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La marine de la Révolution par Olivier Aranda

A l’occasion de la parution, le 2 avril prochain, de son ouvrage La marine de la Révolution – L’étrange victoire aux éditions Passés Composés, l’historien Olivier Aranda a accepté de répondre à quelques questions sur le sujet.

– Pourquoi la malheureuse marine de la Révolution ? Qu’est‑ce qui t’a conduit à travailler sur un sujet aussi délaissé, mal-aimé ?

Olivier Aranda : En tant qu’historien, un sujet délaissé met forcément en appétit puisque c’est la promesse de découvrir du neuf, et cette soif était au fondement de mon intérêt d’un point de vue scientifique. De plus cette période m’est apparu fascinante car on associe la Révolution au début de la période contemporaine, inconsciemment c’est la période des chemin de fers, des usines, alors qu’en réalité on reste sur une économie dont un des fondement essentiel est la mer. On est presque surpris de voir un drapeau tricolore sur un navire à voile, c’est une association qui n’est pas évidente… Il est vrai aussi que la période est marquée par de nombreux échecs navals, mais pas plus finalement que la guerre de Sept ans ; et pourtant un discours mémoriel spécifique s’attache à ce conflit. C’est ce que j’ai voulu discuter à nouveaux frais.

– On affirme souvent que la Révolution a totalement désorganisé voire détruit la « magnifique » marine de Louis XVI. Est-ce vrai ? Est-il vrai par exemple que la plupart des officiers ont été exécutés ou contraints à l’exil ?

O. A. : Cette question est abondamment traitée dans le livre et il s’agit d’un point essentiel. Non, en réalité, la marine de Louis XVI a accumulé durant la décennie 1780 un retard quantitatif et qualitatif (artillerie, chevillage en cuivre) qui s’est fait sentir par la suite vis-à-vis de la Royal Navy. Ce n’est pas la faute de la monarchie en tant que telle, mais plutôt des prémisses de la révolution industrielle en Angleterre, et la vétusté du système de finances publiques en France (pas de Banque centrale, par exemple). Il y a une tradition française de tout voir par le biais politique ou de la qualité intrinsèque des régimes, mais il faut parfois en revenir à des choses simples.

La question des officiers est là aussi un sujet mémoriellement « chaud ». La plupart des officiers dits du « Grand Corps », de très bonne qualité, sont partis volontairement face à une situation qui leur semblait intenable sur le plan de la discipline et de leurs opinions. Les destitutions forcées ont été rares et tardives, même si la pression mise par les équipages explique aussi ces départs. Ceux-ci ne se font pas toujours vers l’étranger : beaucoup d’officiers reviennent simplement sur leurs terres quand ils en possèdent. Les exécutions d’officiers de marine en tant que tels ont été très rares : un certain nombre le sont, mais en tant qu’ennemis de la Révolution, comme émigrés, pas du fait de leur statut de marin. Ils sont remplacés par des officiers roturiers qui existaient déjà et qui sont souvent d’un très bon niveau ; c’est la génération des amiraux de l’Empire : Ganteaume, Lacrosse, etc. Le fond du problème comme je l’avance dans le livre c’est que ce ne sont pas ces points qui expliquent les échecs français (relatifs d’ailleurs, c’est le propos de l’ouvrage). C’est plutôt le rapport de force et la situation stratégique.

– Quel impact ont eu la guerre de Vendée et la Chouannerie sur la marine ?

O. A. : Un poids absolument essentiel et jusque là tout à fait sous estimé pour une raison simple : un certain malaise des historiens favorables à la contre-révolution (ce qui est leur droit le plus strict) à s’attaquer aux conséquences militaires navales d’une révolte massive sur l’hinterland des ports français, en ce qui concerne l’effort de guerre. En réalité Brest et Rochefort se battent pendant des années avec un adversaire dans le dos, ce qui a un effet stratégique et logistique colossal. Imagine-t-on la Royal Navy mener sa guerre navale avec un Somerset en révolte ouverte, sur les arrières de Portsmouth ? On mesure là les difficultés terribles de la France, confrontée à la quasi totalité de l’Europe, à une révolte ouverte sur ses arrières, et qui doit quand même s’occuper, avec plus ou moins de bonheur, de sa marine.

– Quelle fut la stratégie de la marine de la Révolution face à la Royal Navy ?

O. A. : C’est le cœur du propos de l’ouvrage donc je suis obligé de faire un résumé très succinct ! L’essentiel c’est que les théoriciens navals anglo-saxons du XIXe siècle (Mahan, notamment) ont fustigé le refus français de la bataille comme une tare stratégique spécifiquement française. Mais ils le font sur la base de données erronées. Il apparaît qu’à moins d’un miracle technique, le refus de la bataille au profit de ce que j’ai appelé la « stratégie indirecte » était le seul moyen d’emporter la victoire face à des effectifs ennemis très supérieurs. Or cette arme miracle, la France républicaine la cherche de toute ses forces en 1794-1795, passant très près du succès avec des projets d’obus. C’est la découverte dont je suis le plus content dans ce livre.

– Le sous-titre de l’ouvrage « L’étrange victoire » laisse entendre que la marine de la Révolution fut victorieuse. Elle n’a pourtant gagné aucune grande bataille ?

O. A. : Non en effet ; seulement quelques captures de vaisseaux de ligne ennemis isolés (ce qui n’était néanmoins pas arrivé auparavant) et des défaites tactiques récurrentes, en 1794, en 1795 et puis bien sûr en 1798 avec Aboukir. Pourtant à la paix d’Amiens la France émerge victorieuse : elle garde ses conquêtes et récupère ses colonies. La marine y est elle pour quelque chose ? En partie, car elle constitue une menace constante, impossible à écraser définitivement ; en 1799 encore une grande flotte française se rend à Toulon depuis Brest et y revient sans être attrapée, semant la panique chez les Britanniques. Le harcèlement constant du commerce constitue une fatigue militaire. C’est donc une très étrange victoire ; un conflit victorieux mais où la marine française a reçu bien plus de coups qu’elle n’en a donné.

– Quel est l’état de la Marine française lorsque Napoléon prend le pouvoir ?

O. A. : Beaucoup moins mauvais qu’une certaine hagiographie napoléonienne a voulu le dire. Sur ce point comme sur d’autres (le Code civil notamment), Napoléon s’est attribué le mérite de travaux entamés avant lui. La République et le Directoire n’ont jamais délaissé la marine, au contraire : de Campo-Formio en 1797 jusqu’à après Aboukir, la France n’est plus en guerre que contre l’Angleterre et renforce donc du mieux qu’elle peut sa flotte. Mais la tentation de noircir la période précédente pour mieux faire ressortir l’action de Napoléon a été trop grande pour certains ; bien inutilement d’ailleurs, Napoléon Bonaparte a bien assez de succès à son actif pour qu’il soit nécessaire de forcer le trait…

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