« J’en ris encore »

On sous-estime parfois l’importance et la portée du nom d’un bâtiment de guerre. Le nom attribue une identité au navire, donnant à son équipage un véritable sentiment d’appartenance et de fierté. Illustration symbolique de la puissance de l’État, de la dynastie régnante ou encore du régime et de la politique du pouvoir en place, il représente le pays au service duquel le navire navigue. Il peut également être un message envoyé aux puissances étrangères. Bref, encore aujourd’hui, le choix du nom d’un bâtiment n’est jamais anodin et toujours très réfléchi, notamment pour les grandes unités !

On remarque pourtant, en analysant les différentes listes nominatives de la Marine française des 17e, 18e et 19e siècles, que le changement de dénomination d’un bâtiment n’était pas rare à l’époque de la marine à voile. On constate ainsi qu’un même navire pouvait changer jusqu’à cinq fois de nom au cours de sa vie. Cette pratique du changement de nom apparut globalement deux fois : sous le règne de Louis XIV puis de façon très marquée de 1793 à 1815.

Tout commença en 1671. Louis XIV, suivant les conseils de Colbert, ordonna d’opérer une refonte complète des noms des bâtiments de la flotte : « Ayant estimé nécessaire de changer les noms de tous mes vaisseaux de guerre, frégates légères, flûtes et brûlots…. et de leur en donner d’autres plus convenables à la qualité de chacun des dits bâtiments. » Ce renouvellement général avait alors un triple enjeu, il permettait d’établir une nomenclature plus représentative de la jeunesse, de la force et de l’intrépidité du Roi de France, il permettait également un recensement de l’ensemble des vaisseaux et de leur état, mais surtout, il permettait de mettre en place la « liste des noms fixes ». En juin 1671, le Roi écrivit à Chertemps de Seuil, commissaire général à Brest : « Il verra par la liste et la lettre de sa Majesté ci-jointes la résolution qu’elle a prise de donner des noms fixes a tous ses vaisseaux de guerre frégates légères, flutes et brûlots de l’arsenal de Brest en changeant les anciens noms qu’ils avoient en d’autres qu’elle veut qui ne changent jamais. C’est-à-dire que lorsqu’un vaisseau ne sera plus en état de servir. Il en sera bati un autre en sa place qui sera appelé du même nom. » Chaque vaisseau reçut un nouveau nom en fonction de son rang, déterminé par rapport à ses dimensions et son armement. Si la règle des noms fixes fut suivie lors du renouvellement de la flotte en 1690, elle disparut presque totalement au 18e siècle, même si les noms des vaisseaux et frégates de la marine royale n’évoluèrent guère durant les règnes de Louis XV et de Louis XVI.

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La symbolique des noms de navires de guerre français

Un bref billet pour vous présenter un intéressant article, signé Martine Acerra, auteur de plusieurs ouvrages sur l’époque de la marine à voile, à propos de « La symbolique des noms de navires de guerre dans la marine française (1661-1815) ». (Histoire, économie et société. 1997, 16e année, n°1. pp. 45-61).

Résumé : « 969 noms différents ont été donnés aux 1376 vaisseaux et frégates ayant formé la flotte militaire française de Louis XIV à Napoléon 1er. Ces différents vocables quelquefois repris, noms ou adjectifs parfois d’origine mythologique, rarement de référence religieuse, évoquent quatre thèmes principaux : la mer, la guerre, la souveraineté, la géographie. Sous Louis XIV, la brutale augmentation numérique de la flotte permet au souverain d’en donner une image royale, étatique et indépendante du privé comme du local. Le thème guerrier progresse au XVIIIe siècle en adéquation avec le changement de la guerre sur mer en une véritable entreprise de destruction. En parallèle, on remarque la disparition presque complète du thème maritime au cours des périodes révolutionnaire et impériale qui sont aussi l’occasion d’affirmer une légitimité différente. L’Empire montre une nette propension à « continentaliser » la marine par le biais d’appellations nouvelles. Le terrestre l’emporte sur le maritime. La flotte devient le miroir des conquêtes territoriales et des victoires, comme si nommer un vaisseau Austerlitz effaçait le désastre de Trafalgar. »

Bonne lecture !