Dans un discours attendu au sujet de la dissuasion nucléaire française, le Président Emmanuel Macron a annoncé le 2 mars 2026 le nom du premier SNLE 3G (Sous-marin Nucléaire Lanceur d’Engins de 3e Génération), prévu pour 2036 : L’Invincible.
Ce nom est loin d’être nouveau dans l’histoire de la Marine française. Depuis le milieu du XVIIe siècle, quatre galères, quatre vaisseaux et un cuirassé l’ont fièrement portés. L’envie m’est venue d’écrire une brève histoire de ces navires…

Le Neptune (renommé l’Illustre en 1671) construit en Hollande pour la France en 1666, était du même type que l’Invincible. Dessin de Willem van de Velde l’Ancien, XVIIe s. Musée maritime national, Greenwich, Londres
Le vaisseau de 64 canons l’Invincible (1666)
Lorsqu’à la mort de Mazarin, en 1661, Louis XIV voulut doter la France d’une puissante marine de guerre capable de rivaliser avec les flottes anglaises et néerlandaises, il commanda plusieurs vaisseaux au Danemark et aux Provinces Unies, alors alliées de la France. Parmi eux, six furent construits à Amsterdam en 1666 : le Conquérant, le Courtisan, l’Intrépide, le Neptune, le Normand et… l’Invincible. Tous les six étaient des vaisseaux de 1200 tonneaux, dits de deuxième rang selon la classification de l’époque. Initialement armés de 64 canons, leur artillerie fut augmentée jusqu’à 72 canons au milieu des années 1670.
Ironie de l’histoire, l’Invincible prit activement part à la guerre de Hollande (1672-1678) et combattit ses constructeurs néerlandais lors des batailles de Solebay le 7 juin 1672 et du Texel, le 21 août 1673. Son commandant, le capitaine de vaisseau d’Estival, fut tué durant cette dernière.
L’Invincible fut rayé des listes peu après la fin de ce conflit, en 1680.

Dessin de l’un des vaisseaux construits en Hollande pour le compte de la France en 1666, par Willem van de Velde le Jeune, XVIIe s. On distingue sur la poupe les armes de France et de Navarre. Musée maritime national, Greenwich, Londres
Le vaisseau de 70 canons l’Invincible (1690)
Le deuxième vaisseau nommé l’Invincible fut également un vaisseau de deuxième rang, de 70 canons, construit par François Coulomb à Toulon et lancé en 1690. Sous le commandement du capitaine de vaisseau Jean-Baptiste de Rouvroy, il prit notamment part à l’importante bataille de Vélez-Málaga, le 24 août 1704, durant laquelle il fut le matelot d’avant du Soleil Royal (1693).
L’Invincible fit par la suite partie de la trentaine de navires « immergés » à Toulon en 1707, lors du siège de la ville, afin d’éviter que les mortiers ennemis ne les incendient. Il est arrivé que l’on compare de manière excessive cet évènement avec le sabordage de la flotte française en 1942. Si l’on peut parler de « sabordage » en 1707, c’est au sens le plus littéral du terme : on ouvrit simplement les sabords pour faire pénétrer l’eau jusqu’à un certain niveau. Mais ces navires ne furent ni détruits ni coulés bas, et beaucoup furent renfloués et radoubés après le siège, dont l’Invincible. (A lire sur le sujet : Le siège de Toulon en 1707 et les enjeux de la guerre sur mer en Méditerranée par Gilbert Buti, dans la Revue Historique des Armées n°296 2019/3)
Il fut définitivement désarmé en 1727 et transformé en ponton l’année suivante. Il fut démoli en 1743.

La bataille de Vélez-Málaga, Willem van der Hagen, peintre néerlandais de la première moitié du XVIIIe s.
Le vaisseau de 74 canons l’Invincible (1744)
Construit à Rochefort par Pierre Morineau, Premier Maître Constructeur en chef de cet arsenal, et lancé le 21 octobre 1744, l’Invincible fut l’un des tous premiers « grands » deux-ponts de 74 canons construits par la France sous le règne de Louis XV. Ce nouveau type de vaisseau, plus rapide, plus stable et mieux armé que les modèles précédents, révolutionna la construction navale de cette époque, et devint le standard des marines européennes pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle.
L’Invincible eut malheureusement une courte carrière dans la Marine française. Pendant la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), il fut capturé lors de la bataille du cap Ortegal (ou première bataille du cap Finisterre) le 14 mai 1747, après un combat de près de huit heures contre plusieurs vaisseaux ennemis.
Incorporé dans la Royal Navy, il fut étudié dans les moindres détails par les Britanniques, qui s’en inspirèrent pour concevoir leurs propres deux-ponts de 74 canons.
Le HMS Invincible sombra en 1758 après avoir heurté un banc de sable dans le Solent. Après lui, d’importants bâtiments de la Royal Navy portèrent son nom : notamment deux nouveaux vaisseaux de 74 canons, un croiseur de bataille et un porte-aéronefs.

