard — two Admirals on each side disputed the honour — they boarded his Ship at the same moment — Villeneuve flew to the quarter-deck — with the usual generosity of the French, he carried a brace of pistols in his hands, for he knew the Admiral had lost his arm, and could not use his sword — he offered one to Nelson: they fought, and at the second fire Nelson fell ; he was immediately carried below. Oliva, Gravina, and Villeneuve, attended him with the accustomed French humanity. —

Meanwhile, fifteen of the English Ships of the line had struck — four more were obliged to follow their example — another blew up. — Our victory was now complete, and we prepared to take possession of our prizes; but the elements were this time unfavourable to us; a dreadful storm came on — Gravina made his escape to his own Ship at the beginning of it — the Commander in Chief, Villeneuve, and a Spanish Admiral, were unable, and remained on board the Victory — The storm was long and dreadful; our Ships being so well maneuvered, rode out the gale; the English being so much more damaged, were driven ashore, and many of them wrecked. At length, when the gale abated, thirteen sail of the French and Spanish line got safe to Cadiz; — the other twenty have, no doubt, gone to some other port, and will soon be heard of. We shall repair our damages as speedily as possible, go again in pursuit of the enemy, and afford them another proof of our determination to wrest from them the empire of the seas, and to comply with his Imperial Majesty’s demand of Ships, Colonies, and Commerce.

Our loss was trifling, that of the English was immense. We have, however, to lament the absence of Admiral Villeneuve, whose ardour carried him beyond the strict bounds of prudence, and, by compelling him to board the English Admiral’s ship, prevented him from returning to his own. After having acquired so decisive a victory, we wait with impatience the Emperor’s order to sail to the enemy’s shore, annihilate the rest of his navy, and thus complete the triumphant work we have so brilliantly begun. »

En français (traduction réalisée par Pierre Grandvilliers) :

« PREMIER BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE NAVALE
[EXTRAIT DU MONITEUR.]
Tel que publié dans le Hérald.

BATAILLE DE TRAFALGAR.

Quartier Général de Cadix, le 25 octobre.

Les opérations de la grande armée navale dans l’Atlantique aident ceux de la grande armée impériale en Allemagne – La flotte anglaise est anéantie, Nelson n’est plus – Honteux de rester inactifs dans les ports, quand nos braves soldats cueillent les lauriers en Allemagne, les amiraux Villeneuve et Gravina se sont décidés à aller en mer combattre les Anglais. Ils nous surclassaient en nombre, 45 vaisseaux contre 33, mais que signifie la supériorité du nombre, pour des hommes désireux de se couvrir de gloire. L’amiral Nelson a tout fait pour éviter la bataille, il a essayé d’entrer en Méditerranée, mais nous l’avons poursuivi et rattrapé au large de Trafalgar. Les Français et les Espagnols ont décidé ensemble qui entrerait le premier en action. Les amiraux Villeneuve et Gravina voulaient à tout prix aborder le Victory, le vaisseau amiral anglais. La fortune, pourtant si généreuse avec l’Empereur le refusa à tous deux – le Santissima Trinidad – eut cette chance insigne. C’est en vain que l’amiral anglais a cherché à éviter le combat. L’amiral espagnol Oliva l’empêcha de s’échapper et amarra son navire à l’amiral anglais. Le vaisseau anglais portait 136 canons, le Santissima Trinidad n’était qu’un 74. Effrayé à l’idée de nous combattre à l’ancienne, il sait que nous lui sommes supérieurs, comme l’a montré notre victoire sur Sir Robert Calder, il essaya une nouvelle méthode de combat. Nous fûmes un instant déconcertés mais qui peut surprendre longtemps les armes de Sa Majesté Impériale ? Nous combattîmes bord à bord, canon contre canon. Nous combattîmes ainsi durant trois heures : les Anglais commencèrent à s’affoler, il leur devenait impossible de nous résister. Mais nos braves marins en avaient assez de cette manière trop lente d’obtenir la victoire. Ils voulaient prendre l’ennemi à l’abordage. Leur impétuosité était irrésistible. A cet instant, deux navires, un français et un espagnol abordèrent le Temeraire. L’anglais fut sidéré et épouvanté, nous nous précipitâmes sur ses couleurs, les abattîmes, chacun voulant être le meilleur de son navire, si bien que beaucoup sautèrent à l’eau, si bien que le bateau anglais, par la faute d’une telle impétuosité de nos braves marins et de leurs alliés, aidé par deux autres navires qui vinrent à son secours put s’échapper alors qu’il était prés de sombrer.

Pendant ce temps, Nelson continuait de résister. C’était maintenant à qui l’aborderait le premier et aurait l’honneur de le prendre, Français ou Espagnol ; les deux amiraux, chacun de son coté s’en disputaient l’honneur. Ils l’abordèrent en même temps, Villeneuve se précipita sur la dunette – avec la générosité habituelle des Français, il portait une paire de pistolets sans ses mains car il savait que Nelson ayant perdu un bras, il ne pouvait se servir d’un sabre – il en offrit un à Nelson et ils se battirent. Au second coup de feu, Nelson tomba et fut immédiatement emmené en bras. Oliva, Gravina et Villeneuve avec l’humanité habituelle aux français, prirent soin de lui.