Le vaisseau de 74 canons l’Invincible, capturé le 14 mai 1747. Musée maritime national, Greenwich, Londres
Le vaisseau de 110 canons l’Invincible (1780)
Au début de la guerre d’Indépendance américaine, la Marine française comptait seulement deux vaisseaux de premier rang, à trois ponts : la Ville de Paris (1764) et la Bretagne (1766). Pour remédier à cet état de fait, quatre nouveaux vaisseaux de ce type furent mis en construction en 1778 dans les principaux arsenaux du Royaume : le Terrible (1780) et le Majestueux (1781) à Toulon, le Royal Louis (1780) à Brest et l’Invincible (1780) à Rochefort. Ce dernier fut construit par l’ingénieur constructeur Clairin Deslauriers – qui avait déjà construit la Ville de Paris une quinzaine d’années auparavant – et lancé le 20 mars 1780. Il fut le seul des quatre bâtiments à être considéré comme réussi.
Pendant la guerre d’Amérique, l’Invincible porta la marque du lieutenant général La Motte-Picquet en 1781-1782. En mai 1781, il intercepta un riche convoi anglais et captura vingt-deux navires chargés du butin du pillage de Saint-Eustache par l’amiral Rodney. Le 20 octobre 1782, il prit également part au combat indécis du cap Spartel, au large du Maroc, lors des opérations sur Gibraltar.
Au début des guerres de la Révolution, l’Invincible fit l’objet d’une importante refonte à Brest entre 1793 et 1795. Il ne participa donc pas ni à la bataille du 13 prairial an II (1er juin 1794), ni à la campagne du Grand Hiver en janvier-février 1795. Il prit toutefois part en 1799 à la campagne de l’amiral Bruix dans l’Atlantique et en Méditerranée, sous le commandement du capitaine de vaisseau Louis Lhéritier.
L’Invincible fut retiré du service au début du Premier Empire, en 1806-1807, et condamné à la démolition en 1808.

Vue de l’intérieur du Port de Brest (1795), par Jean-François Hue. On y distingue le 110 canons l’Invincible (1780), avec son grand pavillon tricolore, dans la forme de radoub, à droite
La frégate cuirassée l’Invincible (1861)
Peu après la construction à Toulon de la Gloire (1859), que l’on considère comme le premier cuirassé de haute mer de l’Histoire, la Marine française lança en 1860 et 1861 deux autres « frégates cuirassées » du même type : la Normandie (1860) à Cherbourg et l’Invincible (1861) à Toulon. La construction de ces bâtiments marqua un grand bouleversement en matière de construction navale, la fin du règne des vaisseaux de ligne et le début de la marine moderne.
De septembre à novembre 1863, l’Invincible prit notamment part à la campagne d’essais des navires cuirassés dans l’Atlantique – composée des frégates cuirassées la Normandie, l’Invincible et la Couronne, ainsi que des vaisseaux cuirassés le Solférino et le Magenta – qui avait pour but de tester et de comparer les qualités nautiques des premiers navires cuirassés français.
Pendant la guerre de 1870, il fut envoyé à Terre-Neuve pour protéger la flotte de pêche dans ce secteur. Il fut retiré du service peu après ce conflit, condamné en 1872 et démoli à Cherbourg en 1876.

La campagne d’essais de l’escadre cuirassée en 1863. Peinture d’Henri Durand-Brager, 1864. Musée Thomas-Henry, Cherbourg-Octeville.
Sources :
– Acerra, Martine. Rochefort et la Construction Navale Française, 1661-1815
– Boudriot, Jean. Les vaisseaux de 74 à 120 canons
– Demerliac, Alain. Nomenclature des navires français
– Gille, Eric. Cent ans de cuirassés français
– Lemineur, Jean-Claude. Les vaisseaux du Roi Soleil
– Roche, Jean-Michel. Dictionnaire des bâtiments de la flotte de guerre française de Colbert à nos jours
– Villiers, Patrick. Les Saint-Philippe et les vaisseaux de 1er rang de Louis XIII à Louis XIV