Entretemps, quinze des navires de la ligne avaient combattu – quatre autres durent suivre leur exemple – un autre sauta. Notre victoire n’était pas complète, nous nous préparâmes à prendre possession de nos prises, mais les éléments, cette fois, ne nous furent pas favorables, une terrible tempête s’abattit – Gravina se retira en hâte sur son navire dés le début – le commandant en chef Villeneuve et l’amiral espagnol ne le purent pas et restèrent à bord du Victory – la tempête fut longue et terrible. Nos navires, si bien manœuvrés essuyèrent la tempête, les Anglais eurent beaucoup plus de dégâts, firent côte où beaucoup furent détruits. A la fin, quand la tempête se calma treize navire de la ligne franco-espagnole revinrent sains et sauf à Cadix, les vingt autres ont sans aucun doute gagnés d’autres ports et donneront bientôt des nouvelles. Nous allons réparer nos dégâts très rapidement, partir à la poursuite de l’ennemi et leur donner la preuve de notre détermination à les chasser de l’empire des mers et satisfaire la demande de sa Majesté impériale pour des bateaux, des colonies, du commerce.

Nos pertes sont minimes, celles des Anglais sont immenses. Nous devons toutefois regretter l’absence de l’amiral Villeneuve dont l’ardeur lui faisait oublier toute prudence, l’a contraint à rester à bord du navire amiral anglais et l’a empêché de rejoindre son propre bord. Après une victoire aussi décisive, nous attendons avec impatience l’ordre de l’Empereur de faire voile vers la côte ennemie, d’anéantir les restes de sa flotte et compléter ainsi ce triomphe, si brillamment commencé. »

Ce texte, tout simplement incroyable, est vous l’avez compris faux du début à la fin, et se contredit d’ailleurs à plusieurs reprises. Oui, l’escadre franco-espagnole était dirigée par les amiraux Villeneuve et Gravina. Oui l’escadre anglaise était menée par l’amiral Nelson, qui il est vrai a été tué pendant le combat (mais certainement pas par Villeneuve !). Oui une importante tempête a eu lieu après la bataille… Mais pour le reste, tout est absolument faux : Trafalgar, une grande victoire française ! 45 vaisseaux anglais ! Le Victory, un 136 canons ! La Santissima Trinidad, un 74 canons ! Les Anglais tremblant de peur face à leurs adversaires ! etc.

Sophie Muffat nous apprend que ce texte prétendument traduit du français est en réalité une pure invention made in England que Le Moniteur n’a jamais publié. En effet, les différents numéros du journal français, de novembre à décembre 1805, ne mentionnent aucunement la bataille de Trafalgar. Et pour cause, l’Empereur a expressément interdit d’en parler, la seule mention qu’il fait de la bataille est dans un courrier à son ministre Decrès, datant du 18 novembre, où il évoque le « combat de Cadix » qui « ne change rien à ses projets de croisière ». (A ce propos, si quelqu’un sait comment obtenir les numéros du Moniteur publiés sous l’Empire, je suis preneur !)

Mais alors, pourquoi ce mensonge et ce texte totalement inventé ? Probablement pour ridiculiser les Français. D’autant plus qu’après la bataille d’Austerlitz, le 2 décembre 1805, nombreux sont ceux en Angleterre, et au Parlement, qui veulent conclure la paix avec la France. Le premier ministre anglais Pitt, connu pour ses opinions très francophobes, cherchait alors peut être quelques moyens de faire baisser le taux de sympathie envers les Français… Simple hypothèse personnelle.

A noter que la page Wikipedia anglophone dédiée à la bataille de Trafalgar indique : « The battle took place the day after the Battle of Ulm, and Napoleon did not hear about it for weeks—the Grande Armée had left Boulogne to fight Britain’s allies before they could combine a huge force. He had tight control over the Paris media and kept the defeat a closely guarded secret. In a propaganda move, the battle was declared a spectacular victory by the French and Spanish ». Le texte du Naval Chronicle est cité en source pour appuyer cette affirmation. Un volontaire pour aller dire à nos amis anglais que les menteurs, dans cette histoire, semblent être du coté de Londres ?

4 réflexions sur “Trafalgar : nous aurait-on menti ?

  1. Bonjour,

    Il est clair que la propagande battait son plein des deux cotés !

    A propos de la bataille de Trafalgar, je suis tombé par hasard sur ce passage des mémoires de la duchesse d’Abrantès : « Napoléon fut, non pas irrité, non pas furieux, mais profondément malheureux de cette bataille de Trafalgar ; et certes, lorsqu’en ouvrant le corps législatif, le 1er mars 1806, il dit, avec une sorte d’indifférence : “La tempête nous a fait perdre quelques vaisseaux après un combat imprudemment engagé”, il ne dévoile pas le fond de son cœur, car, alors, il était vivement blessé, et la plaie saignait encore. »

  2. Lord Burgley, après la défaite de l’Armada espagnole en 1588, l’avait renommée « l’Invincible Armada », pour ridiculiser la flotte de Philippe II. Il semble que la tradition se soit perpétuée…

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